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RECRUTEMENT DE L’ARMÉE ET L’ORGANISATION DE LA GARDE NATIONALE MOBILE

Le ministre de la guerre m’avait demandé de lui faire connaître comment on juge en Prusse noire nouvelle loi d’organisation militaire du 1er février 1868 et, en particulier, l’institution de la garde nationale mobile. J’ai répondu dans mon Rapport du 29 mars 1868; mais mes explications ayant été trèssommaires parce que je me réservais de les compléter de vive voix k Paris, je reviens aujourd’hui sur cet important sujet.

Lorsque la loi fut promulguée l’année dernière, on jugea tout d’abord à Berlin que son application j aurait pour conséquence d’augmenter les ressources militaires de la France; mais, à la suite d’un examen

plus approfondi, cette première appréciation se trouve aujourd’hui singulièrement modifiée. En Prusse, où l’application du principe du service obligatoire a jeté de si profondes racines et contribué si puissamment à la grandeur du pays, on s’accorde généralement à regarder notre nouvelle loi d’organisation militaire comme un progrès, en ce sens qu’elle consacre, quoique pour le temps de guerre seulement , ce même principe, si moral et si juste, de l’obligation au service pour tous les citoyens. Mais on ne comprend pas que le législateur , après l’avoir admis , se soit enlevé, par la plus incroyable inconséquence, le moyen de l’appliquer; car, en effet, la loi ne permet pas de donner à la garde nationale mobile la moindre instruction militaire. Aussi est-elle regardée dans son ensemble comme un non -sens ou comme une loi avortée, qui, loin de rien ajouter à la puissance de la France, ne produira, au contraire, qu’un affaiblissement de ses ressources. Comme on va le voir, cette appréciation de notre nouvelle loi d’organisation militaire, appréciation faite ici chez un peuple pratique et réfléchi, n’est malheureusement que trop juste.

Celte loi , après avoir mis à la disposition du pays, comme auxiliaire de l’armée active, une force supplémentaire de plus de 500,000 hommes, sous le nom de garde nationale mobile, ajoute cet inqualifiable article (article 9) :

« Los jeunes gens de la garde mobile sont soumis, à moins d’absence légitime :

« 1° A des exercices qui ont lieu dans le canton de la résidence ou du domicile ;

« 2° A des réunions par compagnie ou par bataillon , qui ont lieu dans la circonscription de la compagnie ou du bataillon ;

3° Chaque exercice ou réunion ne peut donner lieu, pour les jeunes gens qui y sont appelés, à un déplacement de plus d’une journée.

« Ces exercices ou réunions ne peuvent se répéter plus de quinze fois par année. »

On reste confondu quand on songe qu’une mesure aussi insensée ait pu être proposée et discutée sérieusement par les Chambres d’un grand pays, et qu’il se soit trouvé un gouvernement pour consentir à l’accepter et à l’introduire dans une loi.

Comment! il ne s’est pas rencontré un seul homme dans ces Assemblées pour dire à ses collègues : « Mais cette loi que vous allez voter est un leurre; vous vous trompez vous-mêmes, sans vous en douter, et vous trompez la France. Quoi! vous voulez augmenter ses forces militaires de plusieurs centaines de mille jeunes gens, sous le nom de garde nationale mobile, et vous vous ôtez en même temps tout moyen de les instruire! Car quelle instruction militaire voulez- vous qu’on puisse donner à un homme qui, dans la plupart des départements, et en

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une seule journée, aura deux ou trois lieues à faire le matin pour se rendre de son domicile au lieu de réunion , autant à faire le soir pour retourner chez lui, et qui de plus sera obligé, dans celte même journée, de se rendre aux appels, aux rassemblements de toute sorte, aux distributions d’armes, aux distributions d’efi'ets, etc. ? Ne voyez-vous pas qu’il y a impossibilité matérielle à, trouver dans cette même et unique journée un seul quart d’heure pour le consacrer aux exercices proprement dits? Si vous ne croyez pas devoir accorder un déplacement de plus d’une journée pour les jeunes gens de la garde mobile, alors changez le projet de loi de fond en comble, ou revenez simplement à la loi de 1832, car, encore une fois , celle qu’on vous propose est impraticable et contraire au bon sens. »

Et l’orateur que je suppose n’aurait eu, pour convaincre l’Assemblée, qu’ii raconter comment les choses se passent en Prusse, aux exercices de la réserve ou à ceux de la landwehr. Ici je n’inventerai rien, puisque je me bornerai à reproduire ce qui est à la connaissance de tous les officiers et soldats de l’armée prussienne.

En Prusse, les hommes de la réserve et ceux de la landwehr, qui vivent, comme on sait, dans leurs foyers, sont soumis, durant leur temps de réserve ou de landwehr, à des exercices dont le but est d’entretenir chez eux l’instruction militaire qu’ils ont

reçue antérieurement pendant les trois années passées sous les drapeaux. D’après les paragraphes 6 et 7 de la loi du 9 novembre 1867, tout homme de la réserve est tenu de participer, pendant son temps de service dans la réserve, à deux exercices dont chacun ne doit pas durer plus de deux semaines, et les hommes de l’infanterie de la landwehr peuvent être rappelés deux fois pendant leur temps de service dans la landwehr pour faire, par compagnie ou par bataillon , des exercices de 8 à 15 jours chacun.

Or voici comment les choses se passent : le premier jour, les hommes partent de chez eux le matin et se rendent au centre d’arrondissement où les exercices auront lieu , ce qui constitue pour eux un trajet de 8 à 10 kilomètres en moyenne. Arrivés au lieu de réunion , ils répondent à l’appel et se transportent ensuite au magasin d’habillement, où on leur délivre leurs effets, puis au magasin d’armes, où ils reçoivent leur armement et leur équipement. Ces diverses opérations, qui prennent beaucoup plus de temps qu’on n’est porté à le croire généralement, ne finissent qu’assez tard dans l’après-midi, et jamais cette première journée n’est employée à faire faire l’exercice à des hommes fatigués de tant de courses obligées.

Il y a plus : très-souvent la seconde journée est perdue également pour les exercices, parce qu’il

arrive que les rassemblements, les appels et les distributions de toute sorte n’ont pu être achevés le premier jour. A quoi il convient d’ajouter que les hommes, venus des divers points de l’arrondissement, et heureux de se revoir après un laps de temps assez long, se réunissent par groupes, le soir de leur arrivée, dans les cabarets, où ils chantent et se grisent, ce qui les rend peu propres à être exercés utilement le lendemain. Les officiers se montrent généralement assez indulgents sur ce point; ils regardent le deuxième jour comme perdu pour les exercices ou manœuvres, et ils ne les font commencer que le troisième jour.

Voilà, quel est le cours des choses en Prusse, pays façonné depuis longtemps à ces exercices annuels. Les hommes, comme on vient de le voir, emploient toute la première journée à faire leur étape , à se réunir, à répondre aux appels , à prendre leurs repas, à recevoir leurs effets d’habillement, d’armement ou d’équipement, et forcément les exercices ne peuvent commencer que le deuxième ou même le troisième jour.

N’est-il pas évident maintenant qu’en France les jeunes gens de la garde nationale mobile qui seront appelés aux exercices dans les cantons de leur résidence, ou aux réunions dans les circonscriptions de leur compagnie ou de leur bataillon , se trouveront placés le premier jour dans les mêmes conditions

que les hommes de la réserve ou de la landwehr prussienne? qu’autrement dit, ils auront d’abord à faire un certain trajet (qui sera ordinairement de 8 à 10 kilomètres) pour se rendre au lieu désigné, et ensuite à se présenter aux rassemblements, aux appels, aux distributions d’armes et autres? Si donc on considère que l’article 9 de la nouvelle loi exige qu’après toutes ces opérations diverses ces hommes fassent encore dans la même journée, pour rentrer à leur domicile, le trajet qu’ils ont déjà accompli le matin, on reconnaîtra qu’il est matériellement impossible de leur faire faire aucun exercice ce jour-là.

Il n’en faut pas plus pour montrer que l’institution de la garde nationale mobile est illusoire tant que l’article 9 sera maintenu. Mais, dira-t-on, la garde nationale mobile pourra être exercée pendant la guerre même. A quoi il suffit de répondre : Et si la guerre est de courte durée, et si la France est frappée d’un désastre dès le début, et si elle se trouve subitement envahie, comment alors serez -vous en mesure de donner à des jeunes gens réunis à la hâte la cohésion, la discipline et l’instruction nécessaires?

Ainsi , notre nouvelle loi de réorganisation militaire, en ce qui concerne la garde nationale mobile, est condamnée d’avance par le bon sens le plus vulgaire. Et pourtant cette loi a été votée par les Chambres ! On a donc vu , chose à peine croyable , une grande nation se donner solennellement, par

i’organe de ses représentants , une augmentation de 500,000 hommes pour la défense du pays, et s’enlever en même temps, d’un même trait de plume , pour ainsi dire, les moyens de leur faire acquérir la moindre instruction militaire. Je doute qu’aucune Assemblée, dans aucun pays, ait jamais donné une preuve aussi flagrante d’inconséquence et de légèreté. Comment nous étonner, après cela , que sous ce rapport on nous critique si sévèrement à l’étranger? Comment nous étonner qu’ici et dans toute l’Allemagne on taxe la nation française d’ignorance, de présomption vaniteuse, et qu’on y proclame avec une satisfaction mal déguisée, dans des livres sérieusement écrits, la décadence des races latines? Je le déclare ici : tous les officiers intelligents et studieux (et l’armée prussienne en compte un grand nombre) avec qui je me suis entretenu de notre nouvelle loi militaire la jugent avec un grand sens pratique et la considèrent tout simplement comme une œuvre stérile. Et sans en avoir précisément la preuve, j’oserais presque affirmer qu’en Prusse les personnages importants qui suivent de plus près les affaires militaires de la France se réjouissent de l’affaiblissement qu’entraînera pour elle l’application de la nouvelle loi sur l’armée.

Mais nous ne nous sommes pas bornés à faire une loi défectueuse : par présomption autant que par ignorance, nous nous trompons de plus nous-mêmes

en la déclarant parfaite et supérieure à toute autre! Chose triste h dire, et vraie cependant pour quiconque a vécu à l’étranger, et a suivi le développement moral et intellectuel des autres peuples depuis cinquante ans, la nation française, malgré les qualités éminentes qui la distinguent , pèche avant tout par l’ignorance et la présomption , chacun de ces défauts contribuant à. entretenir l’autre. On en revient invariablement à ces deux termes, plus on compare la France à d’autres pays et surtout à la Prusse, si instruite, si sérieuse, si soucieuse de ses intérêts. Une preuve entre mille me serait fournie par tout ce qui se dit et s’écrit en France sur la nouvelle loi militaire et sur l’institution de la garde nationale mobile en particulier. On écrit dans les journaux militaires ou autres, et on dit dans l’armée que la garde mobile constituera pour la France un accroissement de force redoutable, et qu’elle égalera, si même elle ne la surpasse, la landwehr de la Confédération du Nord. Il est déplorable de se tromper ainsi faute d’instruction, ou de se mentir à soi-même par présomption, et mon devoir m’impose de signaler d’aussi dangereuses erreurs, car la foule, ignorante et vaine, n’est que trop disposée à croire ceux qui la flattent.

Je regarde ce devoir comme d’autant plus impérieux qu’une guerre entre la France et la Prusse me semble inévitable, comme je chercherai à le démontrer plus loin. Je dirai donc qu’il n’y a aucune com-

paraison à établir entre la landwehr, composée tout entière d’anciens soldats dans la force de l’âge, instruits au métier des armes, disciplinés, fortement organisés, et la garde nationale mobile, formée de jeunes gens à qui la loi refuse de donner la moindre instruction militaire. Peut-être ne sera-t-il pas inutile de répéter ici , à propos de la landwehr, ce que j’ai déjà consigné dans plusieurs de mes Rapports au ministre.

La landwehr n’est pas, comme tant de personnes le croient en France, une sorte de garde nationale à l’instar de la nôtre, ou une troupe composée de soldats âgés, déshabitués du service et mariés pour la plupart. Comme on sait, tous les citoyens valides de la Confédération de l’Allemagne du Nord doivent le service militaire pendant d2 ans (de 20 à 32 ans), dont :

3 ans sous les drapeaux (de 20 à 23 ans) ;

Il ans dans la réserve (de 23 à 27 ans) ;

5 ans dans la landwehr (de 27 à 32 ans) .

Ce qui donne 12 contingents pour l’ensemble des forces fédérales. Les 7 premiers contingents constituent les forces actives ou de campagne, tandis que les 5 derniers, auxquels on a conservé le nom de landwehr, sont destinés à la défense de l’intérieur et n’agissent avec l’armée active que dans des cas extrêmes.

Les hommes de la réserve et ceux de la landwehr

vivent dans leurs foyers, en position de congé. Les uns et les autres peuvent contracter mariage sans autorisation. Le nombre des mariages est assez restreint dans la réserve, parce que les hommes n’ignorent pas qu’on les rappellera les premiers en cas de mobilisation; ils sont plus nombreux dans la landwehr. J’ai donné dans un précédent Rapport la proportion des hommes mariés, tant dans la réserve que dans la landwehr.

Les hommes de la réserve sont soumis pendant leur temps de service dans la réserve (4 ans) à deux exercices, dont chacun ne doit pas durer plus de deux semaines, et les hommes de l’infanterie de la landwehr peuvent être rappelés deux fois pendant leur temps de service dans la landwehr (5 ans) pour faire, par compagnie ou par bataillon, des exercices de 8 à 15 jours chacun.

La Confédération du Nord comptera en 1870 plus de 320,000 hommes de landwehr.

J’ai rappelé ces points principaux pour bien montrer que ces 320,000 hommes de landwehr sont tous des soldats faits qui, après avoir servi 3 ans sous les drapeaux (de 20 à 23 ans) et y avoir acquis l’esprit militaire , la discipline , l’instruction solide que la Prusse sait donner à ses troupes, ont ensuite passé Il années dans leurs foyers (de 23 à 27 ans), pendant lesquelles on a eu le soin de confirmer et d’entretenir toutes ces qualités acquises. On n’oubliera

pas, en effet, qu’une partie des hommes de la réserve est rappelée chaque année pour compléter, pendant les manœuvres d’automne, les effectifs des bataillons , des escadrons ou des batteries de l’armée permanente, et qu’une autre partie est réunie en vue des exercices de 8 à 15 jours, dont il a été question plus haut.

On pourrait donc dire que la landvvehr se compose de soldats de 7 ans de service accomplis, dont le plus grand nombre n’est pas marié. Les landwehriens sont des hommes dans toute la force de l’âge (de 27 à 32 ans), rompus aux exercices et aux manœuvres, animés de l’esprit de corps, et qui apportent dans leurs familles l’esprit d’ordre et d’économie, le sentiment du devoir, le respect aux lois et à l’autorité, toutes choses qu’on cherche à développer avec le plus grand soin chez les soldats de l’armée fédérale.

La landwehr prussienne a très-dignement fait ses preuves dans la guerre de 4866, et plus d’un officier m’a avoué qu’il commanderait tout aussi volontiers des troupes de la landwehr que des troupes de l’armée active.

D’après cela, comment vouloir comparer à la landwehr notre garde nationale mobile, formée de jeunes gens que la loi elle-même, par une clause impraticable, place dans l’impossibilité d’apprendre ni exercices ni manœuvres, ou dont on prétend im-

DE LA LOI DU 1*r FEVRIER 1868. 301

proviser l’instruction pendant la guerre même! II faut en prendre notre parti , maintenant que la loi est votée; mais la garde nationale mobile sera lettre morte tant que l’article 9 subsistera dans sa teneur actuelle.

"Vînt-on d’ailleurs à le modifier en prescrivant que le déplacement des jeunes gens pourra durer huit ou quinze jours, par exemple, au lieu d’un jour, qu’il serait tout aussi faux de vouloir comparer en quoi que ce soit la garde mobile et la landwehr prussienne.

Il est donc triste de penser que de pareilles comparaisons soient faites en France ouvertement, officiellement même, et qu’en allant jusqu’à dire que la garde nationale mobile constituera une force redoutable l’emportant sur la landwehr prussienne , on se trompe soi-même, tout en trompant le public, qu’il importerait tant d’éclairer sur ces graves questions.

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