I. — MANOEUVRES DU lc-r ET DU 2e CORPS D’ARMÉE
Les grandes manœuvres d’automne auxquelles a assisté le Roi, accompagné de tous les princes de la cour de Prusse, de la Princesse royale, de plusieurs généraux, parmi lesquels le général de Mollke, enfin de plus de 60 officiers de tous les pays de l’Europe, l’Espagne exceptée, ont duré du 6 au 18 septembre, savoir :
Celles du 2* corps d’armée (province de Poméranie), du 6 au 41, aux environs de Slargard;
Celles du 1" corps d’armée (province de Prusse), du 43 au 18, aux environs de Braunsberg.
Les six journées de chacune de ces deux séries ont été employées de la même manière , comme il suit :
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1" jour, revue ilu corps d'iirmée par le Roi;
21, jour, manœuvres (les 2 divisions contre ui| ennemi marqué;
3' jour, repos;
4», 3', 6* jours, manœuvres d’une division contre l’autre.
Je joins au présent Rapport deux cartes du terrain de manœuvres ainsi que les programmes de ces manœuvres, qui furent distribués aux officiers étrangers. Ceux de nos officiers qui en France désireraient prendre une idée des opérations dont il s’agit en trouveront d’ailleurs le détail dans les n°‘ 78 et suivants du Mililûr- Wochenblatt, auquel est abonné notre Dépôt de la guerre.
Les bataillons comptaient un peu plus de 500 hommes en moyenne, et l’effectif du corps d’armée était de 17 à 18,000 hommes.
Le 2e jour les 2 divisions du corps d’armée ont opéré conire un ennemi marqué. La plupart des généraux prussiens n’approuvent pas cette manière d’exercer les troupes. Ils lui reprochent de donner aux officiers de tout grade des idées fausses sous le double rapport de l’étendue de terrain qu’occupent les troupes en réalité et du temps nécessaire aux divers mouvements. Ces officiers, disent-ils, ne peuvent pas , contre un ennemi marqué, s’habituer à mesurer exactement l’espace occupé en réalité par un régiment, une brigade ou une division ; en outre, ils prennent une idée fausse du temps employé par un régiment d’infanterie ou de cavalerie pour par-
courir un certain espace, puisque la compagnie ou le peloton qui les représente se meut beaucoup plus vite. Ce sont, comme on voit, les reproches connus , adressés depuis longtemps aux manœuvres contre un ennemi marqué.
Les 3 derniers jours ont été consacrés à des manœuvres de division contre division. Elles oiit présenté autant d’intérêt au moins que celles qu’exécutèrent l’an dernier les troupes du corps de la garde. Comme j’ai rendu compte de ces dernières avec beaucoup de détail , je me bornerai ici à rappeler succinctement quel est le caractère général de ces manœuvres.
Les deux divisions ennemies bivouaquent en rase campagne, sans tentes, en des positions désignées, le service d’avant-postes se faisant comme à la guerre. Pendant la nuit le commandant du corps d’armée communique à chacun de ses deux divisionnaires, appelés ii combattre l’un contre l’autre, l’idée générale qui servira de base aux opérations du lendemain , ainsi que les heures où devront commencer les mouvements. Chaque divisionnaire conserve une entière liberté d’action pour atteindre le but qui lui a été indiqué. Le commandant du corps d’armée se réserve la faculté de modifier à un moment quelconque, par des ordres expédiés télégraphiquement ou par ordonnances , les dispositions pre-k mières. Des généraux étrangers au corps d’armée ,
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sont détachés auprès de chaque division en qualité de juges.
À la fin de chaque manœuvre le commandant en chef assigne aux troupes de nouveaux bivouacs, voisins du lieu où le combat s’est terminé, et pendant la soirée ou la nuit il communique aux 2 divisionnaires les données générales pour la manœuvre du lendemain. Les troupes manœuvrent ainsi chaque jour sur un terrain différent, inconnu des généraux et des officiers. On peut estimer à un carré de 15 à 16 kilomètres de côté le terrain sur lequel ont opéré les troupes des 2 corps d’armée pendant 3 jours.
J’ai été frappé cette année comme l’an passé par le même fait : c’est que l’infanterie est habituellement mieux conduite par les généraux et les officiers de tout grade que ne le sont la cavalerie et l’artillerie. J’insisterai ici encore une fois sur l’excellence du personnel des commandants de compagnie. Par leur savoir, par leur connaissance du métier, par leur zèle et l’esprit d’initiative qui les anime, ils sont l’âme et le nerf de l’infanterie prussienne et contribuent grandement à la rendre redoutable.
Il était facile de reconnaître dans ces manœuvres qu’on cherchait à éviter les fautes commises dans les combats de 1866, où toutes les troupes et même la réserve se disséminaient en longues lignes de tirailleurs. On tomba même dans l’excès contraire; car il arriva plus d’une fois que les troupes se trouvèrent
au milieu du feu, formées en colonnes profondes à gi ande distance les unes des autres dans la ligne de bataille. Comme toujours on a fait un usage fréquent des colonnes de compagnie et des colonnes d’attaque.
On sait que les Prussiens n’ont pas été satisfaits du rôle de leur artillerie dans la guerre de 1866. Depuis cette époque il a paru en Prusse un assez grand nombre de brochures sur l’emploi de l’artillerie en campagne; les généraux ont été invités à se familiariser avec l’emploi judicieux de cette arme, et les dernières manœuvres d’automne leur ont servi d’étude pratique à ce sujet. Le Roi, qui a l’habitude, après chaque manœuvre, de réunir autour de lui les généraux et les officiers supérieurs pour leur présenter ses observations, s’est appesanti plusieurs fois sur l’action de l’artillerie dans ces manœuvres. Un jour il a reproché à l’artillerie d’avoir trop souvent changé de position, et le lendemain il se plaignit de la faute contraire, parce qu’une batterie était restée pendant tout le temps sur le même emplacement, à 8,000 mètres de l’ennemi. En signalant ces faits, je tiens à montrer qu’on s’efforce visiblement dans l’armée prussienne à bien étudier l’emploi de l’artillerie à la guerre.
Le reproche essentiel que m’ont paru mériter les généraux qui commandaient les divisions dans les manœuvres auxquelles j’ai assisté, c’est de ne pas
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distinguer les unes des autres les phases principales de l’action, et de ne pas prendre les mesures que chacune d’elles comporte. Je m’explique. La durée moyenne de ces manœuvres était de 3 heures : or il arrive presque toujours, dans des combats réels d’une telle durée, des moments où. par une raison ou par une autre, le commandant en chef devra songer avant tout à rétablir l’ordre dans sa ligne de bataille et à la reformer à l’appui d’une réserve ou d'une troupe intacte ou de quelque obstacle naturel. Il ne m’a pas semblé que les généraux se fussent rendu compte exactement de cette nécessité ni des moments où elle se produisait. Ils laissaient le combat se continuer sur toute la ligne , sans interruption , et sans jamais prendre le temps de reformer les troupes lorsque cela eût été indispensable.
La manœuvre du 9 septembre en a fourni un exemple frappant. Une des deux divisions avait été refoulée et contrainte à un mouvement de retraite. A 2 kilomètres en arrière de sa ligne se trouvait une position forte par elle-même et qui s’étendait entre deux villages bien placés pour servir d’appui aux deux ailes : c’était donc le cas, pour le divisionnaire repoussé, de faire retraite sur cette position, à l’abri d’une arrière-garde et sans perdre de temps. Au lieu d’agir ainsi, le chef de cette division continua, quoique pressé par des forces supérieures, à se défendre sur toute la ligne en plein terrain découvert, et les
juges le déclarèrent batlu avant qu’il eût parcouru la moitié de la distance qui le séparait de la forte position qu’il eût dû occuper en arrière.
Ces manœuvres annuelles, dites manœuvres d’automne, sont une école pour les officiers et pour la troupe; il est donc tout simple qu’il s’y commette des fautes. On pourrait en citer auxquelles les généraux se laissent entraîner par le fait môme que les combats ne sont que simulés. A la manœuvre du 11 septembre, par exemple, l’un des généraux divisionnaires surprit son adversaire et vint se placer, par un mouvement tournant, perpendiculairement sur son flanc gauche. Malheureusement ce mouvement se fit à distance si rapprochée de la ligne ennemie, que la division tournante eût été accablée pendant plus de trois quarts d’heure sous les feux d’artillerie et de mousqueterie. Le général qui allait être tourné ordonna un changement de front en arrière sur son aile droite, mais il n’eut pas le temps de l’exécuter, vu le peu d’étendue de la marche de flanc qu’exécutait son adversaire, qui ne recevait ni balles ni boulets.
Pour ce qui concerne les troupes, j’ai pu apprécier une fois de plus leur degré d’instruction vraiment surprenant quand on songe à la courte durée du service dans l’armée prussienne. Ce résultat, 'comme je l’ai indiqué dans de précédents Rapports, est dû aux soins tout particuliers donnés à l’instruc-
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tion pendant l’hiver, ainsi qu’au zèle et à la bonne volonté qui anime tout le monde.
Je rendrai compte une autre fois des essais qui ont été faits dans le but d’apporter certaines modifications au service télégraphique.
Une chose intéressante, surtout pour un étranger, c’est d’observer les différents corps d’armée prussiens sous le rapport des qualités physiques et morales qui les distinguent les uns des autres; car, comme ils se recrutent par province, chacun d’eux a son caractère propre. C’est comme si nous avions en France des corps d’armée composés en entier, les uns de Limousins, les autres de Bretons ou d’Alsaciens, dont chacun évidemment aurait sa physionomie particulière. Les divers corps de l’armée prussienne présentent en effet, au physique et au moral, des différences assez tranchées pour que les généraux se croient obligés de varier de principes dans la manière de commander et de conduire les uns ou les autres. Le 2e corps d’armée, que commande le Prince royal et qui se recrute en Poméranie, se compose d’une race d’hommes énergiques, laborieux et un peu lourds ; ils sont généralement de taille moyenne, mais osseux et fortement bâtis. Le Prince royal me disait : « Ce sont des gens fiers, qui ne supportent pas l’injustice; mais bien conduits, on peut tout en exiger à la guerre, sous la condition toutefois qu’ils aient le ventre plein. »