‹ Rayons de miel, égloguesChapitre 16 sur 16 · ÉGLOGUE DE L'ÉTÉ · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE DE L'ÉTÉ

Pour qui n'a pas quitté son champ , les Pyrénées

sont les rives du Ciel peut-être.

Yieille! qui chaque soir à la même fenêtre

as vu le soleil décliner, ô toi! qui sais qu'un caneton vaut vingt-trois sous et que les blés hélas ! ont pâti sous l'averse :

tu ne demandes pas aux constellations

les secrets dont elles se bercent.

Mais quelque jour que l'on fauchera la moisson :

ayant pris comme de coutume la gaule dont tu guides tes troupeaux ailés, on te rapportera dans la ferme qui fume, ton âme s'en étant allée.

"Et seul reposera ton corps sur le lit rude où depuis cinquante ans se repose l'effort de ta dure habitude.

Il est beau qu'au milieu de ce coin qui t'abrite près d'un amer laurier et d'un rayon de miel, ton geste qui s'étend n'ait pas d'autre limite que le ciel.

Quant à moi, mon royaume hélas! est limilé. 7Vw/ poète ici-bas ne vit dans la grandeur

de la simplicité.

Temme ! Je me souviens de toute la hauteur

de ton langage alors que n'invoquant aucune poésie,

sans paroles choisies, tu me montrais les blés abattus par l'orage.

Sois ma muse, ô vieillarde!

dont le cœur n'aime ni les songes,

ni les mensonges, et qui te vêts de bonnes hardes, et chausses des souliers carrés ainsi que tes raisonnements qui s'en vont pas à pas comme les bœufs aux prés.

Sous ton toit médiocre, on voit que les sarments portent des feuilles plus épaisses qu'à ma treille, qu'à ma treille hélas! trop pareille à quelque délicate jeune fille dont la taille, comme la vrille d'un pampre, ploie.

0 vieille ! que le soir soit plein de rumeurs d'oies

et que les gens, aux seuils bavards, forment des groupes,

et que la calme joie de l'homme qui, la tâche faite, joint les doigts,

se penche sur la soupe!

Compagne ! nous irons dans l'odeur des tilleuls quand l'air est immobile et blanc comme un linceul,

prier à l'église, au bout de la rue, tenant la foi, comme l'on tient une charrue

couleur de jour, dans l'ombre bouleversée ainsi qu'un labour.

Varie-moi de tes fils! L'un est à Buenos-Jlyres. Tu ne crois pas que là soit le bonheur, tu n'aimes pas voir surgir le facteur sur l'aire.

C'est trop loin pour fonder, là-bas, des laiteries. Aussi, quand tu vas au marché, assez loin de ta métairie, vois- tu d'un œil méfiant de vieux coq perché l'affiche placardée au mur de la mairie

où, long comme un faux boniment, un transatlantique aux nerveux pavillons file vers l'Amérique.

Oui, tu sais bien que d'autres en sont revenus,

lesquels partis pieds-nus passent devant ton seuil, laissant entre les villes, au long des champs paternels qu'ils ont méconnus, poudroyer leurs automobiles.

Mais toi, sublime entêtée, âpre paysanne qui transportes les bidons de lait à dos d'âne, tu fronces les sourcils en voyant le sillage

que laissent ces gens après eux.

Qu' ont-ils fait de leurs aiguillons et des bœufs et du village ?

Où donc la blouse et le béret?

Tzt la sandale aux chevilles serrée ?

Tzl la ceinture rouge

dont la frange, à chaque pas, bouge ?

Un autre fils, honneur de la maison, est prêtre Avant qu'il s'en allât rejoindre son diocèse,

ah ! que ton cœur fut aise lorsque ce fils dans le pays qui l'a vu naître passa comme dans un nuage,

quand les fenêtres se parent, pour la Tête-Dieu, de branchages !

0 mère ! C'était bien ton fils tenant le feu

de l'ostensoir.

"Et tu t'agenouillais dans la douceur du soir

comme celle qui suppliait le Christ de lui laisser toucher son vêtement. Ton fils! Il élevait sur l'autel qui brillait le Moissonneur divin caché par le Troment.

"Et tous ceux du village, tandis que les tambours roulaient comme un orage, se prosternaient aussi sur les joncs écrasés. "Et lu reconnaissais "François, Tirmin, Jules, Baptiste, Pierre et puis : le père!

Ce fils -là ne peut te leurrer.

Il s'efforce à vous préparer ce pain quotidien qu'à jamais les vieux mangent avec les anges.

L'aîné des fils est marié dans la maison.

Sa femme est vaillante à la terre, dont il a deux enfants jumeaux fille et garçon : le garçon est à son service militaire et la fille fait la cuisine dans un château de la ville voisine.

Ce fils aîné touche à la cinquantaine.

Il est avare mais loyal, dur à la peine,

habile à diriger le long des champs de blé

la faucheuse qu'il loue et qu'on entend trembler

dans la lumière sans haleine.

A la location d'instruments agricoles il joint les revenus d'un petit élevage. Vieille mère ! Quand la remonte est au village,

il est beau le poulain qui caracole devant les officiers et remporte le prix, et que l'on reconduit à votre grange obscure, nerveux, l'allure oblique, avec sa couverture que soulève la brise verte des prairies.

Ton dernier fils a vingt-huit ans.

Il vient juste après une fille dont vous êtes contents :

elle s'est mariée et sa belle-famille

tient une mercerie.

Mais ton fils, le dernier, hélas! un malappris, un vaurien!

Il vous couvre de honte.

Quand on parle de lui le sang vous monte à la face. Il s'en va comme un vrai chien de fêle en fête. Il vit avec les écar leurs. On l'a vu récemment, tout couvert de sueur, descendre dans l'arène, esquivant d'un rapide coup de hanche

les cornes d'une vache. "Et dans l'air sans haleine, des bancs de planches s'élevait un long applaudissement.

A celui-là le père a dit : Y a- t'en Satan !

Mais il gouaille, rejoint les gueuses dans la paille, se moque de la Messe et du Signe de Croix. Assis devant une auberge, prenant l'absinthe, il s'est un jour raillé de toi ô femme sainte au dos plié!

qui passais dignement tenant tes mains dans tes poches de tablier, — ce gamin !

Mais parle-nous du père ?

Il fut toujours ce qu'il faut que l'on soit.

Il a soixante- douze ans, plus deux que toi, mère!

Il est né dans cette maison dont il est roi.

7/ a recueilli l'héritage de ses frères.

Il avait le goût, dès l'enfance, de la terre.

7/ grandit assignant à chaque chose un prix.

7/ sait combien le chat peut valoir de souris.

Il est âpre et discute une heure pour un sou.

Il devient cependant généreux tout à coup.

Si

Jl n'aurait pas prêté, T{omain, à ses dieux lares. Jl consent mille francs à quelque métayer. Il ne demande pas d'hypothéquer d'hectares. Jl ne le poursuit pas s'il ne peut le payer. Jl assiste en aidant à l'effort des labeurs. Jl ne raconte pas les raisons de son cœur. Jl est vexé parfois si l'on n'est pas avare. 7/ invite un beau jour les voisins à son chai. Jl ouvre ses barils en empereur barbare. Jl voit le lendemain ces voisins au marché. Jl accepte à son tour de boire, il est fâché.

0 femme ! C'est ainsi que va votre maison comme un bateau, de saison en saison, de l'époque où l'on taille les sifflets

à celle où Von entend le ronflement des blés, à celle où la grive a chanté, à celle où la neige sourde se tait.

'Elle va, la maison, avec ses peupliers pour mâts, ses peupliers par la brise plies. Tzlle s'avance dans la vie et vers la mort jusqu'au jour où la nuit dans tes yeux se fera ô vieillarde au beau sort!

et que ceux que jadis ont bercés tes grands bras,

ayant enseveli ton corps, allumeront dans la chambre épaisse aux coins noirs, le cierge fumeux, pour quencor tu puisses voir.

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