LE
qu’à la lui emprunter. Voici les paroles définitives que prononça à son sujet l’un de ceux qui défendirent le mieux sa mémoire, mon maître très aimé : le Docteur L. SAUVÉ . « On peut dire qu’il a créé complètement et de toutes pièces la technique chirurgicale de l’utérus et de ses annexes ; bien plus, il porta la technique des opérations qu’il pratiqua le premier à un degré de perfection telle qu’elle est, asepsie à part et à peu de choses près, celle que nous suivons encore aujourd’hui ».
RÉCAMIER arrive à Paris en 1797, et soutient sa thèse de doctorat sur les hémorroïdes en 1800.
1800-1852 : Ce demi-siècle de vie professionnelle enfantera une élévation constante dans la recherche scientifique et le noble souci de soulager ses semblables, demi-siècle de lutte et de hardiesse d’esprit dont les étapes sont ainsi fixées :
Invention du spéculum (il était alors médecin expectant à l’Hôtel-Dieu).
Médecin-chef de l'Hôtel-Dieu.
C’est sans doute à cette époque qu’il a trouvé l’orientation de sa curiosité professionnelle, étant frappé par les nombreuses malades de son service atteintes d’affections utérines alors inaccessibles à la thérapeutique.
Hystérectomie sur le cadavre.
Il me semble que cette mesure de prudence et ce scrupule d’exécutant avant d'intervenir sur le vivant, anéantissent d'eux-mêmes les critiques faites de son temps contre son audace et son indifférence envers la vie de ses malades. N'oublions pas, non plus, qu’à
l’égal de ses contemporains, il pratiqua souventes fois l’'amputation du col cancéreux.
Cet exercice de médecine opératoire montre bien qu’il fut le précurseur de cette méthode chirurgicale puisqu'il fut pratiqué 4 ans avant l’opération de Sau- TER, celle-ci ayant eu lieu sur une malade qui la réclamait expressément : « Opérez-moi, j’y tiens, dussé-je en mourir ». Témérité folle unie à une chance inouïie, telle fut la préparation de SAUTER à cette grave intervention dont j’examinerais plus loin les incertitudes.
Dès à présent, attardons-nous aux réflexions qualifiées du Professeur LENORMANT à ce sujet : « SAUTER a donc eu le mérite de voir la possibilité de l’hystérectomie, il eut la chance de la réussir une fois ; mais sa technique était par trop insuffisante, par trop défectueuse pour qu’on puisse le regarder comme le vrai créateur de la méthode. L’hystérectomie vaginale est bien son enfant, mais telle qu’il la pratiquait, ce n’était pas un enfant viable. Enlever l’utérus sans lier ses vaisseaux était une erreur chirurgicale. Un grand progrès restait à accomplir pour que l’hystérectomie devint une opération réglée et anatomique. Ce progrès, RÉCAMIER allait le réaliser quelques années plus tard ».
14 octobre 1825
Ablation d'une tumeur fongueuse de l'utérus prolabé.
26 juillet 1829 Ablation de l'utérus cancéreux.
13 janvier 1830
Deuxième hystérectomie (dont les détails de technique s’inspirent des erreurs de la première intervention).
Re
Colpotomie postérieure, devançant de 50 ans juste les travaux de LAROYENNE.
Proposition d’ablation de kyste de l'ovaire.
Ayant à soigner une femme atteinte « d’hydropisie enkystée de l’ovaire », il la ponctionna et chercha à pratiquer le drainage vaginal — parce que l’année d'avant ül avait ‘déjà pratiqué la colpotomie pour un abcès pelvien. L'opération ne réussit pas, mais il s’est rendu compte que la plupart du temps, le kyste est relié à son point d'implantation par un pédicule très mince, que l’on peut tordre et sectionner en attirant la masse au dehors, par laparotomie.
Intuition, je veux bien, mais aussi un remarquable enchaînement dans les idées et une faculté de déduction des plus rigoureuses. Clairvoyance sans égale qui devançait de deux ans la première opération de CLAY (de Manchester), ainsi que celle de KŒBERLÉ, en 1862.
Abrasion utérine (curettage).
Or quelques années plus tôt, il avait déjà extirpé du fond utérin une masse placentaire dont la rétention provoquait l’infection de l’accouchée.
| 1852 Dilatation anale.
L'année de sa mort, il polémique avec son ancien élève BLANDIN, alors chirurgien de l’Hôtel-Dieu, au sujet d’une fausse interprétation que ce dernier avait faite, devant ses élèves, de son procédé de dilatation anale.
Enfin, trait final, RÉCAMIER s'était servi de son spéculum pour cautériser « trois petites tumeurs carci-
“gr 2
nomateuses du rectum, dont la plus grosse, ulcérée, a le volume d’une noix. » (Dict. des Sciences Médic. t. 31, p. 240).
Est-ce donc qu’il y a une grande différence entre le dilatateur anal qui nous sert actuellement pour les mêmes fins et le spéculum de RÉCAMIER ?
Lutte continuelle contre la maladie, continuité de vues remarquable dès que l’idée directrice est engendrée, esprit critique toujours alerté, contrôle des expériences antérieures, élévation constante dans l’art de guérir, voici quelles sont les hautes qualités que Ré- CAMIER exercera durant sa vie professionnelle et auxquelles nous rendons un modeste hommage.
L'autre fait important qui caractérise l’œuvre de RÉcAMIER est la lutte sans répit qu’il mena contre le cancer.
Dès son arrivée à l’Hôtel-Dieu, il est frappé par le grand nombre de femmes grabataires ou traînant avec résignation ce mal sournois et implacable, contre lequel des topiques variés et des caustiques sans efficacité accusaient la défaite du thérapeute. Quant aux cancers utérins trop évolués, d’émollientes injections de guimauve ou de pavots sauvaient la face en endormant la douleur.
Le seul traité important que RÉCAMIER ait laissé à la postérité s'intitule : « Recherches sur le traitement du cancer ». Dans cet ouvrage, non seulement il expose en détail sa méthode thérapeutique par la compresssion méthodique. simple ou combinée, mais expose-t-il encore les aspects protéiformes que revêt ce
vie
mal, les déboires engendrés par l’inaccessibilité de certaines tumeurs cancéreuses au bon vouloir du guérisseur. Ce qui frappe surtout, c’est cette lutte continuelle d’un esprit aussi sagace et persévérant que le sien contre un mal imperturbable dans sa marche et terrible par les douleurs qu’il engendre. Poursuivant le mal par tous les moyens possibles : compression, cautérisation, énucléation, aconit, ciguë, cura famis ; il le poursuit encore dans ses premiers retranchements, dès ses débuts, avant la dégénérescence.
Ecoutons RÉCAMIER, au sujet du cancer utérin : « Lorsqu'une affection cancéreuse s’étend au delà du col de l’utérus et que cependant les ligaments utérins et les tuniques vaginales paraissent sains, peut-on avec espoir de succès tenter l’ablation de l’organe malade ? Le prolapsus de la matrice est-il pour cela une circonstance favorable ? Peut-on entreprendre d’opérer lorsque le prolapsus n’existe pas ? »
Plus loin, RÉcAMIER déclare qu’il ne borne pas l’extirpation de l’utérus à l'affection du corps de cet organe ; il conseille encore cette opération lorsque lé col de l’utérus est seul affecté. Il pense que l’extirpation totale est moins dangereuse que l’amputation du col parce qu’on peut se rendre maître des hémorragies, parce qu’on ne peut toujours pas juger de l’étendue de la maladie — très souvent, on croit l’affection bornée au col alors qu’elle s’étend déjà au corps utérin.
Cette précision dans les indications de l’hystérectomie, cette sagacité alors que la biopsie et le contrôle histologique lui étaient refusés, cette sorte de divination de l’envahissement cancéreux, tout cela n'est-il pas admirable ? A notre époque, qu’avons-nous changé à cette volonté d’enlever tout l'organe malade avant la ruée du processus cancéreux ?
Et les contre-indications de l'intervention ne sont-
elles point aussi judicieusement précisées par RÉcaA- MIER : utérus fixé, cloison recto-vaginale indurée et cartonnée au palper combiné, extension à la vessie. « Plus tard je n’ai pas proposé l’ablation, à cause de l’'engorgement qui était survenu dans le psoas et le ligament large gauche » (p. 379).
Toute sa vie il lutta contre l'affection cancéreuse, et si ses efforts ne furent couronnés de succès que dans le cancer de la femme par excellence, le cancer utérin, c’est que dans cette localisation du mal il osa s’affranchir des procédés désuets et des routines traditionnelles pour porter franchement le couteau dans le mal, avec toute son habileté opératoire, tout son dédain des jappements confraternels, toute sa foi dans l’art de guérir.
Si cet homme génial avait pu vivre quelques années de plus pour connaître l’anesthésie générale, que de révolutions n’aurait-il pas apportées encore dans l’art médical ? Surtout l’anesthésie, car si l'avènement précoce de l’asepsie ait pu décupler le pronostic favorable de ses opérations, il faut aussi se rappeler qu’il ne perdit pas un seul malade, opéré par ses soins, d’infection.
Pour terminer cette mise au point des idées directrices de RÉCAMIER et apprécier la saveur dés jugements portés par les contemporains en général, relisons ces quelques lignes de l’éloge prononcé par le plus académique et le plus officiel de ses pairs : Du- Bois d'Amiens.
« Qui ne se rappelle les vaines tentatives, et il faut le dire, les longues illusions de M. RÉCAMIER au sujet d’un mal resté pour lui, comme pour tout le monde, incompréhensible dans ses causes, incoercible dans ses envahissements, indomptable dans ses récidives, le cancer. Ici du moins, M. RÉCAMIER attendait tout d’une lente et inoffensive compression. Mais que dire
de ce qu’il appelait lui-même ses derniers arguments ? Que dire de tant d'opérations que nul n’aurait osé entreprendre, ni même imaginer, et qui montraient qu’en chirurgie M. RÉCAMIER était un oseur, aussi bien qu’en médecine ?
« Je sais que des succès inespérés, que des merveilles, si l’on veut, ont parfois couronné ces hardiesses ; mais, pour ma part, je l’avoue, je ne pouvais me défendre d’un certain effroi quand je voyais cette main inexorable s’armer de pinces, de crochets, de curettes, et pénétrer dans la profondeur des entrailles pour y exercer des dilatations forcées, des énucléations, des râclures, et jusqu’à d’effrayantes extirpations d’organes, comme pour prouver qu’il était bien de ces médecins dont saint Chrysostome a dit qu’ils enfonçaient les bras jusqu’au coude dans les plaies saignantes pour les guérir ! »