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CHAPITRE IV

Explication de la seconde partie de la règle générale. Que les philo<;ophes ne l'observent presque jamais, et que M. Descartes à tâché de l'observer exac- «ement dans sa physique, ce que l'on prouve par l'abrégé qu'on en donne.

On vient de faire voir dans quelles erreurs on est capable de tomber, lorsqu'on raisonne sur les idées fausses et confuses des sens, et sur les idées vagues et indéterminées de la pure logique. Par là, Ton reconnaît assez que, pour conserver l'évidence dans ses perceptions, il est absolument nécessaire d'observer exactement la règle que nous venons de prescrire, et d'examiner quelles sont les idées claires et distinctes des choses, afin de ne raisonner que suivant ces idées.

Dans celte même règle générale qui regarde le sujet de no? études, il y a encore cette circonstance à bien remarquer, savoir : que nous devons toujours commencer par les choses les plus simples et les plus faciles, et nous y arrêter même longtemps avant que d'entreprendre la recherche des plus composées et des plus difficiles. Car si l'on ne doit raisonner que sur des idées distinctes, pour conserver toujours l'évidence dans ses perceptions, il est clair qu'il ne faut jamais passer à la recherche des choses composées, avant que d'avoir examiné avec beaucoup de soin, et s'être rendu fort familières les simples dont elles dépendent, puisque les idées des choses composées ne sont point claires et ne peuvent l'être, lorsqu'on ne connaît que confusément et qu'imparfaitement les plus simples qui les composent.

On connaît les choses imparfaitement, lorsqu'on n'est pomi assuré que l'on en a considéré toutes les parties; et on le?connaît confusément, lorsqu'elles ne sont point assez familières à l'esprit, quoique l'on soit assuré que l'on en a considéré toutes les parties. Lorsqu'on ne les connaît qu'imparfaitement, on ne fait que des raisonnements vraisemblables. Lorsqu'on les aperçoit confusément, il n'y a point d'ordre ni de lumière dans les déductions ; on ne sait souvent oîi l'on est et oîi l'on va. Mais lorsqu'on les connaît imparfaitement et confusément tout ensemble, ce qui est le plus ordinaire, on ne sait jamais clairement ni ce qu'on recherche, ni les moyens de le rencontrer. De

sorte qu'il est absolumeat nécessaire de garder cet ordre inviolablement dans ses études : « De commencer toujours par les choses les plus simples, en examiner toutes les parties, et se les rendre familières avant que de passer aux plus composées dont elles dépendent. »

Mais cette règle ne s'accorde point avec l'inclination des hommes; ils ont naturellement du mépris pour tout ce qui parait facile, et leur esprit qui n'est pas fait pour un objet borné et qu'il soit aisé de comprendre, ne peut s'arrêter longtemps à la considération de ces idées simples, qui n'ont point le caractère de l'infini pour lequel ils sont faits. Ils ont au contraire, et par la même raison, beaucoup de respect et d'empressement pour les choses grandes et qui tiennent de l'intini, et même pour celles qui sont obscures et mystérieuses. Ce n'est pas, dans le fond, qu'ils aiment les ténèbres ; mais c'est qu'ils espèrent trouver dans les ténèbres le bien qu'ils désirent, et qu'au grand jour ils reconnaissent qu'il ne se trouve point ici-bas.

La vanité donne aussi beaucoup de branle aux esprits pour les jeter d'abord dans le grand et l'extraordinaire, et une sotte espérance de bien rencontrer les y fait courir. L'expérience apprend que la connaissance la plus exacte des choses ordinaires ne donne point de réputation dans le monde, et que la connaissance des choses peu communes, quelque confuse et imparfaite qu'elle puisse être, attife toujours l'estime et le respect de ceux qui se font volontiers une haute idée de ce qu'ils n'entendent pas. Et cette expérience détermine tous ceux qui sont plus sensibles à la vanité qu'à la vérité, et par conséquent la plupart des hommes, à une recherche aveugle de ces connaissances spécieuses et imaginaires de tout ce qui est grar.ii. rare et obscur.

Combien de gens rejettent la philosophie de M. Descartes par cette plaisante raison que les principes en sont trop simr les et trop faciles? Il n'y a point de termes obscurs et mystérien? dans cette philosophie; des femmes et des personnes qui ne savent ni grec ni latin, sont capables de l'apprendre i, il f^ut

' AUusion aux sens du inniulo et ;iux f inniiîs qui en ifiand nombre avaient adopté k's prinri]ies de la philosophie iiniivellc. Il y a eu aussi un certain Bombre de dûmes malehranchistes. (Voir l'éloge de Carré, par Pontenelle.)

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donc que ce soit peu de chose, et il n'est pas juste que de grands génies s'y appliquent. Ils s'imaginent que des principes si clairs et si simples ne sont pas assez féconds pour expliquei les ellels de la nature, qu'ils supposent obscure et embarrassée Ils ne voient point d'abord l'usage de ces principes, qui soni trop simples et trop faciles pour arrêter leur attention autan! de temps qu'il en faut pour en reconnaître l'usage et l'étendue, lis aiment donc mieux expliquer les effets, dont ils ne comprennent point la cause, par des principes qu'ils ne conçoivent point, et qu'il est absolument impossible de concevoir, que par des principes simples et intelligibles tout ensemble. Car ces philosophes expliquent des choses obscures par des principes qui ne sont pas seulement obscurs, mais entièrement incompréhensibles.

Lorsque quelques personnes prétendent expliquer par des principes clairs et connus de tout le monde des choses extrêmement embarrassées, il est facile de voir s'ils y réussissent, parce que si l'on conçoit bien ce qu'ils disent, l'on peut reconnaître s'ils disent vrai. Ainsi les faux savants ne trouvent point leur compte, et ne se font point admirer comme ils le souhaitent, lorsqu'ils se sentent des principes intelligibles, parce que l'on reconnaît évidemment qu'ils ne disent rien de vrai. Mais lorsqu'ils se servent de principes inconnus, et qu'ils parlent des choses fort composées, comme s'ils en connaissaient exactement tous les rapports, on les admire, parce qu'on ne conçoit point ce qu'ils disent, et que nous avons naturellement du respect pour ce qui passe notre intelligence.

Or comme les choses obscures et incompréhensibles semblent mieux se lier les unes avec les autres, que les choses obscures avec celles qui sont claires et intelligibles, les principes incompréhensibles sont d'un plus grand usage que les principes intelligibles dans les questions très composées. Il n'y a rien de si difficile dont les philosophes et les médecins ne prétendent rendre raison en peu de mots par leurs principes, car leurs principes étant encore plus incompréhensibles que toutes les questions que l'on peut leur faire, lorsqu'on suppose ces principe-; pour cei'tains, il n'y a point de difficulté qui puisse les embarrasser.

Ils répondent, par exemple, hardiment et sans hésiter à ces

questions obscures ou indéterminées : D'où vient que le soleil attire les vapeurs, que le quinquina arrête la fièvre quarte, que la rhubarbe purge la bile, et le sel polycreste les phlegmes, et à d'autres questions semblables? Et la plupart des hommes* sont assez satisfaits de leurs réponses, parce que l'obscur et l'incompréhensible s'accommodent bien l'un avec l'autre Mais les principes incompréhensibles ne s'accommodent pas lacilement avec les questions que l'oD expose clairement et '[u'il est facile de résoudre, parce qu'on reconnaît évidemment (ju'ils ne signifient rien. Les philosophes ne peuvent par leurs principes expliquer comment des chevaux tirent un chariot, comment la poussière arrête une montre, comment le tripoli nettoie les métaux, et les brosses les habits. Car ils se rendraient ridicules à tout le monde, s'ils supposaient un mouvement d'attraction et des facultés attractrices, pour expliquer d'où vient que les chariots suivent les chevaux qui y sont attelés, et une faculté détersive dans des brosses pour nettoyer des habits, et ainsi des autres questions. De sorte que leurs grands principes ne sont utiles que pour les questions obscures, parce qu'ils sont incompréhensibles.

Il ne faut donc point s'arrêter à aucun de tous ces principes, que l'on ne connaît point clairement et évidemment, et que l'on lient penser que quelque^ nations ne reçoivent pas. Il faut considérer avec attention les idées que l'on a d'étendue, de figure et de mouvement local, et les rapports que ces choses ont entre elles. Si on conçoit distinctement ces idées, et si on les trouve si claires qu'on soit persuadé que toutes les nations les ont leçues dans tous les temps, il faut s'y arrêter et en examiner tous les rapports ; mais si on les trouve obscures, il en faut chercher d'autres, si l'on en peut trouver. Car si pour raisonner sans crainte de se tromper, il est nécessaire de conserver toujours l'évidence dans les perceptions, il ne faut raisonner (juc sur des idées claires et sur leurs rapports clairement connus.

l'our considérer par ordre les propriétés de l'étendue, il faut, comme a fait M. Descartes, commencer par leurs rapports les plus simples, et passer des plus simples aux plus composes, non seulement parce que cette manière est naturelle, et qu'elle aide l'esprit dans ces opérations, mais encore parce que Dieu

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agissant toujours avec ordre, et par les voies les plus simples, cette manière d'examiner nos idées et leurs rapports nous fera mieux connaître ses ouvrages; et si l'on considère que les rapports les plus simples sont toujours .ceux qui se présentent les premiers à l'imagination, lorsqu'elle n'est point déterminée à penser plutôt à une chose qu'à une autre, on reconnaîtra qu'il suffit de regarder les choses avec attention et sans préoccupalion, pour entrer dans cet ordre que nous prescrivons, et pour découvrir des vérités très composées, pourvu qu'on ne veuille point courir trop vite d'un sujet à un autre.

Si l'on considère donc avec attention l'étendue, et sans aucune prévetition, on vei*ra d'abord qu'elle est impénétrable , car il y a contradiction que deux pieds d'étendue n'en fassent qu'un. Mais comme on ne voit aucune force dans l'idée qui la représente, il est certain qu'elle n'est point dure par elle-même, et qu'ainsi chaque partie doit se séparer de sa voisine, si elles sont poussées de divers côtés. Ainsi on conçoit que le mouvement est possible, quoique tout soit plein, et que les corps soient impénétrables, parce que l'étendue n'étant point dure par elle-même, lorsqu'une partie avancera, les autres, puisque tout est plein, seront repoussées vers l'endroit qu'elle quitte en avançant, et ainsi elles y glisseront, et ainsi il se fera un mouvement circulaire. Que si l'on conçoit une infinité de mouvements en ligne droite dans une infinité de semblables parties de cette étendue immense que nous considérons, il est encore nécessaire que tous ces corps s'empèchanl les uns les autres, conspirent tous par leur mutuelle action et réaction, je veux dire par la mutuelle communication de tous leurs mouvements particuliers, à se mouvoir par un mouvement circulaire ^ .

Cette première considération des rapports les plus simples de nos idées, nous fait déjà reconnaître la nécessité des tourbillons de M. Descartes : que leur nombre sera d'autant plus grand, que les mouvements en ligne droite de toutes les parties de l'étendue, ayant été plus contraires les uns aux autres. Us auront eu plus de difficulté à s'accommoder d'un même mouvement, et que de tous ces tourbillons ceux-là sCiOnt les plus

■ Makbranche nous donne ici une des meilleares expositions de la ftmeusc hypothèse des tourbillons du Descartes.

grands où il y aura plus de parties qui auront conspiré au niPHie mouvement, ou dont les parties auront eu plus de force pour continuer leur mouvement en ligne droite.

Mais il faut prendre garde à ne pas dissiper ni fatiguer son esprit, en s'appliquanl inutilement au nombre inlini et à la grandeur immense des tourbillons. Il faut d'abord s'arrêter quelque temps à quelqu'un de ces tourbillons, rechercher par ordre et avec attention tous les mouvements de la maii<'re qu'il renferme et toutes les figures dont toutes les parties de celte matière se doivent revêtir.

Comme il n'y a que le mouvement en ligne droite qui soit simple, il faut d'abord considérer ce mouvement comme celui selon lequel tous les corps tendent sans cesse à se mouvoir, puisque Dieu agit toujours selon les voies les plus simples ; et qu'en effet les corps ne se meuvent circulairement, que parce qu'ils trouvent des oppositions continuelles dans leurs mouvements directs. Ainsi tous les corps n'étant pas d'une égale grandeur, et ceux qui sont les plus grands ayant plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite que les autres, on conço.t facilement que lès plus petits de tous les corps doivent être vers le centre du tourbillon, et les plus gran Is vers la circonférence, puisque les lignes que l'on conçoit être décrites par les mouvements des corps qui sont à la circonférence, approchent plus de la droite que celles que décrivent les corps qui sont proche du centre.

Si l'on pense de nouveau que chaque partie de celte matière n'a pu se mouvoir d'abord et trouver sans cesse quelque opposition à son mouvement, sans arrondir et sans rompre ses angles, on reconnaîtra facilement que toute cette étendue ne sera encore composée que de deux sortes de corps : De boules ' rondes qui tournent sans cesse sur leur centre en plusieurs

' M. Diisrarte"; croit que ces petites bouti's sont dures; mais ce sont plulCit de petits tnuibillon^ d'une matière llaiilr, ainsi que je le dirai dan» rerlaircissemeiu sur la lumière et I s couleurs. Mo < dessein n'cm iri q-ie d* donner quUq jc idée du -y.-îlème de M Descaite? (Noie de Malcbranihe ' MmIcbMiicue a mnrlirK' l'hypothèse de Desrarte* en siip|»o^am d«'> |;etils luiirbUons dai)'^ lesquels chaque i;rand tourbi Ion se divise à riiilini. Cuite mlinite de touibilions inflniiiient petits sont animés d'une grinde Mtcs^e ei d'une force ceiitriiu;^e presqui' inûnie. • Voila, dit Fonlenille, un grand fonds tie force pour tous les bi.'Soins de la physique dont Malebrauche les regardait coii;aie 'a clé. » (Kloge de Mulebranclie.>

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façons différentes, et qui, outre lf;iu" mouvement particulier, sont encore emportées par le mouvement commun du tourbillon, el d!une matière très fluide el très, agitée, qui aura 6K5 engendrée par le froissement des boules dont on vient de parler. Outre le mouvement circulaire commun à toutes les parties du tourbillon, celte maiiore subtile aura encore un mouvement particulier en ligne presque droite du contre du tourbillon vers la circonférence, par les intervalles des boules qui leur laissent le passage libre, de sorte que leur mouvement composé de ces mouvements sera en ligne spirale. Celte matière fluide queM. Descartes appelle le premier élément, étant divisée en des parties beaucoup plus petites, et qui ont beaucoup moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite que les boules ou le second élément, il est évident que ce premier élément doit être dans le centre du tourbillon el dans les intejrvalles qm sont entre les parties du second ; el que les parties du second doivent remplir le reste du tourbillon, el approcher de sa circonférence à proportion de la grosseur ou de la force qu'elles ont pour continuer leur mouvement en ligne droite. Quant à la figure de tout le tourbillon, on ne peut douter par les choses qu'oa vient de dire, que l'éloignement d'un pôle à l'autre ne 8oil plus petit que la ligne qui traverse l'équateur *. Et si I'od considère que les tourbillons s'environnent les uns les autres et se pressent inégalement, on verra encore clairement que leur équateur est une ligne courbe irrégulière et qui. peut approcher de l'ellipse.

Voilà les choses qui se présentent naturellement à l'esprit, lorsque l'on considère- avec attention ce qui doit arriver aux parties de l'étendue qui tendent sans cesse à se mouvoir en ligne droite, c'est-à-dire par le plus simple de tous les mouvements. Si l'on veut maintenant supposer une chose qui semble très digne de la sagesse el de la puissance de Dieu, savoir, qu'U a formé tout d un coup l'univers dans le même état que ses parties se seraient arrangées avec le temps selon les voies les plus, simples, et qu'il les conserve aussi par les mêmes lois naturelles; en un mot, si l'on veut faire application de nos peu

* Par équaleur, j'entends la li?np rourbc la plus grande que la matière du tourbillon décrive. (No'e de Malebranche.)

sées avec les objets que nous voyons, on pourra juger que le ' soleil est le centre du tourbillon, que la lumière corporelle qu'il répand de tous côtés, n'est autre chose que l'effort continuel des petites boules qui tendent à s'éloigner du centre du tourbillon; et que cette lumière doit se communiquer en un mstant par des espaces immenses, parce que tout étant plein de ces boules, on ne peut en presser une qu'on ne presse toutes les autres qui lui sont opposées.

On pourra encore déduire de ce que je viens de dire, plusieurs autres conséquences ; car les principes les plus simples sont les plus féconds pour expliquer les ouvrages de celui \uï agit toujours selon les voies les plus simples. Mais on a besoin de considérer encore certaines choses qui doivent arriver à la matière. Nous devons donc penser qu'il va plusieurs tourbillons semblables à celui que nous venons de décrire en peu de paroles, que les centres de ces tourbillons sont les étoiles, lesquelles sont autant de soleils, que les tourbillons s'environ nent les uns les autres, et qu'ils sont rangés de telle manière qu'ils se nuisent le moins qu'il se peut dans leurs mouvements ; mais que les choses n'ont pu en venir là, que les plus faibles des tourbillons n'aient été entraînés et comme engloutis par les plus forts.

Pour comprendre ceci, il n'y a qu'à penser que le premier élément qui est dans le centre d'un tourbillon, peut s'échapper et s'échappe sans cesse par les intervalles des boules vers la circonférence du même tourbillon, et que dans le temps qun ce centre où cette étoile se vide par son équaleur, il doit y rentrer d'autre premier élément par ses pôles ; car cette étoile ne se peut vider d'un côté qu'elle ne se remplisse de l'autre, puisqu'il n'y a point de vide dans le monde comme je le suppose ici, et qu'il est facile de le prouver par les effets naturels, par la transmission par exemple de la lumière. Mais comme il peut y avoir une infinité de causes qui peuvent emj)écher qu'i!. n'entre beaucoup du premier élément dans celle étoile dont nous parlons, il est nécessaire que les parties du premiu/ élément qui sont obligées de s'y arrêter, s'accommodent pour se mouvoir dans un même sens. C'est ce qui fait qu'elles s'attachent et se lient les unes aux autres, et qu'elles forment des taches qui 8'épaississant en croûtes, couvrent peu à peu ce centre, et foi«l

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du subtil et du plus agité de tous les corps, une matière solide et grossière. C'est cette matière grossière que M. Descartes appelle le troisième élément; et il faut remarquer que comme elle est engendrée du premier dont les figures sont infinies, elle doit être revêtue d'une infinité de formes différentes.

Cette étoile ainsi couverte de taches et de croûtes, et devenue comme les autres planètes, n'a plus la force de soutenir et de défendre son tourbillon contre l'effort continuel de ceux qui l'environnent. Ce tourbillon diminue donc peu à peu. La matière qui le compose se répand de toutes parts ; et le plus fort des tourbillons d'alentour en entraîne la plus grande partie et enveloppe enfin la planète qui en est le centre. Cette planète se trouvant toute entourée de la matière de ce grand tourbillon, elle y nage en conservant, avec quelque peu de la matière de son tourbillon, le mouvement circulaire qu'elle avait auparavant, et elle y prend enfin une situation qui la met en équilibre avec un égal volume de la matière dans laquelle elle nage. Si elle a peu de solidité et de grandeur, elle descend fort proche du centre du tourbillon qui l'a enveloppée, parce qu'ayant peu de force pour continuer son mouvement en ligne di'oite, elle doit se placer dans l'eudroit de ce tourbillon, où un égal volume du second élément a autant de force qu'elle pour s'éloigner du centre ; car elle ne peut être en équilibre qu'en cet endroit. Si cette planète est plus grande et plus solide, elle doit se mettre en équilibre dans un lieu plus éloigné du centre du tourbillon. Et enfin, s'il n'y a dans le tourbillon aucun lieu où un égal volume de la matière ait autant de solidité que cette planète, et par conséquent autant de force pour continuer son mouvement en ligne droite, à cause que cette planète sera peut-être fort grande et couverte de croûtes fort solides et tort épaisses, elle ne pourra s arrêter dans ce tourbillon, puisqu'elle ne pourra s'y mettre en équilibre avec la matière qur le compose. Cette planète passera donc dans les autres tourbillons, et si elle n'y trouve point son équilibre, elle ne s'y arrêtera point aussi. De sorte qu'on la verra quelquefois passer comme les comètes, lorsqu'elle sera dans notre tourbillon et assez proche de pous pour cela ; et l'on ne la reverra de longtemps, lorsqu'elle sera dans les autres tourbillons ou dans l'extrémité du nôtre.

Si l'on pense maintenant qu'un seul tourbillon par sa grandeur, par sa forée, et par sa situation avantageuse, peut miner peu à peu, envelopper et entraîner enfin plusieurs tourbillons, et des tourbillons même qui en auraient surmonté quelques autres, il sera nécessaire que les planètes, qui se seront faites dans les centres de ces tourbillons, étant entrées dans le grand tourbillon qui les aura vaincues, s'y mettent en équilibre avec un égal volume de la matière dans laquelle elles nagent. De sorte que si ces planètes sont inégales en solidiié, elles seront dans une distance inégaie du centre du tourbillon dans lequel elles nageront. Et s'il se trouve que deux planètes aient à peu près la même force pour continuer leur mouvement en ligne droite, ou qu'une planète entraine dans son petit tourbillon une on plusieurs autres plus petites planètes qu'elle aura vaincues, selon notre manière de concevoir la formation des choses, alors ces petites planètes tourneront autour de la plus grande^ tandis que la plus grande tournera sur son centre ; et toutes ces planètes seront emportées par le mouvement du grand tourbillon dans une distance presque égale de son centre.

Nous sommes obligés en suivant les lumières de la raison, d'arranger ainsi les parties qui composent le monde, que nous imaginons se former par les voies les plus simples. Car tout ce qu'on vient de dire n'est appuyé que sur l'idée qu'bn a de l'étendue, dont on a supposé que les parties tendent à se mouvoir par le mouvement le plus simple, qui est le mouvement en ligne droite. Et lorsque nous examinons par les effets, si nous ne sommes point trompés en voulant expliquer les choses par leurs causes, nous sommes comme surpris de voir que les phénomènes des corps célestes s'accommodent assez bien avec ce qu^on vient de dire. Car nous voyons que toutes les planètes qui sont au milieu d'un petit tourbillon, tournent sur leur propre centre comme le soleil, qu'elles nagent toutes dans le tourbillon du soleil et autour du soleil, que les plus petites ou les moins solides sont les plus proches du soleil, et les plus solides les plus éloignées, et qu'il y en a aussi, comme les comètes, qui ne peuvent demeurer dans le tourbillon du soleil. Enfin qu'il y a plusieurs planètes qui en ont encore plusieurs autres petites qui tournent autour d'elles, comme la lune autour de la terre. Jupiter en a quatre, et Sa-

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turae cinq, aussi est-il le plus grand selon quelques astronomes; nnais s'il ne l'est pas, du moins est-il n(^cessaire qu'il soit le plus solide i. Peut-être même que Saturne en a un si grand nombre de si petites, qu'elle font le même effet qu'un cercle continu, qui semble n'avoir point d'épaisseur à cause de son grand éloignement. Ces planètes étant les plxis grandes que nous voyions, on peut les considérer comme ayant été engendrées de tourbillons assez grands, pour en avoir vaincu d'autres avant que d'avoir été enveloppées dans le tourbillon OUI nous sommes 2. M. Huygens 3 dit que le diamètre de l'anneau de Saturne est à celui du soleil comme 11 à 37, celui de son globe, comme o à37, celui de Jupiter, comme 2 à 11, celui de Mars, comme \ à 166, celui de la terre, comme 1 à 3, celui de Vénus, comme 1 à 84, celui de Mercure, comme 1 à 290. Pour l'année de Saturne, ou sa révolution autour du soleil, elle est de vingi-neuf ans, 174 jours, 5 heures, celle de Jupiter de onze ans, 3 17 jours, 15 heures, celle de Mars fort près de 687 jours, celle de la terre de trois cent soixante-cinq jours un quart, celle de Vénus de deux cent vin t-quatre jours, 18 heures, et celle de Mercure de quatre-vingt-huit jours.

Toutes ces planètes toiu'uent sur leur centre, la terre en 24 heures. Mars en 25 ou environ, Jupiter en 10 heures ou environ; mais la lune ne fait son tour sur son centre qu'en un mois, puisqu'elle ne montre que la même face *. 'Toute la matière dans laquelle elles nageht, fait son tour plus vite lorsqu'elle est plus proche du soleil ou du centre de son tourbillon, parce que la ligne de son mouvement est plus petite. Les astronomes, après Kepler, prétendent ^ aujourd'hui que les cubes de la distance qui est entre chaque planète, et le centre de sa révolution, sont entre eux comme les carrés du temps de leurs révolutions, ce qui se remarque aussi dans les satellites de Jupitei et de Saturne. Lorsque Mars est opposé au soleil, il est assez proche de la terre ; et il en est extrêmement éloigné lorsqu'il lui est joint. Il en est de même des planètes supérieures, Jupiter

t Ce membre de phrase a été ajoute dans l'édition de 1712.

* Ce qui suit jusqu'à l'alinéa suivant a été ajniiiè dans l'édition de I7I-2.

' Cosiiiolheoros, sive de terris cœlcstibus earumque ornatu conjectura! ad Constantiniim Hiigeuuni îratrem, l6i)S, p. a.

* Ce qu'il dit de la lune a été aussi ajouté eu 1712

* Cosmolheuros, p. 103.

et Saturne, caries inférieures, comme Mercure et Vénus, ne sont jamais opposées au soleil, à proprement parler. Les lignes que loutes les planètes semblent décrire autour de la terre, ne sont point des cercles, mais elles approchent fort des ellipses, et toutes ces ellipses paraissent fort différentes à cause des différentes situations des planètes à notre égard. Enfin ce qu'on remarque dans les cieux avec certitude touchant le mouvement des planètes, s'accommode assez bien avec ce que l'on vient de dire de leur formation suivant les voies les plus simples.

Il y a bien des gens qui regardent les tourbillons de M. Des cartes comme de pures chimères. Cependant rien n'est plus facile à démontrer, en supposant : 1° que tout corps mû tend i se mouvoir en ligne droite; 2° que les planètes ont des mouvements circulaires, deux vérités certaines par l'expérience. Car il est clair que si Jupiter, par exemple, était mû dans le vide, il irait toujours en ligne droite, et que s'il était mû dans une matière qui ne fit pas un tourbillon, ou qui ne tournât point à l'entour du soleil, non seulement il continuerait toujours d'aller en ligne ou droite, ou du moins spirale, mais de plus il perdrait peu à peu son mouvement, en le communiquant au tluide qu'il déplacerait. 11 faut donc que la matière céleste fasse un tourbillon, et que chaque planète s'y place de telle manière, que son effort pour s'éloigner du soleil fasse équilibre avec l'effort d'un égal volume de cette matière.

Pour les étoiles fixes, l'expérience apprend qu'il y en a qui diminuent et qui disparaissent entièrement, et qu'il y en a aussi qui paraissent toutes nouvelles, et dont l'éclat et la grandeur augmentent beaucoup. Klles augmentent ou diminuent à mesure que les tourbillons, dont elles sont les centres, reçoivent plus ou moins du premier élément. On cesse de les voir, lorsqu'il s'y forme des taches et des croûtes, et Ton commence à les découvrir, lorsque ces taches qui en empêchent l'éclat, se dissipent entièrement. Toutes ces étoiles garaem toujours entre elles la même distance, puisqu'elles sont les centres des tourbillons et qu'elles ne sont pas entraînées tant qu'elles résistent aux autres tourbillons, ou qu'elles sont étoiles. Elle* sont toutes éclatantes comme de petits soleils, parce qu'elles sont comme lui les centres de quelques tourbillons, qui ne sont point encore vaincus. Elles sont toutes inégalement dis-

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lantes de la terre, quoiqu'el) "^s paraissent aux yeux comme attachées à une voûte ; car si l'on n'a point encore remarqué la parallaxe des plus proches avec les plus éloiguées, par la ditférente situation de la terre de six mois en six mois, c'est que celte différence de situation n'est pas assez grande, à cause de l'éloignement immense oîi nous sommes des étoiles, pour rendre cette parallaxe sensible. Peut-être que par !e moyen des télescopes on en pourra remarquer quelque peu. Enfin tout ce qu'on peut observer dans les étoiles par l'usage des sens et par l'expérience, ne parait pas fort différent de ce qu'on vient de découvrir par l'esprit, en examinant les j-apports les plus simples et les plus naturels qui se trouvent entre les parties et les mouvements de l'étendue.

Si l'on veut examiner la nature des corps qui sont ici-bas, il faut d'abord se représenter, que le premier élément étant composé d'un nombre infini de figures ditférentes, les corps qui auront été formés par l'assemblage des parties de cet élément, seront de plusieurs sortes. Il y en aura dont les parties seront branchues, d'autres dont elles seront longues, d'autres dont elles seront comme rondes, mais irrégulières en toutes façons. Si leurs parties branchues sont assez grosses, ils seront durs, mais flexibles et sans ressort, comme l'or; si leurs parties sont moins grosses, ils seront mous ou fluides, comme les gommes, les grais es, les huiles; mais si leurs parties branchues sont extrêmement délicates, ils seront semblables à l'air. Si les parties longues des corps sont grosses et inflexibles, ils seront piquants, incorruptibles, faciles à dissoudre, comme les sels; si ces mêmes parties longues sont flexibles, ils seront insipides, comme les eaux ; s'ils ont des parties grossières et irrégulières en toutes façons, ils seront semblables à la terre et aux pierres. Enfin il y aura des corps de plusieurs différentes natures, et il n'y un aura pas deux qui soient entièrement semblables, parce que le premier élément est capable d'une infinité de figures, et que toutes ces figures ne se combine."onl jamais de la même manière en deux différents corps. Quelques figures qu'aient ces corps, s'ils ont des pores assez grands pour laisser passer le second élément en tous sens, ils seront transparents, comme l'air, l'eau, le verre, etc. Quelques figures qu'aient ces corps, si le premier clément en environne

entièrement quelques parties, et les agite assez fort et assez' promptement pour repousser le second élément de tous côtés, ils seront lumineux, comme la flamme. Si ces corps repoussent tout le second élément q\u les choque, ils seront très blancs ; s'ils le reçoivent sans le repousser, ils seront très noirs; cnfm s'ils le repoussent par diverses secousses ' ou vibrations, ils paraîtront de différentes couleurs.

Quant à leur situation, les plus pesants ou les moins légers, c'est-à-dire ceux qui auront moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite, seront les plus proches du centre, comme les métaux, La terre, l'eau, l'air en seront plus éloignés, et tous les corps garderont la situation où nous les voyons, parce qu'ils doivent s'être placés d'autant plus loin du centre de la terre, qu'ils ont plus de mouvement pour s'en éloigner.

Et l'on ne doit pas être surpris, si je dis présentement qiH» les métaux ont moins de force pour continuer leur mouveraeni en ligne droite que la terre, l'eau et d'autres corps encore moins solides, quoique j'aie dit auparavant que les corps les plus solides ont plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite que les autres. Car la raison pour laquelle les métaux ont moins de force pour continuer de se mouvoir que de la terre ou des pierres, c'est que les métaux font beaucoup moins de mouvement, et puisqu'il est toujours vrai que deux corps inégaux en solidité étant mus d'une égale vitesse, le plus solide a plus de force pour aller en la ligne droite, parce qu'alors le plus solide a plus de mouvement, et que c'est le mouvement qui fait la force.

Et si l'on veut savoir la raison pourquoi vers, le centre des tourbillons, les corps grossiers sont pesants, et qu'ils sont légers quand ils en sont fort éloignés (car si la terre, par exemple, était plus proche du soleil, elle remonterait où elle est), on doit penser que les corps grossiers reçoivent leur mouvement de la matière subtile qui les environne et dans laquelle ils nagent. Or cette matière subtile se meut actuellement ea Hsnie circulaire autour du centre du tourbillon; et c'est ce

' Voyez le I6<- éclaircissement sjr cet endroit à la fin de cit ouvrage. (Nate de Malebranche.)

i>Ë LA MtTHODE, 2= Partie. ?3

mouvement commun à toutes ses pai-tios (lu'elle communique aux corps grossiers qu'elle environne. Mais elle ne peut leur communiquer les mouvements particuliers à chaque partie qui tend vers différents côtés, en s'éloignant néanmoins du centre du tourbillon. Car on doit prendre garde que les parties de la matière subtile, faisant eftort vers différen s côtés, ne peuvent que comprimer le corps grossier qu'elles transportent, car ce corps ne peut pas en même temps aller vers différents côtés. Mais parce que la matière subtile, qui est vers le centre du tourbillon, a beaucoup plus de mouvement qu'elle n'en emploie à circuler, qu'elle ne communique aux corps grossiers qu'elle entraîne que son mouvement circulaire et commun à toutes ses parties, et que si les corps grossiers avaient d'ailleurs plus de mouvement que celui qui est commun au tourbillon, ils le perdraient bientôt en le communiiiuant aux petits corps qu'ils renconirent ; de là il est évident que les corps grossiers vers le centre du tourbillon, n'ont point tant de mouvement que la matière dans laquelle ils nagent, dont chaque partie se meut en plusieurs façons différentes, outre leur mouvement circulaire ou commun ; et c'est ce mouvement en divers sens, différent du circulaire ou commun, qui rend la matière subtile plus légère que les corps grossiers dont les parties sont comme en repos les unes auprès des autres. Lorsque de la poussière est remuée, elle devient légère, parce qu'elle a plus de liberté pour remplir son mouvement vers le haut que le bas, oii la résistance et la réaction est plus grande. Ainsi les corps grossiers n'ayant que le mouvement circulaire et commun à toute la terre, ils sout obligés de céder, et par conséquent de se rapprocher vers le centre du toiu'billon, c'està-dire qu'ils sont d'autant plus pesants qu'ils sont plus solides. J'explique plus exactement la cause de la pesanteur dans le pénultième éclaircissement vers la fin. Mon dessein ici n'est que de donner l'abrégé de la physique de M. Descartes *.

Mais lorsque les corps grossiers sont fort éloignés du centre du tourbillon, comme le , mouvement circulaire de la matière subtile est alors fort grand, à cause qu'elle emploie presque tout son mouvement à tourner autour du centre du tourbillon,

* Cette dernière phrase • été ajoutée à l'éfliii !n de 1712.

les corps ont d'autant plus de mouvement qu'ils sont plus solides, puisqu'ils vont à peu près de la même vitesse que la matière subtile dans laquelle ils nagent; ainsi ils ont plus de force pour continuer leur mouvement en ligne droite. De sorte que les corps grossiers dans une certaine distance du centre du tourbillon, sont d'autant plus légers qu'ils sont plus solides.

Cela fait donc voir que la terre est métallique vers le centre, qu'elle n'est pas fort solide vers sa circonférence, que l'eau et l'air doivent demeurer dans la situation où nous les voyons, mais que tous ces corps sont pesants ', l'air aussi bien que l'or et le vif-argent, parce qu'ils sont plus solides et plus grossiers que le premier et le second élément. Cela fait voir que la lune étant un peu trop éloignée du centre du tourbillon de la terre, n'est point pesante, quoiqu'elle soit solide, que Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne ne peuvent tomber dans le soleil, et qu'ils ne sont point assez solides pour sortir de leur tourbillon comme les comètes ; qu'ils sont en équilibre avec la matière dans laquelle ils nagent, et que si l'on pouvait jeter assez haut une balle de mousquet, ou un boulet de canon, c'est-à-dire, si haut que le mouvement circulaire et commun aux parties dans lesquelles ces corps seraient placés, qui est le seul mouvement qu'ils puissent en recevoir, surpassât suffisamment le mouvement varié de ces mômes parties, ces deux corps deviendraient de petites planètes; ou bien Ms seraient assez solides pour devenir comme de petites comètes qui ne pourraient plus s'arrêter dans les tourbillons.

Je ne prétends pas avoir suffisamment expliqué toutes les choses que je viens de dire, ou avoir déduit des principes simples d'étendue, de figure et de mouvement, ce que l'on en doit infailliblement déduire. Je veux seulement faire voir la manière dont M. Descartes s'est pris pour découvrir les choses naturelles, afin que l'on puisse comparer ses idées et sa méthode avec celles des autres philosophes. Je n'ai poin' eu ici d'autre dessein. Mais je ne crains point d'assurer que si l'on veut cesser d'admirer la vertu de l'aimant, les mouvements réglés du flux et du reflux de la mer, le bruit du tonnerre, la

" C'esl-à dire, qu'ils sont poussés vers le centre de la terre. (Note de .Malcbraiictie.

DE LA MÉTHODE, 2' Partie. 85

génération des météores ; enfin si l'on veut s'instruire à fond de la physique, comme l'on ne peut mieux faire que de lire et de méditer ses ouvrages, on ne saurait rien faire, si l'on ne suit sa méthode, je veux dire si l'on ne raisonne comme lui sur des idées claires, en commençant toujours par les plus simples.

Ce n'est pas que cet auteur soit infaillible, et je crois pouvoir démontrer qu'il s'est trompé en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais il est plus avantageux à ceux qui le lisent de croire qu'il s'est trompé, que s'ils étaient persuadés que tout ce qu'il dit fût vrai. Si on le croyait infaillible, on le lirait sans l'examiner, on croirait ce qu'il dit sans le savoir, on apprendrait ses sentiments comme on apprend des histoires, ce qui ne formerait point l'esprit. Il avertit lui-môme qu'en lisant ses ouvrages, on doit prendre garde s'il ne s'est point trompé, et qu'on ne doit rien croire de ce qu'il dit, que lorsqu'on y est forcé par l'évidence. Car il ne ressemble pas à ces faux savants qui usurpant une domination injuste sur les esprits, veulent qu'on les croie sur leur parole, et qui au lieu de rendre les hommes disciples de la vérité intérieure, en ne leur proposant que des idées claires, les soumettent à l'autorité des païens *, et par des raisons qu'ils n'entendent point, leur font recevoir des opinions qu'ils ne peuvent comprendre.

Il faut remarquer qu'au temps de M. Descartes on n'était point entré dans le secret des forces centrifuges, et que l'on ne savait point encore en mesurer les rapports, ce qui est néanmoins nécessaire pour perfectionner la physique céleste; qu'outre cela il ignorait ce que nous ont appris les dernières observations. S'il avait seulement été bien convaincu de ce dont les habiles astronomes conviennent aujourd'hui, savoir que les cubes des distances des corps célestes du centre de leur circulation, sont entre eux, commes les carrés du temps de leur révolution ; et qu'il eût su que les forces centrifuges sont entre elles, comme les carrés des vitesses divisés par le diamètre de leur circulation, il lui aurait été facile de corriger quelques endroits de sa physique, et de la rendre plus parfaite. Car en mettant par exemple dans la proportion précédente, au lieu des

* C'est-à-dire d'Aristote.

g6 DE LA RECHERCHE DE ^a VÉRITÉ.

temps leur valeur, c'est-à-dii'e les espaces parcourus ou les circulations divisées par les vitesses, il aurait découvert une raison Daturelle de l'équilibre de la matière céleste et les rapports des vitesses et des distances dos planètes qu'elle entraine en circulant. Il aiu'ait encore tiré de la connaissance des forces centrifuges bien des conséquences qu'on peut voir dans les ouvrages qui ont paru depuis quelques années. Descartes ne nous a pas été doT»né de Dieu pour nous apprendre tout ce qu'il est possible de savoir, comme Averroës le dit d'Aristote. Il s'est même souvent trompé, non par le défaut de sa méihode, ou la fausseté de ses principes, car il n'en suppose point d'autres que les notions communes et les idées claires, mais par la ditficulté de les suivre dans l'examen des sujets trop composés.

La principale chose que l'on trouve à redire dans la manière dont M. Descartes fait naître le soleil, les étoiles, la terre, et tous les corps qui nous environnent, c'est qu'elle parait contraire à ce que l'Écriture sainte nous apprend de la création du monde, et que si l'on en croit cet auteur, il semble que l'univers s'est formé comme de lui-même tel que nous le voyons aujoarti'itui. A cela on peut donner plusieurs réponses i.

La première que ceux qui disent qMëM.'Deseartes est contraire à Moïse, n'ont peut-être pas tant examiné l'Écriture sainte et Descartes, que ceux qui ont écrit pour prouver que la création du monde s'aecommode pariditement avec les sentiments de ee philosophe.

Mais la principale r^'ponse est que M. Descartes n'a jamais prétendu que les choses se soient faites j>eu à peu comme il les décrit. Car dans le premier article de la quairiome partie de sa philosophie 2, qui est: « Que pour trouver les vi-aies causes de ce qui est sur la terre, il faut retenir l'hypothèse déjà prise nonobstant qu'elle soit fausse ■>, il dit positivement le contraire en ces termes.

» Bien que je ne veuille point qu'on se persuade que les corps

» Ces arsuments bibliij'.ies et Ihcnlogiques jiuan'nt un ^:ind rôle dans la poU-miqite on tre la pi>ilosopbie ooaveile, eoatre Malebrancbe plus encore qoe contre De-cartes.

* Il ciie les principes Je philosophie de Descartes traduits en français, par Picot, en irii3

DE LA MIlTHODE, 2' Partie. 8T

qui composent ce mande visible aient jamais été produits en la façon que j'ai décrite, ainsi que j'ai ci-dessus averti, je suis néanmoins obligé de r^ tenir ici la même hypotlièse, pour expliquer ce qui est sur la terre, afin que si je montre évidemment, ainsi que j'espère faire, qu'on peut par ce moyen donner des raisons très intelligibles et certaines de toutes les choses qui s'y remarquent, et qu'on ne puisse faire le semblable par aucune autre invention, nous ayons sujet de conclure que bien que le monde n'ait, pas été fait au commencement en celte façon, et qu'il ait été immédiatement créé de Dieu, toutes les choses qu'il contient ne laissent pas d'être maintenant de même nature que si elles avaient été ainsi produites. »

Descartes savait que pour comprendre bien la nature des choses, il les fallait considérer dans leur origine et dans leur naissance, qu'il fallait toujours commencer par celles qui sont les plus simples, et aller d'abord au principe, qu'il ne fallait point se mettre en peine si Dieu avait formé ses ouvrages peu à peu par les voies les plus simples, ou s'il les avait produits tout d'un coup. Mais de quelque manière que Dieu les eût formés, que pour les bien connaître il fallait les considérer d'abord dans leurs principes, et prendre garde seulement dans la suite, si ce qu'on avait pensé s'accordait avec ce que Dieu avait fait. Il savait que les lois de la nature par lesquelles Dieu conserve tous ses ouvrages dans l'ordre et la situation où ils subsistent, sont les mêmes lois que celles par lesquelles il a pu les former et les arranger ; car il est évident à tous ceux qui considèrent les choses avec attention, que si Dieu, n'avait pas arrangé tout d'un coup tout son ouvrage de la manière qu'U se serait arrangé avec le temps, tout l'ordre de la nature se renverserait, puisque les lois de la conservation seraient contraires à l'ordre de la première création. Si tout l'univp^s demeure dans l'ordre oîi nous le voyons, c'est que les lois des mouvements qui le conservent dans cet ordre, eussent été capables de l'y mettre. Et si Dieu l'avait mis dans un ordre différent de celui où il se fût mis par ces lois du mouvement, toutes choses se renverseraient et se mettraient par la force de ces lois dans Tordre où nous les voyons présentement. S'il avait fait le soleil, par exemple, de figure cubique, certainement il serait bientôt devenu sphérique en conséquence des lois des mouvements.

Un homme veut découvrir la nature d'un poulet. Pour cela il ouvre tous les jours des œufs qu'il a rais couver. Il y remarque une vésicule qui renferme l'embryon du poulet, et dans cette vésicule un point saillant qu'il découvre en être le cœur, que de là il part de tous côtés des canaux de sang qui sont les artèi-es, que ce sang retourne vers le cœur par les veines ; que le cerveau parait aussi d'abord, et que les os sont les dernières parties qui se forment. Il se délivre par là de beaucoup d'erreurs, et il tire même de ces observations plusieurs conséquences d'un très grand usage pour la connaissance des animaux. Que peut-on trouver à redire dans la conduite de cet homme? Peut-on dire qu'il prétende persuader que Dieu a formé le premier poulet en créant d'abord un œuf, et en lui donnant un certain degré de chaleur pour le faire éclore, à cause qu'il tâche de découvrir la nature des poulets dans leur formation ?

Pourquoi donc accuser M. Descartes d'être contraire à l'Écriture, à cause que voulant examiner la nature des choses visibles, il en examine la formation par les lois du mouvement qui s'observent inviolablement en toutes rencontres ? Il n'a jamais douté i : « Que le monde n'ait été créé au commencement avec autant de perfection qu'il en a; en sorte que le soleil, la terre, la lune, les étoiles ont été dès lors, et que la terre n'a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes même en ont couvert une partie, et qu'Adam et Eve n'ont pas été créés enfants, mais en âge d'hommes parfaits. La religion chrétienne, dit-il, veut que nous le croyons ainsi, et la raison naturelle nous persuade absolument cette vérité, parce que considérantla toute-puissance de Dieu, nous devons juger que tout ce qu'il a fait a eu toute la perfection qu'il devait avoir. Mais, comme on connaîtrait beaucoup mieux quelle a été la nature d'Adam et celle des arbres du Paradis, si l'on avait examiné comment les enfants se forment peu à peu dans le ventre de leurs mères, et comment les plantes sortent de leurs semences, que si l'on avait seulement considéré quels ils ont été quand Dieu les a créés, tout de même nous ferons mieux entendre quelle est généralement la nature de toutes les

* Art. 45 de la troisième partie de ses principes.

DE LA MÉTHODE, 2' Partie. 89

choses qui sont au monde, si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples, desquels oous fassions voir clairement que les astres, la terre, et enfin tout le monde visible aurait pu être produit ainsi que de quelques semences, bien que nous sachions qu'il n'a pas été produit en cette façon, que si nous le décrivions seulement comme il est, ou bien comme nous croyons qu'il a été créé, et parce que je pense avoir trouvé des principes qui sont tels, je tâcherai ici de les expliquer. »

M. Descartes a pensé que Dieu avait formé le monde tout d'un coup, même il a cru aussi que Dieu l'avait formé dans le même état, dans le même ordre et dans le même arrangement de parties oii il aurait été, s'il l'avait formé peu à peu par les voies les plus simples. Et cette pensée est digne de la puissance et de la sagesse de Dieu : de sa puissance, puisqu'il a fait en un moment tous ses ouvrages dans leur plus grande perfection; de sa sagesse, puisque par là il a fait connaître qu'il prévoyait parfaitement tout ce qui devait arriver nécessairement dans la matière, si elle était agitée par les voies les plus simples, et encore parce que l'ordre de la nature n'eût pu subsister, si le monde eût été produit d'une manière contraire aux lois du mouvement par lesquelles il est conservé, ainsi que je viens de dire.

Au reste, il y a bien de la différence entre la formation des corps vivants et organisés, et celle des tourbillons dont l'univers est composé. Un corps organisé contient une infinité de parties qui dépendent mutuellement les unes des autres par rapport à des fins particulières, et qui doivent être toutes actuellement formées pour pouvoir jouer toutes ensemble. Car il ne faut pas s'imaginer, comme Aristote, que le cœur est le premier vivant et le dernier mourant. Le cœur ne peut battre sans l'influence des esprits animaux, ceux-ci se répandre dans le cœur sans les nerfs, et les nerfs tirent leur origine du cerveau dont ils reçoivent les esprits. De plus, le cœur ne peut battre et pousser le sang dans les artères si elles ne sont déjà faites, aussi bien que les veines qui le lui rapportent. En un mot, il est évident qu'une machine ne peut jouer qu'elle ne soit achevée, et qu'ainsi le cœur ne peut vivre seul. De sorte que dans le temps qu'il parait dans un œuf qu'on a mis couver ce

90 dï: la recijercke de la vérité.

point saillant qui est le cœur du poalcl, le poulet est vivant; et par la même rais m dès que La femme a conçu, ce qu'il e=t à propos de bien remarquer, son enl'aul est vivant, parce que la vie commence quand les esprits font jouer les organes, lesquels ne peuvent jouer qu'ils ne soient actuellement formés et liés ensemble. Ce serait doacs'y prendre fort mal, que de prétendre tirer des lois simples et générales des communications des mouvements, la formation des animaux et des plantes et de leurs parties les unes après les autres; car elles sont liées différemment les unes avec les autres par rapport à diverses fins et différents usages dans les difféi-entes espèces. Mais il n'en est pas de même de la formation des tourbillons, ils naissent naturellement des lois générales, ainsi que je viens en partie de l'expliquer i.

Il est ridicule de dire que M. Descartes a cru que le monde se soit pu former de lui-même, puisqu'il a reconnu, comme tous ceux qui suivent les lumières de la raison, qu'aucun corps ne peut même se remuer par ses propre forces, et que toutes les lois naturelli'S de la coramunicalion des mouvements ne sont que des suites des volontés immuables de Dieu, qui agit sans cesse d'une même manière. Ayant prouvé quil n'y a que Dieu qui donne le mouvement à la raatièrç, et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c'en était assez pour oter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système. Au contraire si les athées faisaient quelque réflexion sur les principes de ce philosophe, ils se trouveraient bientôt contraints de reconnaître leurs erreurs. Car s'il peuvent soutenir comme les païens que la matière soit inci'éée, ils ne peuvent pas de même soutenir qu'elle ail jamais été capable de se mouvoir par ses propres forces. Ainsi les athées seraient du moins obligés de reconnaître le véritable moteur, i'ils ne voulaient pas reconnaître le véritable Créateur. Mais la philosophie ordinaire leur ftmmit assez de quoi s'aveugler et soutenir leurs erreurs. Car elle- leur parle de certaines vevtus impresses, de certaines facultés motrices; en un mut, d'-une certaine nature qui est le

' Tout ce paragraphe est ajouté dans l'édition de 17 1-2. On volt qu'5 la dîfTiTenre de Descartes Mali-branche n'admet pas la formation des corp» organisés par tes lois scnérales du mouvement.

BE LA MÉTHODE, 2« Partie. 91

prineipe du mouvement de chaque chose ; el quoiqu'ils n'en aient aucune idée distincte, ils sont bien aises, à cause de la coFr«.piion de leur cœur, de la mettre à la place du vrai Dieu, en s'imaginant que c'est elle qui fait toutes les mer\eilles que nous voyons.

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