CHAPITRE VI
Avis généraux qui sont nécessaires pour se conduire par ordre dans Sa reclierclie de la vérité, et dans le choix des sciences.
Afin qu'on ne dise pas que je ne fais que détruire sans rien établir de certain et d'incontestable dans cet ouvrage, il est à propos que j'expose ici, en peu de mots, l'ordre que l'on doit garder dans ses études pour ne se point tromper, et que je marque même quelques vérités et quelques sciences très nécessaires dans lesquelles il se rencontre une évidence telle, qu'on ne peut s'empêcher d'y consentir, sans souffrir les l'eprochcs secrets de sa raison. Je n'exphquerai pas ces vérités et ces sciences fort au long, c'est une chose déjà faite ; je ne prétends pas faire imprimer de nouveau les ouvrages des autres, je me contenterai d'y renvoyer. Je montrerai seulement l'ordre qu'on doit tenir dans l'étude qu'on en voudra faire, pour conserver toujours l'évidence dans ses perceptions.
De toutes nos connaissances, la première c'est l'existence de notre âme ; toutes nos pensées en sont des démonstrations incontestables, car il n'y a rien de plus évident que ce qui pense actuellement est actuellement quelque chose. Mais s'il est facile de connaître l'existence de son âme, il n'est pas si facile d'eu
' Patricius ou Patrizzi, philosophe de la renaissance, a attaqué l'authenticité de presque tous les ouvrages d'Aristote, dans son ouvrage DiscussionuinperiaUlicorum, Libri quatuor.
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connaître l'essence et la nature. Si l'on veut savoir ce qu'elle est, il faut surtout bien prendre garde à ne la pas confondre avec les choses auxquelles elle est unie. Si l'on doute, si l'on veut, si l'on raisonne, il faut seulement croire que l'àme est une chose qui doute, qui veut, qui raisonne, et rien davantage, pourvu qu'on n'ait point éprouvé en elle d'autres propriétés; car on ne connaît son âme que par le sentiment intérieur qu'on en a. Il ne faut pas prendre son âme pour son corps, ni pour du sang, ni pour des esprits animaux, ni pour du feu, ni pour une infinité d'autres choses pour lesquelles les philosophes l'ont prise. Il ne faut croire de l'àme que ce qu'on ne saurait s'empêcher d'en croire, et ce dont on est pleinement convaincu par le sentiment intérieur qu'on a de soi-même, car autrement on se tromperait. Ainsi l'on connaîtra, par simple vue ou par sentiment intérieur, tout ce qu'on peut connaître de l'âme, sans être obligé à faire des raisonnements dans lesquels l'erreur se pourrait trouver. Car lorsque l'on raisonne, la mémoire agit ; et où il y a mémoire, il peut y avoir erreur, supposé qu'il y ait quelque mauvais génie de qui nous dépendions dans nos connaissances, et qui se divertisse à nous tromper.
5i je supposais, par exemple, un Dieu qui se plût à me séduire, je suis très persuadé qu'il ne pourrait me tromper dans mes connaissances de simple vue, comme dans celle par laquelle je connais que je suis de ce que je pense, ou que deux fois deux font quatre. Car quand même je supposerais effectivement un tel Dieu, si puissant que je puisse me le feindre, je sens que dans cette supposition extravagante, je ne pourrais douter que je fusse, ou que 2 fois 2 ne fussent égaux à 4, parce que j'aperçois ces choses de simple vue sans l'usage de la mémoire ^
Mais lorsque je raisonne, ne voyant point évidemment les principi's de mes raisonnements, et me souvenant seulement que je les ai vus avec évidence, si ce Dieu trompeur joignait ce souvenir à de faux principes, comme il pourrait le faire, s'il le voulait, je ne ferais que de faux raisonnements. De même que ceux qui font de longues supputations, s'imaginent se bien souvenir qu'ils ont connu que 9 fois 9 font 72, ou que 21 est uu
• C'est une diilinction failc por Dcsrartcs.
DE LA MKTIIODE, 2= Partie. il3
nombre premier, ou quelque semblable erreur de laquelle ils tirent de fausses conclusions.
Ainsi il est nécessaire de connaître Dieu, et de savoir qu'il n'est point trompeur, si l'on veut être pleinement convaincu, que les sciences les plus certaines, comme l'arithmétique et la géométrie sont de véritables sciences ; car sans cela l'évidence n'étant point entière, on peut retenir son consentement. Et il est encore nécessaire de savoir par simple vue, et non point par raisonnement, que Dieu n'est point trompeur, puisque le raisonnement peut toujours être faux, si l'on suppose Dieu trompeur.
Toutes les preuves ordinaires de l'existence et des perfections de Dieu tirées de l'existence des perfections de ses créatures, ont ce me semble ce défaut, qu'elles ne convainquent point l'esprit par simple vue. Toutes ces preuves sont des raisonnements qui sont convaincants en eux-mêmes ; mais étant des raisonnements, ils ne sont point convaincants dans la supposition d'un mauvais génie qui nous trompe. Ils convainquent suftisamment qu'il y a une puissance supérieure à nous, car même cette supposition extravagante l'établit, mais ils ne convainquent pas pleinement, qu'il y a un Dieu ou un être infiniment parfait. Ainsi dans ses raisonnements la conclusion est plus évidente que le principe.
Il est plus évident qu'il y a une puissance supérieure à nous, qu'il n'est évident qu'il y a un monde, puisqu'il n'y a point de supposition qui puisse empêcher qu'on ne démontre cette puirsance supérieure, au lieu que, dans la supposition d'un mauvais génie qui se plaise à nous tromper, il est impossible de prouver qu'il y ait un monde. Car on pourrait toujours concevoir, que ce mauvais génie nous donnerait les sentiments des choses qui n'existeraient point, comme le sommeil et certaines maladies nous font voir des choses qui ne furent jamais, et nous font même sentir effectivement de la douleur dans des mem lires imaginaires que nous n'avons plus, ou que nous n'avons jamais eus.
Mais les preuves de l'existence et des perfections de Dieu tirées de l'idée que nous avons de l'infini, sont preuves de simple vue. On voit qu'il y a un Dieu, dès que l'on voit l'infini, parce que l'existence nécessaire est renfermée dans l'idée de
l'infini, ou, pour parler plus clairement, parce qu'on ne peut voir l'infini qu'en lui-même. Car le premier principe de nos connaissances est que le néant n'est pas visible, d'oîi il suit * que si l'on pense à l'infini, il faut qu'il soit. On voit aussi que Dieu n'est point trompeur, parce que sachant qu'il est infiniment parfait, et que l'infini ne peut manquer d'aucune perfection, on voit clairement qu'il ne veut pas nous séduire, et même qu'il ne le peut pas, puisqu'il ne peut que ce qu'il veut, ou que ce qu'il est capable de vouloir. Ainsi il y a un Dieu et un Dieu véritable qui ne nous trompe jamais quoiqu'il ne nous éclaire pas toujours, et que nous nous trompions souvent lorsqu'il ne nous éclaire pas. Toutes ces vérités se voient de simple vue par des esprits attentifs, quoiqu'il semble que nous fassions ici des raisonnements pour les exposer aux autres. On peut les supposer comme des principes incontestables sur lesquels on peut raisonner, car ayant reconnu que Dieu ne se plait point à nous tromper, il nous est alors permis de raisonner.
11 est évident que la certitude de la foi dépend aussi de ce principe, qu'il y a un Dieu qui n'est point capable de nous tromper. Car l'existence d'un Dieu et l'infaillibilité de l'autorité divine sont plutôt des connaissances naturelles et des notions communes à des esprits capables d'une sérieuse attention, que des articles de foi, quoique ce soit un don parliculier de Dieu, que d'avoir l'esprit capable d'une attention suffisante pour comprendre comme il faut ces vérités, et pour vouloir bien s'appliquer à les comprendre.
De ce principe : «que Dieu n'est point trompeur, » on pourrait aussi conclure que nous avons effectivement un corps auquel nous sommes unis d'une façon particulière, et que nous sommes environnés de plusieurs autres. Car nous sommes intérieurement convaincus de leur existence par des sentiments continuels que Dieu produit en nous, et que nous ne pouvons corriger par la raison sans blesser la foi, quoique nous puissions corriger par la raison les sentiments qui nous les représentent
' Voyez les deux premiers entretiens sur la métaphysique, et le nombre entier du cliap. 11, du IV'^ livre de cet ouvrage. (ÎSote de Malebrniiclie.) C'est ainsi, comme on l'a déjà vu, que Malebranche resserre en quelque sorte et résume la preuve de Descartes.
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avec certaines qualilés et certaines perfections qu'ils n'ont point. De sorte que nous ne devons pas croire qu'ils sont tels que nous les voyons, ou que nous les imaginons, mais seulement qu'ils existent et qu'ils sont tels que nous les concevons par la raison.
Mais afin de raisonner par ordre, nous ne devons point encore examiner si nous avons un corps, et s'il y en a d'autres autour de nous, ou si nous en avons seulement les sentiments, quoique ces corps n'existent point i. Cette question renferme dc^ trop grandes difficultés, et il n'est peut-être pas si nécessaii ' de la résoudre pour perfectionner ses connaissances, qu'on pourrait se l'imaginer, ni même pour avoir une connaissance exacte de la physique, de la morale, et de quelques autres sciences.
Nous avons en nous les idées des nombres et de l'étendue, desquelles l'existence est incontestable et la nature immuable, qui nous fourniraient éternellement de quoi penser, si nous en voulions connaître tous les rapports. Et il est nécessaire que nous commencions à faire usage de notre esprit sur ces idées, pour des raisons qu'il ne sera pas inutile d'exposer. Il y en a trois principales.
La première est, que ces idées sont les plus claires et les plus évidentes de toutes. Car si pour éviter l'erreur on doit toujours conserver l'évidence dans ses raisonnements, il est clair que l'on doit plutôt raisonner sur les idées des nombres et de l'étendue, que sur les idées confuses ou composées de physique, de morale, de mécanique, de chimie, et de toutes les autres sciences.
La seconde est, que ces idées sont les plus distinctes et les plus exactes de toutes, principalement celle des nombres. De sorte que l'habitude qu'on prend dans l'arithmétique et dans la géométrie, de ne se point contenter qu'on ne connaisse précisément les rapports des choses, donne à l'esprit une certaine exactitude, que n'ont point ceux qui se contentent des vraisemblances, dont les autres sciences sont remplies.
La troisième et la principale, est que ces idées sont les règles
* C'est l'ordre que suit Descartes dans le Discours rie la méthode. Il place en dernier lieu la démonstration de l'existence des corps, après celle de 1 aiue et celle de Dieu.
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immuables et les mesures communes de toutes les autres choses que nous connaissons et que nous pouvons connaître. Ceux qui connaissent parfaitement les rapports des nombres et des figure.-', ou plutôt l'art de faire les comparaisons nécessaires pour en connaître les rapports, ont une espèce de science universelle, et un moyen très assuré pour découvrir avec évidence et certitude tout ce qui ne passe point les bornes ordinaires de l'esprit. Mais ceux qui n"ont point cet art, ne peuvent dccouvi-ir avec certitude les vérités un peu composées, quoiqu'ils aient des idées très claires des choses dont ils tâchent de connaître les rapports composés.
Ce sont ces raisons ou de semblables qui ont porté quelques anciens à faire étudier l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie aux jeunes gens. Apparemment ils savaient que l'arithmétique et l'algèbre donnent de l'étendue à l'esprit et une certaine pénétration qu'on ne peut acquérir par d'autres études, et que la géométrie règle si bien l'imagination, qu'elle ne se brouille pas facilement; car cette faculté de l'âme, si nécessaire pour les sciences, acquiert par l'usage de la géométrie une certaine étendue de justesse qui pousse et qui conserve la vue claire de l'esprit jusque dans les difficultés les plus embarrassées.
Si l'on veut donc conserver toujours l'évidence dans ses perceptions et une certitude entière dans ses raisonnements, on doit d'abord étudier l'arithmétique, l'algèbre, l'analyse et la géométrie simple et composée. Entre les livres qui me sont connus, les meilleurs pour apprendre l'arithmétique, l'algèbre et l'analyse, qui est proprement l'art de découvrir la vérité dans les sciences exactes, sont : La science du calcul des grandeurs en général, et le premier volume de V Analyse démontrée par le R. Père Reyneau, prêtre de l'Oraloire. Pour la géométrie ordinaire, celle de Monseigneur le duc de Bourgogne. Un doit se servir de l'analyse pour apprendre la géométrie composée, et lire les ouvrages oîi cette science est traitée par analyse. Si l'on ne veut s'instruire que des principales propriétés des sections coniques et de leurs usages, on peut se contenter de la première partie du deuxième volume de ÏAnali/se démontrée. Mais si l'on veut apprendre la plupart des propriétés de ces sections avec leurs usages, on lira l'ouvrage posthume de M. le marquis de l'Hôpital, qui a pour litre Traité analytique da
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sections coniques. On peut ajouter la géométrie de M. Descartes à cause de la répulalioa de ce savant homme, mais on n'en aura nul besoin après la lecture des livres précédenls. Enfin on s'appliquera aux nouveaux calculs différentiel et intégral, et aux méthodes qu'on en tire pour l'intelligence des lignes courbes qui servent même dans la physique. On trouvera aussi le calcul différentiel et ses usages traité à fond et avec beaucoup d'ordre et de netteté dans l'excellent ouvrage de M. le marquis de l'Hôpital, intitulé Des infiniments petits ^ On trouvera auss le calcul différentiel et ses usages dans la deuxième partie du deuxième volume de V Analyse démontrée ; ei le calcul intégral avec la manière de l'appliquer aux lignes courbes et aux problèmes mêlés de physique et de mathématique dans la troisième partie. Par la lecture de ces ouvrages, on se mettra en état de faire soi-même des découvertes, et d'entendre celles qui se trouvent dans les Mémoires de V Académie des sciences et dans les ouvrages des étrangers.
Lorsque l'on aura étudié avec soin et avec application ces sciences générales, on connaîtra avec évidence un très grand nombre de vérités fécondes pour toutes les sciences exactes o. particulières. Mais je crois devoir dire qu'il est dangereux de s'y arrêter trop longtemps. On doit, pour ainsi dire, les mépriser ou les négliger pour étudier la physique et la morale, parce que ces sciences sont beaucoup plus utiles, quoiqu'elles ne soient pas si propres pour rendre l'esprit juste et pénétrant. Et si l'on veut toujours conserver l'évidence dans ses perceptions, on doit bien prendre garde à ne se pas laisser entêter de quelque principe qui ne soit pas évident, c'est-à-dire de quelque principe dont on peut concevoir que les Chinois ne tomberaient point d'accord après qu'ils l'auraient bien considéré.
Ainsi, pour la physique il ne faut admettre que les notions <îoaimunes à tous les hommes, c'est-à-dire les axiomes des gL'omètres et les idées claires d'étendue, de figure, de mouvement et de repos, et s'il y en a d'autres aussi claires que celles-là. On dira peut-être que l'essence de la matière n'est
* Le marquis de l'Hûpital était un disciple et un ami de Malebranche. C'est Malebranclie lui-même qui fut l'éditeur de V Analyse des infiniment pelils et traça les ligures de sa main. 11 n'indique pas les mêmes auteurs à tonsulter (jue dans les éditions précédeutts.
point réUmdue, mais qu'importe? Il suffit que le monde que nous concevrons être formé d'étendue, paraisse semblable à celui que nous voyons, quoiqu'il ne soit point matériel de cette matière qui n'est bonne à rien, dont on ne connaît rien, et de laquelle cependant on fait tant de bruit i.
Il n'est pas absolument nécessaire d'examiner s'il y a effectivement au dehors des êtres qui répondent à ces idées, car nous ne raisonnons pas sur ces êtres, mais sur leurs idées. Nous devons seulement prendre garde que les raisonnements que nous faisons sur les propriétés des choses, s'accordent avec les sentiments que nous en avons, c'est-à-dire que ce que nous pensons s'accorde parfaitement avec l'expérience, parce que nous tâchons dans la physique de découvrir l'ordre et la liaison des effets avec leurs causes, ou dans les corps s'il y eu a, ou dans les sentiments que nous en avons, s'ils n'existent point.
Ce n'est pas que l'on puisse douter qu'il y ait actuellement des corps, lorsque l'on considère que Dieu n'est point trompeur, et l'ordre réglé de nos sentiments, dans les rencontres naturelles, et dans celles qui n'arrivent que pour nous faire croire ce que nous ne pouvons naturellement comprendre; mais c'est qu'il n'est pas nécessaire d'examiner d'abord par de grandes réflexions une chose dont personne ne doute, et qui ne sert pas de beaucoup à la connaissance de la physique considérée comme une véritable science.
Il ne faut point aussi se mettre en peine de savoir s'il y a, ou s'il n'y a pas dans les corps qui nous environnent, quelques autres qualités que celles dont on a des idées claires, car nous ne devons raisonner que selon nos idées , et s'il y à quelque autre chose dont nous n'ayons point d'idée claire, distincte et particulière, jamais nous n'en connaîtrons rien, et jamais nous n'(^n raisonnerons juste. Peut-être qu'en raisonnant selon nos idées, nous raisonnerons selon la nature, et que nous reconnaîtrons qu'elle n'est peut-être pas aussi cachée qu'on se 1 imagine ordinairement.
De même que ceux qui n'ont point étudié les propriétés des nombres, s'imaginent souvent qu'il n'est pas possible de résou-
* C'est encore une allusion aux querelles eucharistiques à propos de l'essenpi' (le la matière, et contre les cartésiens qui mettent cette essence dans l'étendue.
DE LA MCTIIODE, 2° Pautie. 119
dre certains problèmes, quoique très simples et très faciles, ainsi ceux qui n'ont point médité sur les propriétés de l'étendue, des figures et des mouvements, sont extrêmement portés à croire et à soutenir que toutes les questions que l'on forme dans la physique sont inexplicables. 11 ne faut point s'arrêter aux sentiments de ceux qui n'ont rien examiné, ou qui n'ont rien examiné avec l'application nécessaire. Car encore qu'il y ait peu de vérités toucliant les choses de la nalurd qui soient pleinement démontrées, il est certain (ju'il y en a quelq lesunes de -énérales dont il n'est pas possible de douter, quoiqu'il soit fort possible de n y pas penser, de les iguorer et de les nier.
Si l'on veut méditer avec ordre et avec tout le temps et toute l'application nécessau-ej, on découvrira beaucoup de ces vérités certaines dont je parle. Mais atin qu'on puisse les découvrir avec plus de facilité, il est nécessaire de lire avec soin les Principes delà philosophie de M. Descaries, sans rien recevoir de ce qu'il dit, que lorsque la force et l'esidence de ses raisons ne nous permettront point d'en douter.
Comme la morale est la plus nécessaire de toutes les sciences, il faut aussi l'étudier avec plus de soin, car c'est principalement dans cette science qu'il est dangereux de suivre les opinions des hommes. Mais afin de ne s'y point tromper et de conserver l'évidence dans ses perceptions, il ne faut m('diter que sur des principes incontestables pour tous ceux dont le cœur n'est point corrompu par la débauche, et dont l'esprit n'est point aveuglé par l'orgueil ; car il n'y a point de principe de morale incontestable pour les esprits de chair et de sang, et qui aspirent à la qualité d'esprit fort. Ces sortes de gens ne comprennent pas les vérités les plus simples; ou s'ils les comprennent, ils les contestent toujours par esprit de contradiction, et pour conserver leur réputation d'esprits forts.
Quelques-uns de ces principes de morale les plus généraux sont : que Dieu ayant fait toutes choses pour lui, il a fait notre esprit pour le connaître et notre cœur pour l'aimer ; qu'étant aussi juste et aussi puissant (|u'il est, on ne peut être heureux, si l'on ne suit ses ordres, ni malheureux si on les suit; que noire nature est corrompue, que notre esprit dépend de notre corps, notre raison de nos sens, notre volonté de nos passions;
que nous sommes dans l'impuissance de faire ce que nous voyons clairement être de notre devoir , et que nous avons besoin d'un libérateur. 11 y a encore plusieurs autres principes de morale, comme : que la retraite et la pénitence sont nécessaires pour diminuer notre union avec les objets sensibles, et pour augmenter celle que nous avons avec les biens iulolligibles, les vrais biens, les biens de l'esprit; qu'on ne peut goûlcr de plaisir violent sans en devenir esclave ; qu'il ne faut jamais rien entreprendre par passion ; qu'il ne faut point chercher d'établissement en cette vie, etc. Mais parce que ces derniers principes dépendent des précédents et de la connaissance de l'homme, ils ne doivent point passer d'abord pour incontestables. Si l'on médite sur ces principes avec ordre, et avec autant de soin et d'application que la grandeur du sujet le mérite, et si l'on ne reçoit pour vrai que les conclusions tirées conséquemment de ces principes, on aura une morale cerlaine et qui s'accordera parfaitement avec celle de l'Évangile, quoiqu'elle ne soit pas si achevée, ni si étendue. J'ai tâche de démontrer par ordre les fondements de la morale dans un traite particulier i, mais je souhaite et pour moi et pour les autres, qu'on donne un ouvrage et plus exact et plus achevé.
Il est vrai que dans les raisonnements de morale, il n'est pas si iàcile de conserver l'évidence et l'exactitude, que dans quelques autres sciences, et que la connaissance de l'homme est absolument nécessaire à ceux qui veulent pousser un peu loin cette science ; et c'est pour cela que la plupart des hommes n'y réussissent pas. Ils ne veulent pas se consulter eux-mêmes pour reconnaître les faiblesses de leur nature. Ils se lassent d'interroger le maître (jui nous enseigne intérieurement ses propres volontés, lesquelles sont les lois immuables et éternelles, et les vrais principes de la morale. Ils n'écoutent point avec plaisir celui qui ne parle point à leurs sens, qui ne répond point selon leurs désirs, qui ne flatte point leur orgueil secret. Ils n'ont aucun respect pour des paroles qui ne frappent point l'imagination par leur éclat, qui se prononcent sans bruit, et que l'on n'entend jamais clairement que dans le
' Le T'-ailé de Morale, in- 1-2, Cologne, 1G83. La mciilcuie édition est la dernière, imprimée à Lyon, en nOT.
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silence des créatures. Mais ils consultent avec plaisir et avec respect Arislole, Sénèque ou quelques nouveaux philosophes qui les séduisent, ou par l'obscurité de leurs paroles, ou par le tour de leurs expressions, ou par la vraisemblance de leurs raisons.
Depuis le péché du premier homme, nous n'eslimons que ce qui a rapport à la conservation du corps et à la commodité de la vie ; et parce que nous découvrons ces sortes de biens par le moyen des sens, nous en voulons faire usage en toutes rencontres. La sagesse éternelle, qui est notre véritable vie, et la seule lumière qui puisse nous éclairer, ne luit souvent qu'à des aveugles et ne parle souvent qu'à des sourds, lorsqu'elle ne parle que dans le secret de la raison, car nous sommes presque toujours répandus au dehors. Comme nous interrogeons sans cesse toutes les créatures pour apprendre quelque nouvelle du bien que nous cherchons, il fallait, comme j'ai déjà dit ailleurs, que cette sagesse se présentât devant nous, sans toutefois sortir hors de nous, afin de nous apprendre par des paroles sensibles et par des exemples convaincants, le chemin pour arriver à la vraie félicité. Dieu imprime sans cesse en nous un amour naturel pour lui, afin que nous l'aimions sans cesse, et par ce même mouvement d'amour, nous nous éloignons sans cesse de lui, en courant de toutes les forces qu'il nous donne vers les biens sensibles qu'il nous défend. Ainsi voulant être aimé de nous, il fallait qu'il se rendit sensible et se présentât devant nous, pour arrêter par la douceur de sa grâce toutes nos vaines agitations et pour commencer notre guérison par des sentiments ou des délectations semblables aux plaisirs prévenants qui avaient commencé notre maladie.
Ainsi je ne prétends pas que les hommes puissent facilement découvrir par la force de leur esprit toutes les règles de la morale qui sont nécessaires au salut, et encore moins qu'ils puissent agir selon leur lumière, car leur cœur est encore plus corrompu que leur esprit. Je dis seulement que s'ils n'admettent que des principes évidents, et que s'ils raisonnent conséquemment sur ces principes, ils découvriront les mêmes vérités que nous apprenons dans l'Évangile, parce que c'est la même sagesse qui parle immédiatement par elle-même à ceux qui découvrent la vérité dans l'évidence des raisonnements, et
J«!2 DE LA liECIIERCHE DE LA VERITE.
qui parle par les saiules Écritures à ceux qui en prennent bien le sens.
Il faut donc étudier la morale dans l'Évangile, pour s'épargner le travail de la méditation, et pour apprendre avec certitude les lois selon lesquelles nous devons régler nos mœurs. Pour ceux qui ne se contentent point de la certitude, à cause qu'elle ne fait que convaincre l'esprit sans l'éclairer, ils doivent méditer avec soin sur ces lois, et les déduire de leurs principes naturels, afin de connaître par la raison avec évidence ce qu'ils savaient déjà par la foi avec une entière certitude. C'est ainsi, qu'ils se convaincront que l'Évangile est le plus solide de tou? les livres, que Jésus-Christ connaissait parfaitement la maladie et le désordre de la nature, qu'il y a remédié de la manière la plus utile pour nous et la plus digne de lui qui se puisse concevoir, mais que les lumières des philosophes ne sont que d'épaisses ténèbres, que leurs vertus les plus éclatantes ne sont qu'un orgueil insupportable; en un mol qu'Aristote, Sénèque, et les autres ne sont que des hommes, pour ne rien dire davantage.