Recherches bibliques
Je m'estime fort heureux de pouvoir présenter encore, à l'occasion de mon quatre-vingtième anniversaire (15 septembre 1 907), le IV* tome de mes Recherches bibliques^ extrait des deux dernières années de la Revue sémitique. La matière est, cette fois, plus homogène que dans les trois tomes précédents. La partie exégétique s'occupe des livres des cinq petits prophètes : Nahum, Sophonie (Sephania). Jonas, Habacuc, Obadia (Abdias). J'y poursuis la méthode impartiale et scientifique qui n'a d'autre but que celui de comprendre la pensée de l'ancien auteur, sans me laisser influencer par les opinions courantes chez les théologiens juifs ou chrétiens. Respectueux du texte massorétique à cause de sa valeur indéniable comme tradition principale, je ne le considère pourtant pas comipe infaillible n^intangible, et j'adopte en toute conscience non seulement les leçons meilleures transmises par les anciennes versions des Septante, de la Peâitta et des Targumîm, mais aussi toutes celles qui, dans l'exégèse moderne, ont contribué à l'amélioration du sens des mots et de l'allure des phrases qui ont été altérés ou dévoyés par l'insouciance des scribes. Dans certains cas relativement rares, des transpositions de versets et même de groupes de versets semblant urgentes, ont été mises en œuvre avec avantage ; mais je n'ai pas rencontré un seul cas qui justifiât l'élimination de parties substantielles du texte, pour l'intelligence du contenu. Je
refuse absolument d'admettre la légitimité de ce procédé violent, sous prétexte que les idées exprimées dans les passages condamnés ne peuvent avoir été conçues à Pépoque où ces auteurs ont vécu. Ce motif, dit psychologique, n'est que trop souvent, à Tinsu même du critique audacieux, que le produit de préventions reKgieoses que bien peu d'entre eux ont le courage d'avouer. L'abus de ces excisions arbitraires est malheureusement devenu une seconde nature chez les exégètes grafiens, et n'a fait que grandir dans les derniers temps, où la course après l'établissement d'une métrique rigoureuse a énormément contribué à la confusion dans la question des dates littéraires et à raplatissemeni du sens poétique jaillissant de cette littérature prophétique faite d'impulsions spontanées. Une pareille déclaration sur ma méthode exégétique ne paraîtra pas superflue à l'approche du terme naturel de mon activité littéraire. Si la continuation de ces recherches doit être bientôt remise entre les mains d'un travailleur plus jeune et plus capable que moi, qu'il sache au moins quels étaient les principes qui guidaient les pas de son IMrécurseur.
Les deux antres parties de ce volume ont également para dans la Bevne sémitique à partir de 4904. Le niénioire relatif à la date du récit yahwéiste de la création a pour objet d'examiner l'attitude de l'école critique dominante à l'égard des découvertes as8yriologi<}U€S qui menacent de rainer sa chronologie retardataire de la littérature biblique. En effet, comment soutenir que cette littérature, surtout le document J, ne peut pas être antérieure au vni* siècle avant l'ère vulgaire, quand les lettres d'EI-Amarna montrent que, sept siècles auparavant, le babylonien était la langue littéraire de la Syrie et de la Palestine, fait qui mène en même tempe à la conclusion que les idées et croyances babyloniennes trouvées dans J étaient déjà répandues en Palestine depuis longtemps parmi les Chananéens, au milieu desquels les Hébreux s'étabUrent plus tard. Deux savants critiques dn premier rang.
Budde et Stade, ont cherché à écarter cette énorme difficulté au moyen d*argumentations plus ou moins spécieuses. Mon examen y relève certaines affirmations qui seront difficilement acceptées. Je conteste surtout le droit de faire de son sentiment personnel le point de départ d'une psychologie exceptionnelle à propos d'une race quelconque. La recherche m'ayant entraîné dans le domaine du folklore universel, il était nécessaire de prouver, par des faits incontestables, que les conceptions que cette école refuse aux écrivains bibliques se constatent comme existant à la base des légendes religieuses de peuples les moins avancés de l'humanité.
Enfin, sous le titre d'Antinomies ^histoire religieuse apparaît, je crois pour la première fois, en toute netteté, Topposition irréconciliable qui sépare la méthode de la critique extrême, représentée par le livre du regretté Stade ; Biblische Théologie des Alten Testaments^ et les vues que je soutiens depuis de longues années sur plusieurs questions relatives à la formation de la religion juive dans les différentes périodes de son développement, d'une part, et d'autre part à Torigine du christianisme qui procède à là fois de Tesprit des livres apocryphes et pseudo-épigraphes considérés comme canoniques par les Juifs hellénistes de la diaspore, et de l'esprit grécoromain importé par les païens convertis au judaïsme. Cette façon d'envisager la constitution des deux religions rivales ramène chacune d'elles à sa place naturelle, et fait disparaître de la discussion la contrainte dégradante qui forçait jusqu'ici la religion- mère à baisser la tête devant les provocations injurieuses que la religion-fille, de naturel agressif et intolérant, lui fait subir inlassablement depuis bientôt deux mille ans, en dépit de l'équité la plus élémentaire.
J. Halévy.
Paris, le 21 août 1907.
Le Livre de Nahum.
On ignore absolument la biographie de l'auteur de cette courte prophétie. L'indication qu'il était natif de la ville de Elqôs n'y ajoute aucun éclaircissement, parce que le nom de celte ville ne revient nulle part ailleurs dans la Bible ni dans la littérature postérieure. Il est néanmoins certain que cette prophétie, consacrée presque entièrement à la prévision de la destruction de Ninive, la capitale somptueuse de l'empire assyrien, a été écrite avant l'an 606, où cet événement fut accompli. Le poète, ayant probablement pris connaissance du soulèvement général des peuples du nord et de l'est contre la tyrannie assyrienne et des préparatifs faits par eux pour l'attaque de Ninive, acquit la conviction que cette capitale ne pourrait y résister et qu'elle ne manquerait pas de succomber, en même temps que la suprématie assyrienne qui étouffait, depuis des siècles, tout sentiment d'indépendance chez les nationalités de l'Asie Antérieure. Nahum espérait que cette chute inaugurerait une ère nouvelle pour la Judée, ère de liberté et de prospérité ; il ne s'est pas douté que l'empire babylonien, qui s'y substitua immédiatement, serait encore plus funeste pour sa patrie que l'empire précédent : indice certain qu'il ne peut être question d'une vaticinatio post eventum. D'autre part, il serait inopportun de demander au poète une description exacte de la façon dont la ruine de la ville fut consommée. Les relations assyriennes, quand même elles fussent plus explicatives qu'elles ne le sont en réalité, ne nous rendraient aucun service pour Tintelligence de cette description prophétique, et les données des auteurs classiques sont encore moins utilisa-
t effet. Le petit poème veut être compris par luims aucun secours extérieur. Nous tâcherons de par cette voie naturelle, qui mène infailliblement