OBSERVATION MÉDICALE
Faite avec le Cail-Cedrin, pur M. le docteur Moutard-Martin , chef de clinique à l’Hôtel-Dieu.
Ainsi que je l’ai dit au commencement de ce travail, mon but est de concourir au progrès de la thérapeutique, d’augmenter si je le puis les ressources de l’art de guérir, et d’apporter ainsi le faible contingent de mes efforts individuels à l’utilité générale ; il est donc tout naturel que je me sois privé d’une partie de cail-cedrin, pour connaître l’action qu’il pourrait avoir sur l’homme affecté de fièvre intermittente. C’est à cet effet que j’en remis 1 gramme 50 centigrammes à M. le docteur Moutard-Martin, mon beau-frère, qui, de concert avec M. le professeur Chomel, dont il est le chef de clinique à l’Hôtel Dieu, voulut bien s’occuper de cette expérimentation, qui donna lieu à l’observation que je transcris plus bas, comme conséquence pratique de mon travail. Un fait isolé dit peu dechose, sans doute ; mais si nous le rapprochons de ceux bien connus, présentés par les naturels du Sénégal, qui se guérissent des accès de fièvre les plus violents par la décoction aqueuse de l’écorce ; on ne peut s’empêcher de concevoir les espérances les plus fondées sur les services que le cail-cedrin pourra l'endre à la thérapeutique.
Le 19 du mois de juillet, je pus, avec l’autorisation de M. le professeur Chomel et sous sa surveillance, faire, sur un malade atteint de fièvre intermittente, l’essai du nouveau remède qui m’avait été remis par mon beau-frère, M. E. Caventou.
Voici l’observation dans tous ses détails. Nous verrons plus tard quelles déductions nous pourrons en tirer.
OBSERVATION.—Au n” 10 de la salle Sainte-Agnès, à l’Hùtel-Dieu, est entré, le 13 juillet IRio, un homme d’une bonne constitution , âgé de trente-cinq ans, ordinairement d’une bonne santé , travaillant déjà depuis plusieurs mois à la terrasse.
Cet homme, né à Paris, n'avait jamais eu de fièvres intermittentes avant le mois de niai dernier. Pendant tout l’hiver il a travaillé aux terrassements du chemin do fer, près de Chartres, dans un pays où régnent habituellement des fièvres intermittentes. Les travaux se faisaient à ciel découvert, mais dans un soi tellement humide que les ouvriers avaieiit souvent de l’eau jusque par-dessus les malléoles. Beaucoup des ouvriers qui travaillaient avec lui furent atteints de fièvres intermittentes, et lui-même tomba malade
vers le milieu du mois de mai. Ses accès étaient quotidiens; leurs divers stades étaient parfaitement caractérisés, très-réguliers, mais de peu de durée; le frisson, qui durait environ trois quarts d’heure, était assez violent pour que le malade fit trembler son lit de telle sorte que bientôt ses couvertures glissaient, et il se trouvait à découvert. Les stades de chaleur et de sueur réunis duraient environ cinq heures. La totalité de l’accès était donc de six heures.
Le malade entra au bout de peu de jours à l’hôpital de Chartres, où on lui administra du sulfate de quinine à dose que nous ne connaissons pas; lés accès disparurent, et le malade voulut sortir le quatrième jour.
Bientôt, le 9 juin, sa lièvre reparut, mais alors avec le type tierce : les accès furent aussi forts et de la même durée que la première fois. Malgré sa maladie, cet homme ne voulut pas rentrer à l’hôpital de Chartres. et ce ne fut que le 13 juillet qu’il se décida à venir à Paris se faire traiter, et du bureau central des hôpitaux il fut envoyé à l'Hôtel Dieu.
Voici l’état dans lequel nous l’avons trouvé :
Coloration jaune paille de la face et de toute la surface du corps ; pâleur des lèvres, des gencives et de la muqueuse oculaire; pas d’œdème des membres inférieurs; apyréxie complète (le malade se trouvait dans le jour intercalaire}; diminution très-notable de l'appétit; affaiblissemenl très-grand; céphalalgie datant de trois semaines et presque continue , disparaissant à peine quelques heures le jour intercalaire.
La rate est peu développée : elle ne dépasse pas le rebord des fausses côtes, mais la percussion pratiquée de haut en bas, de la poitrine vers le flanc gauche, nous fait voir qu’elle a une étendue d’environ cinq pouces verticalement; elle est aussi un peu augmentée de volume transversalement.
Le foie est resté dans ses limites ordinaires; il ne nous offre ni sensibilité ni augmentation de volume.
Le lendemain de son entrée à l’hôpital, notre malade fut pris à midi d’un accès de fièvre très-violent. Le frisson, qui dura trois quarts d’heure, fut tellement fort que le lit était continuellement agité, les dents claquaient les unes contre les autres avec bruit ; à ce frisson succédèrent la chaleur, la sueur qui fut très-abondante, mais de courte durée. A quatre heures du soir, quand je vins dans mes salles, la sueur était presque terminée; il ne restait plus qu’un peu d’agitation du pouls.
A partir de ce jour, les accès se reproduisirent tous les jours. Nous savons tous combien il arrive souvent que des malades, entrant à l’hôpital atteints de fièvres intermittentes, guérissent par le seul fait du changement de leur régime, sans aucune espèce de traitement. Chez ce malade, il y a eu également modification de la fièvre; mais les accès, au lieu de s’éloigner, se sont au contraire rapprochés.
Pendant six jours, du 13 au 19 juillet, nous n’avons fait aucun traitement, afin de nous assurer que, malgré le changement de séjour, la fièvre persisterait; elle a continué à revenir tous tes jours très-régulièrement à midi. Tous les accès ont eu la môme intensité et la même durée; en un mot, nous n’avons observé, comme seule modification apportée par le séjour à l’hôpital, que la transformation de la lièvre tierce en fièvre quotidienne.
Le 19 au soir, à la fin de l’accès, nous administrâmes un paquet de 25 centigrammes de CaU-Cedrin. Je ferai remarquer ici que nous n’avons pas cru pouvoir mieux faire que de l’administrer suivant le mode qui paraît être le meilleur pour le sulfate de quinine.
Le vendredi 20, l’accès est modifié d’une manière singulière : au lieu de paraître à midi ■comme les jours précédents, il ne commence qu’à trois heures. Le frisson est à peine marqué ; le malade a senti seulement un peu de froid lui passer dans le dos et lui courir le long des membres; à ce sentiment de froid a, succédé presque immédiatement une sueur qui a été abondante, mais de très-courte durée; l’accès a duré dans sa totalité pendant une heure et demie. La céphalalgie a été violente.
Une remarque que nous devons consigner ici, sans y attacher une grande importance, nous eu verrons tout à l’heure le motif, c’est que peu de temps après -avoir pris le caileedrin, notre malade a eu quatre selles très-liquides dans l’espace de quelques heures.
Voyant que l’accès du 20 avait été aussi profondément modifié, nous avons dû voir si l’accès suivant ne serait pas complètement enlevé; nous n’avons donc pas administré tout de suite une nouvelle dose du médicament.
Le 21, l’accès a reparu un peu plus fort que celui de la veille, le frisson a été plus sensible , la durée totale a été près de trois heures ; nous donnâmes alors 0,50 de cail-cedrin.
Le 22, l’accès ne reparut pas, il n’y eut ni frisson, ni chaleur, ni sueur; mais, vers deux heures, le malade ressentit son mal de tête d’une manière très-vive.
Remarquons ici que cette nouvelle dose de médicament, quoique double de la première, ne donne lieu à aucun effet purgatif; nous pouvons en conclure que la diarrhée qui s’est montrée tout d’abord n’était que coïncidente, et non pas produite par notre médicament.
Le 22 au soir, le malade prend une nouvelle dose de 0,50.
Le 23, la céphalalgie reparaît encore à peu près à la môme heure, avec la môme intensité, mais pas d’accès caractérisé; l’appétit renaît.
Il ne nous restait plus que 0,25 ; nous les administrâmes de suite : la céphalalgie reparut encore à la môme heure, sans modification bien sensible.
N’ayant plus de cail-cedrin à donner au malade, nous attendîmes trois jours pendant lesquels la céphalalgie persista. Enfin, le 26, nous administrâmes 0,50 de sulfate de quinine. Le lendemain 27, la céphalalgie reparut encore, et ce ne fut qu’après deux doses de sulfate de quinine de 0,50 chacune, et administrées en laissant un jour d’intervalle, que la céphalalgie, sans disparaître complètement, diminua d’une manière notable. Mais le 31 juillet, le malade, malgré nos conseils, exigea sa sortie de l’hôpital, se disant guéri. Il est probable que cet homme sera repris de fièvre intermittente dans un avenir très-rapproché ; il avait conservé le teint très-jaune, de la céphalalgie revenant périodiquement, de la faiblesse, la rate était rentrée dans son volume normal, mais l’économie se trouvait encore sous l’influence de l’intoxication paludéenne qu’un plus long traitement aurait pu seul détruire.
Pouvons-nous, de ce seul fait, tirer une conclusion absolue? Evidemment non. Mais cependant nous pouvons l’étudier et chercher si nous ne devons pas attribuer au médicament le résultat obtenu.
Voici un malade atteint d’une fièvre intermittente parfaitement bien réglée, tant pour l’heure à laquelle les accès se produisent que pour leur intensité et pour leur durée. Nous les voyons se produire pendant cinq jours consécutifs sans aucune modification, nous administrons 0,25 de cail-cedrin; dès le lendemain, modification profonde et dans l’heure de l’apparition de l’accès, et dans sa durée, et dans son intensité. Nous laissons encore un jour s’écouler, et nous voyons l’accès suivant un peu plus fort : nouvelle dose
du médicament, double de la première; cessation complète de l'accès, à l’exception de !&= céphalalgie, qui persiste malgré les doses suivantes.
Rien ne nous paraîtrait plus extraordinaire qu’une coïncidence qui serait la cause de la cessation des accès en môme temps que le malade prenait notre médicament. Nous voyons trop bien, ce me semble, les modifications de la fièvre suivre exactement les différentes phases de l’administration du cail-cedrin.
Mais, nous dira-t-on, une foule de médicaments guérissent ainsi quelques fièvres isolées î 11 est beaucoup de fièvres intermittentes qu’un purgatif fait disparaître, que l’absinthe détruit. Casimir Broussais a pendant quelque temps beaucoup préconisé les lavements à l’eau froide; mais il ne s’ensuit pas que ces médicaments soient des spécifiques contre la fièvre intermittente.
Ce fait est vrai, mais aussi nous ne voulons pas conclure sur un fait isolé, nous l'exposons dans tous ses détails uniquement pour démontrer qu’il est indispensable de faire une série d’expériences qui puissent nous prouver si réellement le cail-cedrin serait un spécifique à l'égal de la quinine , ou bien si seulement il pourrait agir sur certaines fièvres intermittentes, sur certains individus, comme les purgatifs, comme l’absinthe, comme les lavements à l’eau froide, comme tant d’autres médicaments qui guérissent bien quelquefois, mais que jamais on ne peut employer avec confiance.
Nous ferait-on une objection contre sa puissance de ce que la céphalalgie a persisté ? Mais qu’on le remarque bien, elle a persisté encore après un gramme de sulfate de quinine pris en deux doses; on n’èn conclura pas cependant que le sulfate de quinine soit sans efficacité. Et d’ailleurs rien n’est plus fréquent que cette céphalalgie périodique qui persiste malgré le quinquina après une fièvre intermittente. Bayle, qui l’avait souvent observé, s’était convaincu que souvent le seul moyen héroïque en ce cas était une saignée du pied.
Pour nous résumer, nous dirons :
Qu’il nous parait évident que le cail -cedrin a eu une action véritable sur le malade qui fait le sujet de cette observation ;
JL° Qu’il est nécessaire, avant de tirer une conclusion absolue sur son efficacité contre la fièvre intermittente, de faire une série d’expériences sur un grand nombre de malades.
C’est ce que je me propose de faire aussitôt que j’aurai à ma disposition une quantité suffisante du nouveau médicament.
PARIS.- IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET G*, Bue Ruine, 38, près de l'Odéon.