OBSERVATION I
IMplitliérie généralisée et mortelle, sans croup.
X. Johanna ...., âgée de 15 ans, née en Allemagne , est d’une constitution chétive; elle est arrivée depuis peu de temps à Paris et ne parle pas le français. J ai été amené auprès d’elle par une femme, sa voisine, qui est
venue chercher l’interne de garde à l’hôpital et qui, Allemande elle-même, me sert d’interprète (14 octobre 1851).
Celle fille paraît âgée de onze à douze ans, quoique sa mère, que j’ai trouvée auprès d’elle, affirme qu’elle en a quinze. Elle n est pas encore réglée. Depuis son enfance, elle a toujours eu une santé délicate; elle porte sous le côté gauche du cou les traces cicatricielles, violacées, d’un abcès ouvert dans cette région. Elle est l’aînée de deux autres enfants dont la santé n’est pas très-bonne. Les parents, qui sont arrivés à Paris depuis quelques mois, ont beaucoup souffert de la misère et de privations de toutes sortes. La fenêtre du logement que la famille occupe donne sur une cour très-malpropre. Je m’efforce, dès mon arrivée , de faire comprendre à la mère que sa fille doit immédiatement entrer à l’hôpital. Elle oppose une vive résistance.
J’apprends avec beaucoup de peine que la malade tousse habituellement, qu’elle a eu longtemps les ganglions sous-maxillaires engorgés et volumineux. Elle
n’est -pas sujette à la diarrhée. Elle a sur le bras gauche un vésicatoire qui lui a été appliqué un mois après son arrivée à Paris. Si j’ai bien compris la mère, c’est parce qu’elle a perdu un enfant, peu après son arrivée, qu’elle
a mis un vésicatoire à sa fille aînée. D’après les renseignements fournis à plusieurs reprises, cet enfant est peut-être mort d’angine coucnneuse ; mais il m’a été impossible d’être renseigné sûrement à cet égard ni ce jour-là ni les suivants.
Ces jours derniers, la mère de la jeune malade et la voisine leur amie se sont aperçues que Johanna avait
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moins d’appétit, que son cou, qui était désenflé depuis longtemps (avant le départ d’Allemagne), était revenu subitement un peu gros. Elle ne se plaignait pas de la gorge, mais elle paraissait avaler plus difficilement; la voix était assez changée de timbre pour qu’on en ait fait la remarque.
État actuel. Abattement très-prononcé, peau sèche, avec une chaleur fébrile assez marquée. Quatre-vingtdouze pulsations, faibles, régulières, vingt-quatre respirations assez faciles. \'oix nasonnée. L’examen de la gorge me permet de constater l’existence de fausses membranes blanchâtres, occupant les deux amygdales et d’autres situées au fond du pharynx, mais non réunies entre elles, et dont on aperçoit la limite inférieure, en déprimant la base de la langue. Les piliers du pharynx et le voile du palais sont à peine rouges, d’une teinte plutôt blafarde qu’inflammatoire , sans fausses membranes. La cavité buccale exhale une odeur fétide, mais non putiilagineuse. Ganglions du cou engorgés, tissu cellulaire ambiant légèrement œdémateux. Rien d’appréciable en regardant l’intérieur des narines ; cependant il existe un suintement assez fétide qui se produit par la naiine droite.
La mère me montre le vésicatoire appliqué depuis un mois environ sur le bras gauche, ainsi que je 1 ai déjà noté. Il ne suppure pas bien, la surface en est grisâtre.
Anorexie complète, pas de diarrhée. L’auscultation me fait entendre une respiration rude et de l’expiration prolongée en avant et au sommet des deux côtés de la poitrine, et de plus, quelques craquements humides au som-
met gauche. Battements du cœur faibles; souffle doux à la base, au premier bruit.
Après avoir engagé aussi fortement que possible la mère à amener sa fille à l’hôpital sans délai; n’ayant pu vaincre sa résistance, je détache, pour l’examiner, un fragment d’une fausse membrane qui était tenace; puis je vais chercher un collutoire avec acide chlorhydrique trois parties, miel une partie, et je cautérise fortement la gorge.
Dans la soirée, je retourne auprès de la malade dont l’état n’avait pas empiré ; elle a pris du bouillon qu’une des Sœurs de l’hôpital lui a envoyé; toutes nos instances ont échoué devant l’obstination de la mère qui ne veut pas laisser entrer sa fille à l’hôpital.
Le lendemain, 15 octobre, je parle à M. Legendre de cette malade et il vient la voir avec moi après la visite. Les amygdales sont entièrement tapissées par les fausses membranes qui se sont étendues sur un des piliers et vers le bas du pharynx. M. Legendre ne peut en apercevoir la limite inférieure. Quatre-vingt-huit pulsations faibles, vingt-deux respirations. Langue sècbe, abattement. Insomnie et rêvasseries pendant la nuit.
Il s’est écoulé par le nez une assez grande quantité de liquide trouble et fétide, mais M. Legendre ne parvient pas à apercevoir dans les narines une production pseudomembraneuse.
Après avoir échoué dans toutes ses recommandations pour faire entrer la malade dans son service, il prescrit: la cautérisation trois fois par jour avec le collutoire employé hier; une potion avec extrait de quiquina 4 grain-
mes; bouillon et vin par cueillerées 1 . Inspirations nasales avec une poudre composée de calomel et de sucie.
Le soir, l’état de la malade esta peu près le même; j’ai
pratiqué les cautérisations et fait prendre la potion avec le quinquina malgré la résistance de la malade.
16 octobre. — Après la visite du matin, M. Legendre vient voir cette malade. La nuit a été mauvaise, laiespiration thoracique ne semble pas plus gênée, mais 1 ait pénètre plus difficilement qu’hier dans les fosse* nasales et la malade respire par la bouche. Odeur plus désagréable de la cavité buccale, l’écoulement nasal est toujours abondant et fétide. Les fausses membranes phaiyngées sont brunâtres; elles ont pris un aspect de sphacèle, elles commencent à se détacher des amygdales comme un lambeau gangréneux.
La mère, en pansant le vésicatoire, s’est aperçue hier que des pellicules existaient a la surface. Les pellicules sont formées par des productions pseudo-membraneuses, disposées par îlots et non entièrement réunies en une seule couenne, mais elles sont bien près de 1 être.
M. Legendre prescrit de saupoudrer le vésicatoire avec de la poudre de quinquina. Injections nasales avec le vin aromatique. Cautérisations et régime précédents.
La malade est très-faible dans le courant de la journée
et le soir elle est prise d’une diarrhée séreuse, extrème-
< Je n’aurais pas besoin, pour ceux qui oui connu Legendre, d’ajouter ici qu’après avoir prodigué ses soins à cette pauwe fille, il a,s ait assisté sa famille tout entière. Voyant ses instances inutiles pour la soigner à l’hôpital, loin do la délaisser, il l’avait aidée de sa bourse et il lui avait
fait obtenir des secours.
inenl fétide. L’écoulement nasal est aussi abondant, l’odeur buccale est très-infecte.
17 octobre. Ln allant voir la malade, M. Legendre la trouve dans le plus mauvais état général. L’enchifrènement s est accru, et nous apercevons pour la première fois dans la narine droite une concrétion qui déborde le cornet inférieur; il s’écoule toujours un liquide fétide, la lèvie supérieure est rouge et un peu gonflée. Les fausses membranes de la gorge ont l’aspect de sphacèle noté hier. La langue est sèche, brunâtre , les ganglions sous-maxillaires et le cou sont plus fortement engorgés. Le vésicatoire est entièrement recouvert par des productions pseudo-membraneuses épaisses.
La malade, s’affaiblissant de plus en plus, succombe à quatre heures du soir. L’autopsie n’a pu être faite.