PRODUCTION AGRICOLE
Pour faire la théorie de la production agricole, il faut connaître la part que chaque élément du sol prend à la nutrition des végétaux. Bien qu'on possède sur ce point quelques notions importantes, cependant, si l'on veut élever cette question à la hauteur d'un problème défini scientifiquement, tout reste à peu près à faire. Plus un problème est complexe , plus il importe de se rendre un compte exact de tous les termes qu'il comprend , avant d'en chercher la solution. Cette analyse préalable est surtout indispensable lorsque la solution doit sortir d'un nombre considérable d'expériences. Pour ce motif, je crois nécessaire au moment de rapporter quelques résultats destinés , ce me semble , à jeter une lumière nouvelle sur la théorie de la production agricole , d'exposer le plan idéal de recherches que je m'étais tracé, lorsque j'ai commencé mes expé-
riences. Cette manière fera connaître Tesprit qui dirige mes études et permettra de. prévoir les résultats par lesquels je compte compléter ce que je publie aujourd'hui.
J'emprunte, au reste, ce plan de travaux à la première leçon de Physique végétale que j'ai professée au Muséum d'histoire naturelle.
a II y a donc dans la terre deux ordres de matériaux : les uns inertes , insolubles , tels que le sable , l'argile et le gravier, destinés à offrir aux racines un point d'appui et servant de médium à la végétation *, nous les appelons les éléments mécaniques du sol. Il y a ensuite les éléments nutritifs, ceux qui concourent activement à la vie végétale^ nous les appelons pour ce motif les éléments assimilables,
)) Â l'égard de ces derniers, il y a une distinction à faire entre ceux qui sont immédiatement assimilables et ceux qui le deviennent après avoir subi une altération préalable. Les éléments mécaniques déterminent la nature agricole des sols, les éléments immédiatement assimilables, leur fécondité, et les éléments non encore assimilables, mais qui le deviendront, constituent une sorte de réserve qui peut faire prévoir la durée de cette fécondité.
» Le Tableau suivant est propre à faire ressortir toutes ces distinction.^ :
Sable.
I Éléments organiques \ Argile.
Gravier.
/ Organiques
Sol.
Assimilables actifs. . .
Minéraux .
Assimilables en réserve. . . .
i Humus.
( Ammoniaque.
Acide phosphorique.
Acide sulfuriqne.
Acide nitrique.
Chlore.
Silice.
Potasse.
Soude.
Chaux.
Magnésie.
Oxyde de fer.
Oxyde de manganèse.
Détritus organiques.
Minéraux indécomposés.
» Or, il s'agit de connaître Taction de la partie organique et de la partie minérale des éléments assimilables contenus dans le sol^ pour cela, à du sable calciné qui représente Télément mécanique , pur et isolé, on ajoute séparément toutes les matières organiques qu'on trouve dans la terre végétale. Parmi ces matières , les unes ne contiennent que du carbone , de l'hydrogène et de Foxygène : ce sont les congénères de l'humus; les autres contiennent de Tazote en plus et se rapprochent , par leurs propriétés , des déjections animales.
i> Ainsi Ton expérimente successivement sur les matières sans azote et sur les matières azotées, et on constate Taction de chacune ; on passe ensuite à l'étude des éléments
minérauic.
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» Ici le sujet se complique, et rexpérieiice présente plus de difficultés.
» Les éléments minéraux contiennent de Tacide phosphorique , de Tacide sulfurique , de la potasse , de la chaux, de la magnésie , etc. Dans l'impossibilité d'essayer séparément l'action des acides et des bases, qui à cause de leurs propriétés corrosives ou caustiques feraient périr les plantes, on est fbrcé de les combiner ensemble-, mais comme il peut se faire que les acides, les terres et les alcalis exercent une action différente suivant Tordre de leur combinaison, ' on devra multiplier les essais de manière à réaliser tous les modes de combinaison possibles \ en procédant ainsi ,^ on est conduit à instituer les expériences suivantes:
Phosphates, j Phosphates, \ Phosphates, \ Phosphates^
Sulfates, >Terreuz. Sulfatos, >A1caïi)i8. Sulfates, >Terreux. Sulfates, \AIcalins. Chlorures, ) Chlorures, / Chlorures, / Chlorures, /
Silicates. . .i Alcalins Carbonates. | Terreux.
Oxyde de fer. Silice gclatinense.
Carbonates. tTerroux. Carbonates. JTerroux. Silicates. ..j Alcalins. Sable pur.
Silicates. . .j Alcalins.
» Le n^ 1 contient tous les éléments minéraux de la terre végétale 5 le n° 8 n'en contient aucun : il est réduit à Télé-
ment mécanique seul \ les termes intermédiaires correspondent à des terrains plus ou moins richement pourvus.
» Dans la nature , les choses ne se passent pas aussi simplement que dans nos laboratoires^ la partie nutritive de la terre végétale ne se borne jamais à une catégorie unique d'éléments. Les principes minéraux sont toujours associés à
de la matière organique, et l'action de chacun d'eux doit se trouver modifiée par ce mélange ; pour s'en assurer, il faut donc avoir recours à d'autres expériences dans lesquelles, à une matière organique, qui reste comme teri^e fixe, on ajoute successivement les mélanges minéraux déjà expérimentés : ainsi on constate à nouveau Teffet des matières minérales et organiques lorsqu'elles agissent ensemble, et on réalise par la pratique les conditions les plus variées dans . lesquelles le dé veloppeihent d'un végétal puisse avoir lieu. )> Mais le problème de la production végétale n'est pas encore résolu : dans les expériences qui précèdent, on a tou* jours opéré dans le sable pur; or le sable n'est pas le seul élément mécanique qui entre dans la composition de la terre végétale : l'argile et le calcaire s'y rencontrent fréquem^ ment, et, suivant que l'un de ces trois éléments prédomine, la nature et les propriétés des sols changent complètement. Pour se rendre compte de cette cause de variations, il faut donc répéter toutes les expériences qui précèdent, en opérant séparément dans des sols argileux et calcaires , ce qui permet finalement de constater, en dehors de toute hypothèse, l'influence que la nature des éléments mécaniques et assimilables exerce sur le développement des végétaux.
» Mais, pour que ces expériences aient toute leur valeur, il ne suffit pas de connaître l'effet produit par l'addition de telle ou telle substance dans un sol formé de sable ou d'argile ; il faut savoir de plus combien les plantes ont absorbé de ces substances , et par conséquent combien il en reste dans le sol après la récolte. Pour acquérir cette connaissance, il faut donc faire l'analyse exacte de toutes les ré- , coites et de tous les sols. Â cette condition seulement, on
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peut fonder l'emploi des agents de fei lîlilé sur des principes rationnels.
» Il est vrai que la culture ne se fait pas en plein champ comme dai>6 un laboratoire-, il conviendrait donc que des séries d'expérience3 , analogues à celles dont nous venons de tracei* le plan , et que nous supposons exécutées dans des conditions idéales de précision, fussent entreprises en pleine terre, en agissant sur des sols de nature et de fertilité différentes, afin de connaître la limite des écarts qui se produiraient entre le résultat scientifique et le résultat pratique.
)) Le principe rationnel ne changerait pas, mais il éprou* verait dans Texpression de ses effets une modification qui serait détern^inée par Texpérience, et Tagriculture pourrait alors appliquer ces résultats avec une entière sécurité. »
Ainsi le premier pointa résoudre, c'est de déterminer Timportance comparée des éléments organiques et minéraux (assimilables) du sol ; pour y parvenir, j'ai institué trois expériences : dans la première , on cultive du blé dans de la terre ordinaire de jardin; dans la seconde, on répète la même culture sur cette terre dont on a préalablement détruit tous les éléments organiques par une calcination de plusieurs heures au moufle; dans la troisième, on se borne à cultiver du blé dans du sable calciné.
Voici les résultats de ces trois expériences :
On a semé vingt grains de blé tlans chaque pot.
Bonne ^ Terre Sdblc
terre. calcinée. calciné.
%t gr gr
Paille et racines. 27,88 5, 0.8 5,38
i39grains 10,84 32 grains.. .i,38 4^ grains.. 1,37
Ces expériences attribuent, on le voit, une grande influence aux matières organiques*, en comparant les résultats obtenus dans la terre calcinée à ceux obtenus dans le sable , on semblerait autorisé à nier Futilité des matières salines : avant de tirer cette conclusion , il faut savoir si les matières salines, pour exercer une action favorable, n'exigent pas la présence d'une matière organique, et vice versa. Pour décider ce point, il eût fallu faire une quatrième expérience, dans laquelle ou eût ajouté à du sable calciné la matière organique de la bonne terre.
Dans Timpossibilité d'exécuter cette expérience, j'ai suivi une autre voie, et j'ai cherché, comme je l'indique précédemment, ce qui arrive si on cultive la même plante dans du sable additionné seulement de certains mélanges salins, et lorsqu'on ajoute à ces mélanges de la matière organique.