‹ Recherches expérimentales sur les conditions physiques de la vie dans les eauxChapitre 25 sur 42 · AQUATIQUE · texte numérisé non relu

AQUATIQUE

Messieurs,

Suivant le principe que nous avons adopté, nous devons aujourd’hui nous servir des connaissances physiques que nous avons acquises pour nous rendre compte de l'influence qu’elles peuvent avoir sur la vie.

Le premier problème qui se présente à notre investigation consiste à rechercher quelle peut être la température des animaux qui vivent dans l’eau.

On a déjà fait sur ce point-là de nombreuses recherches, des expériences multipliées ; mais, en les examinant, il ne semble pas que les précautions minutieuses que comporte le sujet aient toujours été prises. Tantôt on retirait des animaux de l'eau où ils vivaient et on plongeait dans leurs tissus le réservoir effilé d’un thermomètre et alors on les avait saisis à la main et singulièrement échauffés, ou bien on plongeait dans leur corps une aiguille thermo-électrique, mais on ne dit pas si la recherche se faisait dans l’eau même où l’animal vivait depuis longtemps ou bien si on ne venait pas de le transporter dans un vase où l’eau pouvait être plus froide ou plus chaude.

C’est sans doute à la négligence de ces précautions qu’il faut attribuer la divergence des résultats publiés.

Je vous en présente quelques-uns. Krafft expérimente sur le

Brochet et lui trouve une température de 4° au-dessus de celle de l'eau ambiante.

Ilunter trouve à une Carpe 1°,94 de plus qu’à l’eau. Sur ce même animal, Broussonnet trouve 0°,93, Buniva 3°, Despretz 0°,86.

Broussonnet expérimente sur Y Anguille et lui trouve 0,93 de plus qu’au milieu ambiant.

Despretz et Becquerel cherchent la température de la Tanche et trouvent 0°,71 et 0°,50. Sur la Truite , Uavy trouve 1 °, 1 0 et Martine 0°.5o. Sur le Requin le même Davy trouve 1°,30 et sur le Poisson volant 0°,20. Sur une Ablette , Martine trouve 0°,55 et sur un Grondin 0°,6o.

Ces chiffres sont déjà élevés, mais ils n’approchent pas de ceux qui ont été constatés par J. Davy sur une Bonite à qui il trouve une température de 10° supérieure à celle de l'eau où elle était plongée. Sur des Pélamides , pêchées dans la mer de Marmara, il trouve une température de 7°, 22 au-dessus de celle de la mer à cet instant.

On a fait moins de recherches sur les Mollusques et les Zoophytes : elles ne manquent pourtant pas. Sur YEledone , Valentin a trouvé un excès de température de 0°,90. Sur le Poulpe , l’excès de température était de 0°,20 et 0°,60.

Chez les Aplysies le même physiologiste a trouvé un demidegré de différence sous le manteau et un degré dans la cavité anale.

Chez Y Holothurie tubuleuse il a trouvé un excès de 0°,20 à 0°,50 suivant qu’il prenait la température sous le manteau ou dans l’anus :

Chez Y Ophiure 0°,30

Chez Y Astérie 0°,60

Chez l 'Oursin 0°,40

Chez la Pélagie 0°,20

Chez Y Actinie 0°,20

Chez Y Actinia mes 0°,50

Tous ces chiffres sont élevés : si nous les admettons il faut

que nous admettions du même coup que les animaux aquatiques produisent une quantité énorme de chaleur, car ils sont plongés dans un milieu à capacité calorifique considérable qui leur enlève immédiatement le calorique qu'ils produisent. De plus ce milieu se renouvelle sans cesse, l’eau échauffée par le corps de l’animal monte de suite vers la surface et se trouve remplacée par de l’eau plus froide. 11 faut donc pour se maintenir à 10° an-dessus de l’eau ambiante, comme la Bonite de Davy, qu'un animal aquatique produise beaucoup plus de chaleur proportionnellement que nous, qui sommes couverts de vêtements, lesquels empêchent le rayonnement et qui vivons dans un milieu aérien à chaleur spécifique faible qui nous enlève peu de chaleur par le contact.

Si les animaux aquatiques fabriquaient tant de calorique, ils devraient brûler beaucoup et produire beaucoup d'acide carbonique.

On verra aux chapitres suivants qu’il n’en est rien et qu’ils produisent au contraire peu de combustions.

C’est donc évidemment qu’on a mal pris leur température.

Déjà Dutrochet le soupçonnait, car il a révoqué en doute les résultats de ses prédécesseurs.

Puis Ilumboldt et Provensal ont trouvé que les Poissons avaient toujours la température même de leur milieu ambiant.

Berthold et Dutrochet ont constaté ce fait sur la Lote , YÈcrevisse , le Crabe , la Saiigsue , Y Huître, Y Ablette.

Valentin lui-même l’a vu chez les Anthélies et les Éponges.

Nous venons de reprendre ces recherches et nous avouons que nos résultats sont absolument en rapport avec ceux des derniers observateurs.

Un Poisson est placé dans un aquarium G (fig. 152). 11 y vit plusieurs jours avant l’expérience, afin d’être bien exactement à la température de son milieu. Au moment d’opérer, on le saisit avec une épuisette et, sans le sortir de l’eau, ni le toucher avec les doigts, on le transfixe avec une aiguille thermo-électrique munie d’un ardillon d’hameçon, de telle sorte qu’elle ne

puisse se retirer du corps. Le Poisson s’agite d’abord beaucoup, puis il se calme et se met à nager tranquillement.

L’aiguille traverse un flotteur en liège, elle suit donc l’animal dans tous ses mouvements.

L aiguille témoin A’ est tenue fixée par un support et elle plonge dans l’eau de l'aquarium, llien qu'elle soit du système

Fig. 152.— Dispositif destiné à mesurer la différence de température entre un animal aquatique et l’eau dans laquelle il vit.

de d’Arsonval, nous la vernissons pour plus de précaution. Le couple thermo-électrique est en rapport avec un galvanomètre des plus sensibles sur le miroir duquel un rayon lumineux L, IV tombe et se réfléchit.

En G se trouve une clef coupe-courant. Quand l’animal est bien tranquille on ferme cette clef.

S’il y a un cinquantième de degré de différence entre les soudures des aiguilles d’Arsonval, le miroir quitte très sensiblement le 0°. Or, dans aucune de nos expériences, nous n’avons observé la plus légère déviation ; nous nous rangeons donc à l'opinion de Dutrochet et de Humboldt et Provensal; pour nous, les animaux aquatiques ont la meme température que le milieu ambiant. Ils produisent à coup sûr de la chaleur, puisqu’ils res-

[tirent, mais cette chaleur leur est enlevée au fur et à mesure qu'elle est produite et cela à cause de la conductibilité et de l’énorme chaleur spécifique de l'eau, milieu dans lequel ils existent.

Une autre expérience que nous avons instituée démontrera, je l’espère, la faible quantité de chaleur produite parles animaux

aquatiques. Il est certain qu un animal qui, dans l'eau courante, se maintient à 0°,5 au-dessus du milieu ambiant, devra élever beaucoup sa température et celle de l’eau où il se trouvera si cette eau est stagnante et en quantité insignifiante par rapport à lui.

Nous avons donc pris une caisse de bois G (fig. 155) dans laquelle nous avons placé deux vases contenant l’un 750 gram-

Fig. 153. - Expérience destinée à dé- mes d'eau et l'autre un kilogr.

terminer approximativement la pro- Qes Jeux vases sont entourés de

duction de chaleur chez un animal

aquatique. duvet afin de rayonner le moins

de chaleur possible.

On les laisse ainsi pendant plusieurs jours au bout desquels deux thermomètres T et T indiquent qu’ils sont strictement à la même température. Ceci fait on plonge dans le vase A (celui qui contient 750 gr. d’eau) une Anguille du poids de 250 grammes. Cet animal, bien que dans un milieu restreint, ne succombe pas, car, sortant sa tête de l’eau, il vient facilement respirer l’air à la surface. Au bout de dix heures on lit la température marquée par les deux thermomètres. J’ai répété nombre de fois cette facile expérience, jamais je n’ai vu la température du vase A dépasser de plus de i dixièmes de degré celle du Arase B. Et, si on considérait cette expérience comme une recherche calorimétrique, il faudrait admettre que

1 Anguille n a pas produit plus de 4 dixièmes de calorie. En rapportant la calorie au gramme d’eau et au gramme d'Anguille on trouverait que 250 grammes d’Anguille ont produit 400 calories; un gramme d’Anguille a donc produit lcal,6. Nous voilà bien loin d’animaux, brûlant à peine de carbone, comme on le verra plus loin, et arrivant, comme dans les recherches de Davy, à se tenir à de nombreux degrés au-dessus du milieu ambiant.

Nous sommes obligés d’admettre que nos prédécesseurs n’ont pas pris assez de précautions dans leurs mesures de températures et qu'ils ont laissé introduire quelque cause d’erreur dans le maniement de leurs animaux, cause qui surélevait considérablement leur degré thermique.

Nous nous rangeons à l’opinion d’Ilumboldt et Provensal qui admettaient que la faible quantité de chaleur produite par les animaux aquatiques leur était, au fur et à mesure, enlevée par le milieu où ils séjournent, de sorte que dans les conditions normales ils sont en équilibre de température avec ce milieu.

Ce premier point tranché, nous devons maintenant rechercher quelles sont les températures extrêmes que peuvent supporter les animaux qui vivent dans les eaux.

Un certain nombre ne peuvent affronter les températures élevées. C'est ainsi que la Morue suit le courant d’eau froide à 6° qui longe les cotes de la Norvège et du Groenland. Le fait est aujourd'hui si bien connu que les pêcheurs l’utilisent. Us prennent la température de la mer et, quand ils trouvent la veine à 0°, ils disposent leurs appareils de pêche, le banc n’est pas loin.

Tout le monde sait aussi que les Salmonidés ne peuvent supporter les eaux chaudes. Au delà de 15° les Truites ne vivent plus, aussi, quand arrivent les chaleurs de l’été, les voit-on remonter les cours d’eau pour entrer dans les ruisseaux ombragés et frais dont les eaux n’atteignent pas ce chiffre maximum.

Tous les naturalistes ont remarqué des faits analogues : ce qui les a particulièrement intéressés, ç’a été de savoir jusqu’à

quelles températures on pouvait porter les animaux aquatiques. Dans l'antiquité, (Eli en parle d’un lac de Lybie dont les eaux étaient très chaudes : elles contenaient des Poissons qui mouraient si on les plongeait dans l'eau froide. Shaw raconte un fait semblable et nomme les Poissons dont il parle : c’étaient des Perches. Sonnerai a vu à Manille des Poissons vivre dans les bassins d’un établissement thermal : d'après lui la température était de 86° : nous verrons comment et pourquoi il se trompait.

Spallanzani a publié sur ce point des expériences célèbres : il a pu faire vivre des têtards de Grenouilles dans de l’eau à 43° : il en a vu qui vivaient dans les bains de Pise à une température de 44°. 11 a pu amener des Cyprins à une température de 42°; en allant lentement, il ne les a vus mourir qu’à 59° : mais là encore il y a une erreur.

Desfontaines a pêché des Poissons dans la source de Cafsa qui est à 37°, 5. Nous avons déjà dit que des Algues vivent dans des sources thermales dont la température atteint 45°.

Enfin Plateau et, d’un autre côté, Ch. Richet ont vu que la température de 33° à 37° était celle où succombaient le plus ordinairement les animaux aquatiques.

Pourtant des auteurs dignes de foi parlent de températures beaucoup plus élevées. Ainsi Tripier a pêché des Barbeaux dans la fontaine chaude d’Hammam-Mes-Koutin dont la température s’élève à 30°. Au Bengale, Cumberland a pêché des Poissons dans des flaques d’eau qui atteignaient 44°. Prinsep raconte qu’à Calcutta, à l’hôtel des Monnaies, les eaux de condensation de la machine à vapeur se rendent dans une pièce d'eau où vivent des Poissons. Certains jours, la température s’y élève bien audessus de 40° : les animaux n'y meurent pas pour cela.

J outes ces relations semblent contradictoires les unes avec les autres ; elles ne le sont pas, parce qu'il faut tenir compte d’une observation que fit, à Battaglia, Hoppe-Seyler. Dans la plupart des sources chaudes il y a deux couches, une supérieure à température élevée, l’autre inférieure à température

très réduite : ainsi à Battaglia, où vivent des Poissons, la température de la couche supérieure atteint 44°, mais celle de la couche inférieure n est que de 25° et c'est dans celle-là que vivent les animaux; s ils s’aventurent dans la couche supérieure, ils s’enluient ; quelquefois même on les y voit succomber subitement.

Il est probable que c est à l'existence de couches superposées

Fig. 154. — Thermostat pouvant fonctionner à bord d’un navire ou dans les localités où n’existe pas le gaz d’éclairage.

de cette manière que sont dues les observations en apparence extravagantes que nous avons signalées tout à l'heure.

D’ailleurs, Messieurs, ce que donne difficilement l'observation, nous allons l'obtenir très facilement de l’expcrimcntation. llien ne nous sera plus facile que de porter un Poisson ou un Crustacé dans de l’eau à des températures variables et devoir comment ils se comporteront dans ces diverses circonstances.

Comme nous avons eu souvent à faire nos recherches au bord de la mer, dans des localités où n’existait pas le gaz d’éclairage, il nous a fallu imaginer un dispositif pour avoir de l’eau

maintenue toujours au meme degré de température, ou ne montant que lentement à ce degré.

Dans un bain (fig. loi) on plonge un thermomètre électrique B, c'est-à-dire un thermomètre ouvert par en haut, dans le tube duquel plonge un fil de platine A très fin qu'on peut élever ou abaisser et arrêter définitivement devant un degré quelconque de la division. Le mercure de la boule du thermomètre C est en communication par un fil soudé dans le verre, avec le pôle d'une pile Leclanché ou Daniell. Le iil de platine supérieur étant en rapport avec l'autre pôle, dès que le mercure, en se dilatant, viendra toucher ce pôle, le courant sera fermé; on pourra ainsi établir le courant à telle division que 1 on voudra.

Sur le trajet de ce courant se trouve un électro-aimant D, dont la palette E, munie d'un long levier, porte une petite lampe à essence de pétrole G. Quand le courant ne passe pas, cette lampe est placée sous l’étuve; dès que le courant passe, la palette de l’électro-aimant est attirée et la lampe entraînée au loin. L’étuve ne chauffe donc plus. Presque aussitôt, le thermomètre et le bain se refroidissant, la colonne mercurielle quitte le curseur de platine. De ce fait le courant est rompu, l’électro-aimant devient inactif et un ressort antagoniste II ramène la lampe à pétrole sous l'étuve et ainsi de suite indéfiniment.

On voit donc que la température de l’étuve ne saurait varier puisque, dès qu'elle s’élè\re, la source de chaleur est enlevée; dès qu’elle s’abaisse, la source de chaleur est ramenée. Cette étuve a encore l’avantage d’être instantanément réglée à telle température que l’on désire, puisqu’il suffit pour cela d'amener d’un coup le fil de platine en face du degré que l’on veut avoir. C’est dorénavant toujours en face de ce degré que le courant sera fermé et que la lampe quittera l’étuve.

C’est, munis de cet appareil ou d’un autre analogue, que nous pouvons étudier l’influence des variations de température sur les animaux.

Voyons d’abord, Messieurs, jusqu'à quelle température il nous sera possible de porter un animal aquatique sans entraîner sa mort.

Pour cela nous prendrons l’appareil de la figure 154 et, après avoir mis un Cyprin dans le réservoir, nous procéderons en tirant lentement le fil de platine, degré à degré et de telle sorte que l’élévation de température ne se fasse que d’un quart de degré environ à l’heure.

Bien entendu un soufllet p artieulier entretiendra un violent barbottage d’air dans le bain; sans quoi le Poisson aurait vite épuisé l’oxygène contenu dans l'eau et succomberait rapidement.

En agissant ainsi, j'ai pu amener des Cyprins à la température de 39". Ils étaient très vivants, s’agitaient beaucoup. Mais, évidemment, cette température ne leur était pas agréable, car ils faisaient tous leurs efforts pour sauter au delà du bassin ; la chose arrivait même toujours quand je n’avais pas la précaution de recouvrir le bain d'une toile métallique.

J'ai pu ainsi conserver de longs jours des Poissons à cette température, et je ne doute pas que je ne les y eusse acclimatés. Seulement, même avec nos trompes de laboratoire, il est difficile d’entretenir longtemps le courant d’air si utile dont j'ai parlé. Il est toujours arrivé que la baisse de la pression l’a fait s’arrêter quelques minutes, et la mort a toujours été la suite de cet incident.

Je viens de vous dire que la condition du succès dans notre expérience c’était de faire monter lentement la température. Que deviendrait-il si on faisait passer subitement un Poisson de la température ordinaire à une beaucoup plus élevée?

Pour le savoir, chauffons notre bain à 30°, puis jetons-y subitement un Cyprin qui était au préalable dans un bain à 15°. L'animal est à peine dans l'eau tiède qu’il s’agite, fait deux ou trois fois le tour du vase, à grande vitesse, puis tournoie sur lui-même et demeure inerte. En cinq secondes il est mort.

L’expérience réussit toujours. Nous nous sommes demandé

combien il fallait de différence de degré pour que la mort survint à coup sûr et nous avons vu que 5 degrés suffisaient à partir de 20° ; je m'explique : un Poisson porté subitement 15° à 20° ne meurt pas ; mais il succombe si on le fait passer d’un coup de 20° à 25°.

La même chose d'ailleurs a lieu en sens inverse : un Poisson est acclimaté à 30°, jctez-le subitement dans l'eau à 23°, il tournoie sur lui-même et meurt.

Ceci nous prouve bien clairement que, dans le phénomène, Y élévation de la température n’est pas en cause : c’est le changement de température qui agit et qui agit sur le système nerveux, très probablement par action sur les branchies.

Une observation d’abord, une expérience ensuite nous prouveront qu’il en est bien ainsi.

Les pêcheurs ont remarqué que certains Poissons ne peuvent être tirés de l’eau sans succomber instantanément.

Ainsi, au moment même ou on amène à bord les filets chargés de Sardine. s on voit que tous les animaux sont morts.

Aucun ne frétille dans les mailles comme cela est si fréquent pour les autres espèces. La même chose s'observe pour le Hareng , au moment où on le sort de l'eau il est comme foudroyé et ne remue plus et, le replongeât-on aussitôt dans le liquide, il ne reviendrait pas à la vie. 11 est impossible d'admettre que cette mort soit du fait de l'asphyxie, le sang branchial est rouge, le cœur continue à battre, le changement subit de température seul est en cause.

Encore une preuve : dans l’Océan les grands fonds ont une température que nous savons être de 2 à 3°. La surface peut avoir fort bien 25° à 28°. Tout animal qu'on ramène des profondeurs arrive mort.

Dans la Méditerranée, fond et surface sont à 12°, 5. Or le prince Albert de Monaco a pu ramener vivantes de grandes Crevettes ( Acanthephyra pulchra) : elles ont même vécu plusieurs jours dans un bocal où on entretenait soigneusement la température aux environs de 13°.

im appareil qui permet de faire passer successivement un animal aquatique, un Poisson, par exemple, d’une température à une autre avec une certaine régularité.

En V se trouve un vase rempli d’eau à la température du laboratoire, en V un vase absolument semblable qu’un thermostat entretient à une température de 10 degrés au-dessus grâce

Fig. 155. — Dispositif permettant défaire passer automatiquement et indéfiniment un Poisson de l’eau chaude dans l’eau froide et réciproquement.

à la lampe D qu’il règle. Dans chacun de ces vases vit un Poisson que l’on n’a pas figuré pour simplifier le dessin. Immédiatement au-dessus se trouve une balancelle A qui porte deux systèmes : l’un est composé de deux boules HH' reliées ensemble par le tube A qui leur est soudé et qui pénètre jusqu’au fond de ces boules. Ce système est totalement vide d’air et rempli d’éther. Au-dessous se trouvent deux vases pleins d’eau maintenus à 30° par le thermostat H. Supposons l’appareil dans la situation où il est figuré. Tout l’éther est dans la boule H,

qui plonge clans l’eau tiède ; il se volatilise et la pression de sa vapeur fait lentement passer l'éther de la boule 11 dans la houle B'. Cette boule B' se trouve alors la plus lourde, l’appareil chavire et B sort de l’eau chaude pour passer dans l’air, pendant cpie B' tombe dans l’eau plus chaude que l’air. Alors B' s’échauffant l’éther repasse en B; l’appareil chavire de nouveau et ainsi de suite, indéfiniment.

Or, sur la balancelle A, se trouve attachée une glissière en cuivre C, sur laquelle roule une poulie E qui porte, par un fil, une petite nasse en tulle à larges mailles N ; dans celle nasse se trouve un Cyprin, animal qui supporte le mieux de tous les changements de température.

Le va-et-vient de la balancelle a pour effet un identique vaet-vient de la nasse d’un bout à l’autre de la glissière et il en résulte le passage successif et régulier du Poisson, de l’eau à 15 degrés d'une part dans l’eau à 20 degrés d’autre part.

Dans notre expérience ce passage avait lieu toutes les cinq minutes environ. Or, tandis que le Poisson qui vivait à 15° et celui qui vivait à 20° se portaient admirablement, celui que l'on faisait passer successivement d’une température à l'autre s’agitait vivement chaque fois que le passage avait eu lieu et finissait par succomber en peu de temps.

blés aux deux témoins; leur alternative tuait l'animal en expérience, ce qui démontre bien que la mort survient, en ce cas, par une action directe sur le système nerveux.

Les très grands froids peuvent certainement être supportés par les animaux qui vivent dans l’eau : souvent, quand les rivières etles étangs se congèlent, les Poissons se laissent couler vers les couches à 4° : mais ces dernières, elles aussi, arrivent à se prendre et les animaux sont saisis dans la glace, dont la température peut alors descendre au-dessous de 0°.

Les Poissons alors se congèlent-ils, ou reste-t-il une mince couche liquide qui les entoure? On ne le sait pas bien : ce qui est certain c’est qu’ils tombent en vie latente, en sommeil

et que leurs échanges nutritifs diminuent considérablement.

En Itussie on fait souvent voyager des Poissons pris dans des blocs de glace ; quand ils arrivent à destination ces blocs se dégèlent très lentement et, des Poissons contenus dans leur intérieur, beaucoup sont encore en vie et se mettent à nager dans le liquide. Cela ne veut pas dire que ces animaux étaient congelés, cela signifie seulement que leur température s’était très abaissée.

Pourtant la congélation suivie de survie ne nous semble pas absolument impossible. En 1879, pendant le grand hiver dont chacun se souvient, alors que la température s’abaissa à — 23°, un certain nombre de Grenouilles furent, par mégarde, abandonnées dans un bassin du laboratoire où il n’y avait plus d’eau. Nous les avons trouvées complètement gelées, dures comme du bois ; en en cassant quelques-unes, nous avons constaté que leur sang était gelé ou du moins dans un état tel qu’aucune hémorrhagie ne se produisait.

Or, au moment du dégel, beaucoup de ces animaux revinrent à la vie. On pourrait toujours nous objecter que nous n’avons pas ouvert celles qui ont survécu et qu'elles n’étaient sans doute pas gelées à l’intérieur. C’est possible ; mais si nous les avions ouvertes elles seraient mortes de ce fait et n’auraient pu revivre au dégel. Tout ce qu'on peut dire, c’est que toutes celles que nous avons ouvertes étaient totalement gelées.

Au voisinage des banquises, l’eau de mer peut descendre audessous de 0°. Elle ne se gèle en effet qu’aux environs de — 3°.

Est-il possible à des animaux de vivre dans ces conditions? L’observation le démontrerait, car c’est dans ces parages que des pêches ont souvent donné de merveilleux résultats. Seulement l’observation n'est pas complète; dans ces régions si froides arrivent souvent des veines liquides relativement chaudes et rien ne prouve que les Poissons n’habitaient pas ces courants.

L’expérimentation seule pouvait nous renseigner.

Nous verrons bientôt qu’on peut accoutumer un Poisson d'eau douce à vivre dans l’eau saline, surtout dans le sulfate de

magnésie. Un tel animal peut être porté au-dessous de 0°, car l'eau magnésienne pourra être à ce point chargée de sel, qu'elle ne se gèlera qu'à — 3° ou — 4°, exactement comme l'eau polaire. L'animal pourra donc être considérablement abaissé sans être pris dans la glace et il sera possible de l'observer.

Fig. 15G. — Appareil destiné à porter les animaux aquatiques à des températures

au-dessous de 0°.

Nous avons, pour cette expérience, construit l’appareil dont voici la description (fig. 156).

En N se trouve un vase dans lequel on a mis de l'eau contenant 2 1 /2 pour 100 de sulfate de magnésie et de plus une Carpe depuis longtemps habituée à vivre dans un tel milieu. Un thermomètre T plonge dans le liquide et en donne à tout instant la température. Autour de ce vase s’en trouve un autre dans lequel circule une solution très concentrée de chlorure de calcium : on arrive à refroidir cette solution par le mécanisme que voici.

Elle est placée dans une grande éprouvette V qui peut la déverser par le robinet R. Dans cette éprouvette baigne un ballon B terminé en môme temps par un serpentin de verre et par un entonnoir E.

On verse dans l'entonnoir E du chlorure de méthyle contenu dans le siphon S. Ce liquide, en passant à l’état gazeux, peut produire, comme on sait, une température s’abaissant jusqu'à — 40°. Notre artifice permet donc très facilement d'abaisser la solution de chlorure de calcium à — 3°.

Les choses étant ainsi disposées on amène l’eau froide autour du vase N où la température diminue rapidement; dès qu’elle arrive vers 0 0 le. Poisson semble s’endormir, il ne fait plus mouvoir ses nageoires, non plus que ses ouïes qui n’ont que de faibles battements.

A — 2° l’animal semble totalement endormi, mais il n’est pas congelé ; à — 3° il est en état de mort apparente ; mais encore parfaitement souple. Si on laisse la température remonter lentement il se réveille, se met à nager et semble n’avoir nullement souffert. C’est pour nous la preuve que les mers polaires, qui ne descendent jamais au-dessous de 3°, peuvent parfaitement receler des animaux vivants et acclimatés à cette basse température. Au moment où l’eau salée se prend en glace, dans notre expérience, l’animal meurt à coup sûr. Mais il est impossible de mettre cela sur le compte de la température. En effet, au moment de la prise en masse du liquide, le sulfate de magnésie n’entre pas dans la composition de la glace, il demeure tout entier dans la partie qui reste liquide ; de ce fait le malheureux Poisson se trouve instantanément plongé dans une solution saline concentrée et c'est à cette circonstance qu’il doit de succomber, ainsi qu’on le verra dans une de nos prochaines leçons.

Nous nous sommes encore demandé si le fait de franchir brusquement les degrés inférieurs de réchclle thermométrique était aussi meurtrier pour un Poisson que le fait d’être élevé brusquement à une température supérieure. Nous avons pris

Regnard. 21

une Carpe qui vivait depuis quelque temps dans de l’eau magnésienne à — 2° et nous l’avons brusquement jetée dans un vase qui contenait le même liquide à -j- 12°. Bien loin de mourir par ce fait d’avoir franchi d'un coup 14°, l’animal se montra instantanément réveillé et agile.

En résumé, les hautes températures sont plus facilement funestes que les basses aux animaux aquatiques; c’est ce qui nous explique pourquoi à la suite des étés chauds la mortalité peut se montrer grande dans les cours d’eau et surtout dans les masses stagnantes, tandis qu’il est bien rare qu'à la suite des hivers rigoureux, alors que tout était gelé et solidifié, on ait vu de nombreux cadavres de Poissons ou d’autres animaux flotter sur les eaux et s’arrêter aux barrages.

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