QUINZIÈME LEÇON
LA SALINITÉ
Me SS1EURS,
Tout au début de ces leçons, nous avons établi une grande division entre les êtres qui vivent dans les eaux. Les uns existent dans l'eau qui sillonne les continents ou qui stagne dans leurs vallées, ce sont les animaux d’eau douce; les autres habitent les Océans et les mers, c’est-à-dire une eau qui renferme une grande quantité de sels en dissolution.
Il semble, en effet, nous allons le voir, que le fait du plus ou moins de salinité constitue une barrière entre les différentes espèces. Celles qui demeurent dans l’eau douce ne peuvent pas passer dans les eaux marines et réciproquement; une très petite quantité fait exception à cette règle formelle.
Au moment où notre globe se constituait et commençait à prendre l'aspect que nous lui connaissons aujourd’hui , des . pluies abondantes et chaudes tombaient sur la surface des terres, elles y dissolvaient tous les éléments solubles et les entraînaient dans les bassins océaniques. Quand, ensuite, elles étaient évaporées, elles abandonnai ent leurs résidus solubles dans l’eau de la mer qui se concentrait ainsi de plus en plus.
Encore aujourd’hui, cela continue, et la potasse qui résulte de la désagrégation des granits, l’ammoniaque qui est formée dans la terre et dans la mer, sont sans cesse versées par les fleuves dans la masse des eaux marines. Seulement toutes les
substances très solubles ont depuis longtemps abandonné la surface émergée du globe et sont restées en solution dans les mers.
Si bien que maintenant on rencontre dans les eaux marines trente-deux corps simples qui sont :
1° L’oxygène en solution dans l’eau ou en combinaison avec l’hydrogène.
2° L’hydrogène, qu’on trouve combiné dans l’eau même, dans les matières organiques et dans l'ammoniaque.
3° Le chlore combiné au magnésium et surtout au sodium.
4°, 5°, 6° Le fluor, le brome, l’iode.
7° Le soufre, qui forme de nombreux sulfates. Quelquefois même on le rencontre dans les vases saumâtres sous forme d’acide sulfhydrique.
8° Le phosphore sous forme de phosphates.
9° L'azote dissous dans l'eau ou combiné dans l’ammoniaque.
10° Le carbone à l’état d’acide carbonique.
1 1° Le silicium à l’état d'acide silicique.
12° Le bore. •
13° L'argent en quantité suffisante pour se précipiter sur les coques des vaisseaux doublés en cuivre.
14° Le cuivre.
15° Le plomb.
16° Le zinc.
17° Le cobalt.
18° Le nickel.
19° Le fer.
20° Le manganèse.
21° L’aluminium.
22° Le magnésium.
23° Le calcium.
24° Le strontium.
23° Le baryum.
26° Le sodium combiné en masses immenses avec le chlore.
LA SALINITE.
21° Lo potassium, très abondant, mais moins pourtant que le sodium.
28° L’arsenic.
29° L’or.
30° Le lithium.
31° Le cæsium.
32° Le rubidium.
En réalité, ces corps sont les plus abondants, mais tous les corps simples doivent se rencontrer dans l’eau de mer puisque, nous l’avons dit, celle-ci est l’eau de lavage de la surface du globe, lavage qui ne cesse de se faire depuis le jour où la croûte terrestre a été assez froide pour que l’eau pût séjourner à l’état liquide à sa surface.
Il est évident que tous ces corps ne sont pas à l’état simple dans l’eau de mer, ils sont combinés les uns avec les autres de façon à donner le tableau suivant, que nous empruntons à Th oui et :
Chlorure de sodium.
— de magnésium.
— de potassium.
— de rubidium.
Sulfate de magnésie.
— de chaux.
— de potasse.
Bromure de sodium.
— de magnésium.
Carbonate de chaux.
On admet, en général, que, dans quelque point des Océans que l’on recueille de l’eau de mer, elle est toujours identique à elle-même. La vérité est qu’entre les diverses analyses, il n'existe qu’une très faible différence. Certaines causes pourtant peuvent, d’une mer à l'autre, surtout dans les mers fermées ou près des côtes, faire varier sensiblement la salinité.
Les lois de cette variation ont été formulées comme il suit par Bogulawski :
d°La teneur en sel de l’eau de mer augmente, en général, à
Carbonate de magnésie.
— de soude.
— de potasse.
— de fer.
Bi-carbonate de chaux.
— de soude.
— de potasse.
Phosphate de chaux. Silice.
mesure qu’on s’éloigne des côtes, par suite de l’afflux des eaux douces provenant des cours d’eau.
2° La teneur en sel est maxima dans la région des alizés et minima dans la région des calmes équatoriaux, et elle va en augmentant des hautes latitudes à la région des alizés.
3° La teneur en sels dans les mers isolées tient au rapport entre l’évaporation et les pluies ou les apports des fleuves.
4° Elle est un facteur considérable de la vie des êtres organisés marins.
Ces lois sont tellement évidentes qu'on peut les énoncer à priori, mais il faut dire aussi qu’elles sont confirmées par l'expérience.
Dans l'Océan Atlantique, Forchhammer a fait de nombreuses analyses : elles ont été continuées par J. Murray ; en voici la moyenne :
Chlorure de sodium 2o,l 8
— de magnésium 2,94
Sulfate de magnésie 1,75
— de soude 0,27
— de chaux 1,00
Pour 1 000 grammes d’eau, bien entendu.
Cette composition est vraie pour le centre de l’Atlantique,, mais, dans les mers polaires, au moment où les glaces se forment, elles libèrent pour ainsi dire les sels de leur solution, puisque ces sels n’entrent pas dans la composition de la glace. L’eau de mer se charge donc en substances dissoutes. Au moment de la fonte des glaces, c’est exactement l’inverse qui a lieu : l’eau pure provenant de la fusion vient se mêler à l’eau de la mer et la dilue beaucoup.
Dans les pays tropicaux, l’évaporation considérable concentre l'eau à la surface des mers, cette eau se charge en sels, devient plus lourde, tombe, et elle doit contribuer à réchauffer les couches profondes et en même temps à leur porter les gaz respirables qui leur manquent.
LA SALINITE.
S'il s'établit vite une courants qui brassent
moyenne, cela résulte île l’existence des et mélangent les eaux de densité diffé-
rente.
Dans les mers fermées, il peut y avoir dilution des eaux ou, au contraire, concentration.
Prenons pour exemple la Baltique. Elle ne communique avec le reste des mers que par le Sund. L’évaporation y est presque nulle, car c’est un pays froid, humide, où l'air est presque toujours saturé. En revanche, d'immenses ileuves s’y jettent; si bien que cette mer va toujours se dessalant.
Sa composition est la suivante :
Chlorure de sodium 3,67
de potassium 0,51
de magnésium 0,24
Sulfate de magnésie 0,11
— de chaux 0,10
Bicarbonate de magnésie 0,01
— de chaux 0,12
Bromure de magnésium traces
Aussi le golfe de Bothnie est-il un véritable lac d’eau presque douce; on y voit vivre des Unio , des Anodontes, des Cyclas. On prétend même que les Grenouilles vont pondre leurs œufs à la côte.
Les Huîtres n’y vivent plus, mais dans les temps préhistoriques elles y existaient, car on a retrouvé leurs coquilles au milieu de débris provenant de l’âge de la pierre polie.
La mer Noire est presque dans les mêmes conditions que la Baltique; seulement l’évaporation y est très active en été, et elle reçoit des fleuves moins importants; aussi n’est-elle qu’à moitié dessalée.
Voici sa composition :
Chlorure de sodium 14,19
— de potassium 0,18
A reporter 14,37
Report 14,37
Chlorure de magnésium 1,30
Sulfate de magnésie 1,47
— de chaux 0,10
Bicarbonate de magnésie 0,20
— de chaux 0,36
Bromure de magnésium traces
La Faune marine de la mer Noire n'est pas mêlée d’espèces fluviales, mais elle est extrêmement pauvre.
La mer d’AzolT est encore moins salée que la mer Noire, comme le montre l’analyse de ses eaux :
Chlorure de sodium 9,6o
— de potassium 0,12
— de magnésium 0,88
Sulfate de magnésie 0,76
— de chaux 0,28
Bicarbonate de magnésie 0,12
— de chaux 0,22
Bromure de magnésium traces
La mer Caspienne est complètement fermée, c’est, en réalité, un grand lac salé. Et il s’y passe un phénomène curieux : dans certaines régions, l’évaporation l'emporte sur l’afflux des eaux douces, l’eau est là sursalée. A côté de cela, dans d’autres endroits, il arrive par les fleuves une telle quantité d'eau douce que c’est à peine si elle se mêle avec l'eau saline. Voici ce que donne dans ce cas l'analyse :
Chlorure de sodium 3,67
— de potassium o,07
— de magnésium o,63
Sulfate de magnésie 1,23
— de chaux 0,49
Bicarbonate de magnésie 0,01
— de chaux 0,17
Bromure de magnésium traces
LA SALINITÉ
Ce que je viens de vous dire s’applique à des régions froides. Si nous examinons les mers fermées qui se trouvent dans les régions chaudes, nous verrons que, chez elles, l’évaporation va en dominant 1 afflux d’eau douce, et elles se sursalent visiblement.
Prenons pour exemple la Méditerranée, qui ne communique avec les autres mers que par le détroit de Gibraltar. L’évaporation s’y fait énergiquement, tandis que l’apport du Nil, du llhônc et de l'Ebre sont relativement faibles. 11 en résulte qu’elle se concentre et qu’elle se dessécherait môme s'il ne se faisait par le détroit de Gibraltar une entrée perpétuelle de l’eau de 1 Océan. Aussi la Méditerranée est-elle notablement plus salée que celui-ci. Voici, d’après Usiglio, la composition de ses eaux :
Chlorure de sodium 29,42
— de potassium 0,50
— de magnésium 3,21
Sulfate de magnésie 2,47
— de chaux 1,35
Carbonate de chaux 0,11
Bromure de sodium 0,55
Peroxyde de fer traces
La mer Rouge est encore plus salée, car elle se trouve dans des pays plus chauds; l’évaporation y est très active et l’apport des fleuves et des pluies presque nul. Aussi y voit-on 43 grammes de sels par litre d’eau.
Mais c’est la mer Morte et les lacs salés de l’Amérique qui contiennent le plus de substances solides : ces éléments y sont môme en telle quantité que toute existence y devient impossible. Dans la mer Morte , Routron et Henry ont trouvé 150 grammes de sels par litre ; Klaproth 426 grammes, et Gay- Lussac 262. Ces différences tiennent à ce que les prises d’eau ont été faites après de grandes pluies ou à la suite de grandes sécheresses. Voici d'ailleurs l’analyse complète de Boutron et Henry :
Chlorure de sodium 110,03
— de potassium 1,66
de magnésium 16,96
— de calcium 6,80
Sulfates alcalins 2,33
Carbonates terreux 9,33
Silice 2,00
Tous les animaux aquatiques que le Jourdain amène dans la mer Morte succombent dès qu’ils y ont pénétré. Et pourtant, dans un petit lac voisin du lac Asphaltique et plus chargé que lui encore en chlorure de sodium, des milliers de petits Poissons fourmillent. Ils meurent dès qu'on les plonge dans l'eau de la mer Morte : les auteurs ne nous disent pas s’il y a une grande différence de température entre les deux nappes d’eau.
La salure du grand lac d’Utah est analogue à celle de la mer Morte ; on y rencontre, comme dans celles-ci, des Foraminifères et quelques Algues très simples du genre Nostoch.
Vous remarquerez, Messieurs, qu’au début de cette leçon, je vous ai parlé de trente-deux substances contenues en solution dans les eaux de la mer et que, d'autre part, dans les analyses que je vous cite, il n’est question que de huit ou dix. Cela tient à ce que les autres sont en proportion infinitésimale. C’est ainsi que l'argent n’est qu’à l’étal de traces, mais vu la masse immense des eaux océaniennes, on peut évaluer à 3 milliards de kilogrammes la quantité de ce métal qui s’y trouve dissoute. Il en est de même des autres. Certains végétaux et certains ani maux ont la propriété de concentrer dans leur substance ces matières rares, et c’est dans leurs cendres qu’on les trouve facilement.
Ainsi tous les Mollusques à coquilles puisent dans l’eau de mer le phosphate et le carbonate de chaux qui leur sont nécessaires : et les bancs coquilliers sont quelquefois d’une épaisseur énorme. Nous nous sommes déjà expliqué sur l existence et l'immensité des bancs madréporiques.
L iode, le brome, le fluor sont extraits et concentrés par les
LA SALINITÉ
l' ucus. C est encore dans les cendres de ces végétaux que notre industrie va les chercher.
Le fer n’est pas abondant dans l’eau de mer. C'est pourtant la que tous les animaux à hémoglobine vont le puiser pour leurs globules.
Les Crustacés extraient le cuivre pour l’hémocyanime de leur liquide sanguin.
filiez la Pinna squamosa on a trouvé dans l'organe de Bojanus des concrétions de manganèse assez riches pour donner immédiatement la perle violette caractéristique dans l’essai au chalumeau.
Le bore a été vu dans les cendres de la Zostera marina et du Fucus, vesiculosus , l’argent se trouve à la dose de 1 /3 000 000 dans un corail, le Pocillopora alcicornis. Le même corail contient 1/500000 de cuivre. L 'Heterospora abrotanoïdes renferme 1/500 000 de cuivre et 1/50 000 de plomb.
Les Zostera contiennent 1/30 000 d'oxyde de zinc et de man-
ganèse.
La Serpula filicjrana renferme jusqu'à 1 et demi p. 100 de carbonate de magnésie.
D'ailleurs les animaux qui vivent dans l’eau salée empruntent le sel lui-même de cette eau et le laissent pénétrer dans leur sang; les expériences de Frédéricq ne laissent aucun doute sur ce point. Elles peuvent se résumer de cette manière.
Les animaux d'eau douce que l’on transporte dans l’eau de mer lui prennent du sel qui passe dans leur sang : les animaux marins qu’on met dans l’eau douce dessalent leur sang au bénéfice de celle-ci, dans laquelle la chimie retrouve facilement le chlorure de sodium.
Toute la surface osmotique du corps concourt à ce résultat, mais les branchies, grâce à leur minceur, y prennent plus de part que le reste.
Ainsi le sang de l’Écrevisse ne contient que 0,94/100 de sel : celui du Crabe en contient 3,37. La preuve que cette différence tient bien au milieu, c’est que, pendant que les Crabes de la
Régnai» d.
Méditerranée ont 3,39 p. 100 de chlorure de sodium dans leur sang, les mêmes animaux vivant dans l'eau presque douce des bords de l’Escaut n’en ont que 1,48 p. 100.
L’expérience reproduit les mêmes résultats : on peut facilement dessaler un Crabe marin en le faisant passe]1 dans de l’eau de plus en plus douce.
Le même phénomène peut être reproduit chez les Mollusques.
Ce qui est curieux, c’est que le sang seul subit ces différences de salure, la chair des animaux de mer n’est pas plus salée que celle des animaux d’eau douce.
Un autre fait singulier, c’est que le sang des Poissons ne subit pas ces alternatives. Chez ces Vertébrés, le sang des espèces marines n'est pas plus salé que celui des espèces d’eau douce. 11 y a là un fait mystérieux mais qui pourra pourtant nous aider à fixer le mécanisme de la mort des êtres que l'on fait passer de l’eau douce dans l'eau marine.
L’expérimentation s’est occupée d’enlever à l’eau de mer quelques-uns de ses éléments ou d’en faire varier la teneur pour voir comment se ferait l’existence des êtres marins. Le procédé consistait à faire de l’eau de mer artificielle, privée de l’une ou de l’autre des substances que nous avons énumérées. Il y avait même là une certaine importance pratique. Or les résultats ont toujours été les mêmes, les animaux, après avoir langui quelque temps, ont fini par mourir toutes les fois que la disproportion entre l’eau de mer naturelle et l’artificielle a été un peu grande.
Ceci nous explique pourquoi les animaux de l’Océan ne pénètrent pas dans la Baltique et ceux de la Méditerranée dans la mer Noire. Ceux qui s’y acclimatent péniblement ne doivent guère s’y reproduire, d’où la pauvre Faune de ces deux mers.
Pourtant, à propos de notre Exposition Universelle de 1889, Perrier a fait d’importantes tentatives pour fabriquer une eau de mer artificielle qui pût entretenir des animaux marins dans les aquariums du Palais. Les résultats furent remarquables.
LA SALINITÉ
On arriva à faire rester pendant des mois entiers et des Actinies dans une eau de mer ainsi formée
des Huîtres
Eau 3000 grammes.
Chlorure de sodium 79 —
— de magnésium Il —
— de potassium 3
Sulfate de magnésie 5 —
— de chaux 2 —
Il convient pourtant de remarquer que les Huîtres et les Actinies sont des animaux littoraux dont la race est déjà habituée aux variations des (laques par afflux des eaux pluviales : on ne sait pas encore si des animaux de haute mer seraient capables de subsister dans un milieu semblable. La recherche de ce point serait d'un grand intérêt.
Dans un autre ordre d'idées, Pouchet et Chabry ont cherché ce qu'il adviendrait d’Oursins que l'on ferait se développer dans une eau complètement privée de chaux. Où prendraientils la substance qui leur est nécessaire pour leurs spiculés? Les deux expérimentateurs ont d'abord essayé de composer une eau de mer artificielle totalement dépourvue de sels de chaux : cette tentative ne réussit pas : les œufs ne se développaient pas dans un tel liquide. Puis ils ont essayé de supprimer la chaux contenue dans l'eau de mer naturelle en la précipitant par de l'oxalatc de potasse.
Dans ces conditions il se produisait malheureusement une double décomposition et il restait dans l'eau du sulfate de potasse et sans doute un léger excès d’oxalate. Néanmoins l’expérience put être faite : les œufs d’oursins se développèrent et les spiculés apparurent, mais sans être encroûtés de matière dure, puis l'animal succomba toujours et jamais son développement n’alla plus loin. Pendant ce temps les œufs, placés comme témoins dans l’eau normale, suivirent leur développement habituel et arrivèrent promptement à l'état de Pluteus. Pouchet et Chabry ont même remarqué que les œufs placés dans l'eau décalcifiée se développaient avec un retard sur
les témoins pendant tout le temps qu’ils pouvaient encore vivre.
Quoi qu’il en soit de ces faits accessoires, ce qui domine l’histoire biologique de la salinité des eaux, c'est ce fait que les animaux marins meurent quand on les met brusquement dans l’eau douce et réciproquement. Ce fait ne souffre aucune exception, et les cas d’acclimatement que je vous signalerai plus tard ne l’infirment nullement.
La réalité de cette mort étant constatée, il s’agit d’en donner maintenant l’explication.
Paul Bert s’y est appliqué dès 1867.
Plus tard Charles Richet, de Varigny et nous-mème avons ajouté quelques faits à son travail. D’autre part, en Belgique, Plateau avait entrepris des recherches sur le môme sujet.
Pour Plateau, la mort vient par une véritable intoxication résultant de l’absorption du chlorure de sodium par les animaux d'eau douce. Il s'appuie sur ce fait que les animaux protégés par une carapace, comme les Crustacés, se trouvant davantage à l’abri de cette absorption, résistent plus longtemps que les Poissons, par exemple.
Nous pouvons faire à cette théorie quelques objections. D’abord on comprend que le chlorure de sodium, passant dans le sang, soit un poison, bien qu'il y existe normalement; mais on comprend mal pourquoi un Poisson de mer meurt dans l'eau douce, car son immersion dans ce liquide ne lui ajoute pas de chlorure de sodium, mais lui en retire, au contraire.
Ensuite, si le chlorure de sodium passe dans le sang, on doit l’y trouver; or, les recherches de Frédéricq nous apprennent que justement il n’y passe pas chez les Poissons : or ces animaux sont précisément ceux qui succombent le plus vite quand on les transporte de l’eau douce dans l’eau salée. U y a contradiction flagrante, et j’aime mieux adopter la théorie de Bert, qui affirme que la mort survient par suite d'une différence subite qui se produit dans les courants osmotiques, principalement à travers les branchies dont l’épithélium se gontle et
la salinité.
devient un obstacle aux échanges de la respiration. La mort devient alors un simple phénomène asphyxique.
N oici la preuve que les choses se passent bien ainsi. Plongeons deux animaux marins, l’un dans l’eau douce pure et l’autre dans l'eau douce additionnée d’assez de sucre pour qu’elle ait la densité de l’eau de mer. Le premier succombera en quelques minutes, le second vivra plusieurs heures. Si on les pèse, on verra que le premier aura diminué de poids, le second n’aura presque pas changé.
Examinons les branchies, nous les voyons recouvertes d’un épithélium trouble, gonflé, à travers lequel les échanges respiratoires ne se font pas.
D’ailleurs le chlorure de sodium n’est pas le seul sel qui produise ce courant exosmotique. Remplaçons-le par du sulfate de soude, du sulfate de magnésie et donnons à l’eau la densité de l’eau de mer, les mêmes faits se passeront. Un Poisson marin vivra plus longtemps dans la solution de sulfate de magnésie que le Poisson d’eau douce et celui-ci y mourra plus vite.
Une expérience de Ch. Richet démontre très clairement pour nous que la mort est alors un phénomène asphyxique.
Plaçons un Poisson d’eau douce dans l’eau de mer à 10° et un autre dans l'eau de mer à 20°. Celui-ci mourra beaucoup plus vite que le premier. Est-il admissible qu’un poison agisse plus vite à chaud qu’à froid? N'est-il pas plus simple d’admettre que de deux Poissons qui éprouvent des difficultés pour respirer, celui-là mourra le plus vite qui consommera le plus vite la provision d’oxygène de son sang? C'est justement le cas du Poisson qui a le plus chaud.
D'ailleurs le courant osmotique qui gonlle le Poisson d’eau de mer quand il passe dans l’eau douce et qui vide le Poisson d’eau douce qu’on plonge dans l ’eau de mer n’est pas une simple supposition : la balance constate la réalité du phénomène ; chez les Grenouilles, c’est encore beaucoup plus net : une Grenouille plongée dans l’eau de mer y perd rapidement le cinquième de son poids.
L’acclimatation est pourtant possible, mais à une condition, c’est d’aller lentement, de telle sorte que l’animal ait bien le temps de compenser ses pertes.
C’est encore à Paul Bert que nous devons les principales recherches sur ce point. Il met dans un grand aquarium des Daphnies et, chaque jour, il jette dans les lh litres d'eau de cet aquarium o grammes de sel. Au bout de quarante-cinq jours, il y a lo grammes de sel par litre d’eau dans l’aquarium. A ce moment, les animaux succombent. Mais, peu de temps après, on en voit naître une nouvelle génération qui vit à merveille dans l’eau salée. Si les Daphnies étaient mortes, leurs œufs avaient survécu et, chose singulière, ces Daphnies marines mouraient immédiatement si on les mettait dans l’eau douce, qui est pourtant bien l’élément dans lequel vit leur race.
Certains animaux sont d’ailleurs protégés contre les pertes exosmotiques par un mucus répandu sur leur corps ; aussi peuvent-ils passer de l’eau douce à l’eau salée et réciproquement en courant moins de dangers que les autres. Je vous citerai,, par exemple, les Anguilles et, à ce propos, il me revient un épisode expérimental des plus instructifs. Quand Paul Bert faisait scs recherches à propos de l’action de l’eau de mer sur les Anguilles, il remarqua que certaines de celles-ci mouraient pendant que d’autres résistaient. Très perplexe, il chercha la raison de cette différence et s’aperçut que toutes celles qu’il mettait dans l’eau de mer survivaient pendant que toutes celles que prenait le garçon de laboratoire mouraient. La cause en était dans un détail opératoire. Paul Bert saisissait les Anguilles avec une épuisette et les déposait dans le bac d’eau salée. Le garçon essayait de les prendre à la main, puis, pour mieux les tenir, il les mettait dans un torchon, luttait avec elles, essuyait ainsi tout le mucus qui recouvre leur corps et les désarmait vis-à-vis de l’action osmotique du sel.
Bert a poussé plus loin ses études, il a placé des animaux marins dans l’eau sursalée. Il met dans trois bacs A, B, C, de 40 litres de capacité cf parfaitement aérés : A, 2 Plies, 2 Carre-
LA SALINITÉ
lois, 5 \ icilles avec des Ulves ; B, 2 Spinanchies, 2 Mugil capito , 2 Crabes ; C, 2 Gobies, 2 Syngnathes, 2 Bernard-l’Hermite. Ions les jours on ajoute les produits de l'évaporation de 120 litres d eau de mer divisés en 180 paquets, un paquet par bac et par jour. Chaque paquet représente ainsi 75 centilitres d'eau de mer.
Les êtres vivants meurent dans l'ordre suivant :
Les
Ulves quand le
sel
est augmenté
de
Les
Crabes
Les
Syngnathes
Les
Mugils
Les
Bernards
Les
Plies
Les
Gobies
Les
Spinanchies
Les
Carrelets
Les
Vieilles
L’expérience avait duré vingt-quatre jours. Si l'on suppose quelle ait été faite par évaporation, on voit que les animaux seraient morts lorsque le volume de l’eau aurait été réduit de 17 à 40 p. 100.
En opérant avec un seul des sels de l'eau de mer, le sulfate de magnésie, j’ai pu aller plus loin encore que Paul Bert, mais alors en procédant plus lentement encore. Voici une Carpe d'un an : elle est dans de l'eau qui contient 50 grammes par litre de substance saline, presque le double de l’eau de mer, e( la Carpe est un animal d’eau douce.
En voici une autre qui vit dans le sulfate de soude : il y a 40 grammes de sel par litre.
Seulement, pour arrivera de pareils résultats, j’ai procédé avec une extrême lenteur. J'ai mis cinq mois à amener la dose de sulfate de 0 à 50 grammes par litre.
C’est sans doute par ce mécanisme d’acclimatement que certains autres animaux peuvent vivre à la fois dans le milieu marin et dans les rivières. C’est par tâtonnement, aux embouchures, que l’acclimatement se fait. Plateau raconte avoir
pèche des Chevrettes dans l'Escaut jusqu'à Anvers. Frédéricq, dans les fossés salés qui avoisinent Roscotî, se souvient d avoir pris d’un meme coup de filet des Grenouilles et des Crabes. 11 existe dans le lac d'Arcqua, près de Padoue, des Mugils qui vivent dans l'eau tout à fait douce.
A côté de ceux-là, certains Poissons vivent dans la mer et viennent pondre dans les eaux douces : ce sont les Anadromes (Saumon, Alose, Truite de mer); d'autres, au contraire, quittent les eaux douces pour aller frayer dans la mer : ce sont les Catadromes (Anguilles).
Dans les Anadromes, il convient de faire encore une division. 11 y en a, comme le Saumon, qui sont de vrais Poissons de mer, car ils ne passent que leur jeunesse dans les eaux douces, ils y reviennent frayer, mais vivent vraiment dans l'Océan.
D'autres, comme les Ombres-Chevaliers, les Lottes, vont seulement jusqu’à l'embouchure et demeurent de vrais Poissons d’eau douce toute leur vie.
Dans bien des cas, qui nous sont fournis par les époques géologiques, de grandes étendues d’eau douce ont été envahies par la mer avec assez de lenteur pour que les animaux se soient habitués et acclimatés doucement à la salure progressive. C’est ce qu’on voit pour la mer Caspienne, par exemple, où l’on rencontre simultanément des animaux propres à la mer comme le Sterlet, l’Esturgeon, le Cardium, et en meme temps des animaux bien nettement d’eau douce comme la Brême, la Carpe,
le Brochet.
Par un mécanisme inverse, la Baltique, qui communiquait autrefois largement avec l’Océan, n'est plus en rapport avec lui que par le Sund. Nous l’avons déjà vu, la Baltique se dessale sensiblement, si bien que des espèces nettement marines s’ac-
climatent à l’eau douce que versent en abondance les grands fleuves. Dans cette mer singulière, on rencontre le Surmulet, le Cotte, les Trigles, l’Espadon, les Gobies, la Baudroie, Poissons nettement marins, et avec eux le Gardon, le Rotengle, le Brochet, la Perche, la Brême, espèces d’eau douce.
LA SALINITE.
Certains Calcinons vivent dans les lacs d'eau douce de l'Amérique du Nord, dans les lagunes de la Vénétie, et jusque dans les eaux tout à fait douces du lac de Carde.
Ce que la nature a fait spontanément, l’homme le reproduit dans son intérêt. Ainsi, en Norvège, on a acclimaté des Saumons à ne jamais retourner à la mer, en les enfermant dans des étangs clos. Les animaux se contentent alors de remonter dans les cours d'eau qui aboutissent à ces étangs.
La contre-partie a été aussi réalisée; on a accoutumé des Saumons à vivre dans la mer en réservoir clos, sans jamais pouvoir remonter en eau douce; cette expérience n’a pas donné, d'ailleurs, d’aussi heureux résultats.
G obin a réuni un grand nombre d’observations analogues dues aux anciens. Le temps considérable qui s’est écoulé depuis qu’on lésa faites, l’imagination habituelle des auteurs latins, leur enlève bien de la valeur. Il faut pourtant en parler.
Columelle raconte qu’on peuple de Mules, de Chiens de mer, de Bars et de Daurades les lacs d’eau douce de l’Etrurie. Il ajoute que, dans les fossés marécageux de la côte du Latium, il est facile d’élever des Soles, des Plies, des Turbots, et, même des coquillages comme les Palourdes, les Huîtres et les Pourpres.
Les modernes ont, sur ces points, suivi l'exemple des anciens avec des fortunes diverses.
On a parfaitement acclimaté le Bar dans les étangs qui avoisinent Arcachon ; c’est, d’ailleurs, un Poisson d’embouchure.
Les Cottes, Poissons de mer, ont été introduits avec succès dans les grands lacs de la Suède. Déjà, au siècle dernier, on avait mis des Mulets dans une rivière d’eau douce; on les y avait vus vivre et même, dit-on, se reproduire.
Arnould ayant introduit une grande quantité de jeunes Muges pesant quelques grammes, dans un grand étang d'eau douce, prit, quelques années après, de ces animaux qui avaient atteint le poids de 2 kilogrammes. — En 18G3, M. Caillaud apprenait, à la Société d’Acclimatation, que deux propriétaires
vendéens avaient acclimaté, dans les fossés d'eau douce qui traversent leur propriété, des Bars, des Soles et des Plies, et que même ces animaux semblaient être, à âges égaux, en bien meilleur état que ceux qui sont dans la mer.
Du reste, les Muges remontent naturellement en eau douce. Dans la Loire, on en pêche à 12b kilomètres de la mer; dans la Charente à 8b kilomètres; dans l’Adour à 60 kilomètres; dans le Rhône à plus de 80 kilomètres. Quand ils remontent nos lleuves, on les voit quelquefois franchir les arches des ponts en troupes serrées et innombrables, les plus gros en tête, puis le moyens, et enfin les plus petits.
Je pourrais multiplier considérablement ces exemples; je vous citerai encore le Hareng, que l'on pêche en Angleterre dans les cours d’eau ou il remonte très haut. En Allemagne, on l'a vu à 1 20 kilomètres de l ’embouchure de l’Oder ; Valenciennes prétend même qu'il est possible de le faire vivre dans des étangs d'eau douce.
Jonathan Franklin affirme avoir vu des Morues vivre dans l’eau douce; il va jusqu’à prétendre que leur acclimatation pourrait être industriellement profitable.
Les Poissons plats se pêchent très souvent dans les rivières. On en prend dans la Tamise, en amont de Londres.
On prend des Flots dans la Loire, à Angers. En 1818, on en a pêché un à Metz; en 1842, on en a pris deux à Trêves et un autre à Mayence.
La Sole et la Plie se capturent fréquemment dans les lleuves, loin des embouchures maritimes. Mais c’est la Limande qui vit encore le plus souvent dans les eaux douces; on en a pris dans la Loire, à Ncvers, et même dans l'Ailier, près de Clermont- Ferrand, à 4b0 kilomètres de toute eau salée.
Les Requins vivent dans le Gange, et les Raies dans l’Amazone. Lne espèce particulière se trouve dans le Yar, au milieu des montagnes.
Il n y a pas de rivière où on n’ait pris des Esturgeons ; on en a pêché dans la traversée même de Paris. Le grand Frédéric en