Mais , toutes ces sensations et toutes ces
9^ PROrElÉTÊS ET FONCTIONS
facultés occupent-elles concurremment le même siège dana ces organes ? ou bien y a-t-il , pour chacune d'elles , un siège différent de celui des autres? ^
19. Voici quelques expérioûces qui résolvent pleinement , à ce qu'il me semble , cette impor- :< tante difficulté.
§. ni.
s^ 1. J'enlevai, sur up pigeon, par couches suc-
cessives et n)énagées, toute la portion antérieure du lobie cérébral djroit , et toute la portion supérieure et moyenne du gauche.
La vi^ s'aff^^iblit de plus en plus et petit à petit , à mesure que j'avançai, et ne tut totalement perdue 4es deux côtés qu'à la suppression d^s cauchçs v<^isines du noyau central des deux lobes.
Mais, du momient qu'elle fut perdue, l'auditi4^ le fut aussi; et, avec l'audition et la vue , toqtes les facultés intellectuelles et sensitivea.
2. J'enlevai sur un autre pigeon , par couches égalepoent successives et ménagées, toute la portion extéi;ieure et postérieure des deux lobes cérébraux, jusqu'à quel,ques lignes du noyau central de ces lobes»
DU SYSTÈME NERVBUX. 99
A mesure qu'avançait cette ablation, la vue s'affaiblissait graduellement et sensiblement ; l'audition s'affaiblissait comme la vue; toutes les autres facultés , comme l'audition et la vue : et dès que l'une d'elles fut tout-à-fait perdue, elles le furent toutes.
3. Enfin, sur un troisième pigeon, je dépouillai , pour ainsi dire , et je mis à nu le noyau central des deux lobes , par l'ablation successive et graduelle de toutes Içs couches supérieures , postérieures et antérieures.
A chaque, nouvelle couche, la vue perdit de son énerf^ie ; et dès que l'animal ne vit plus , il n'entendit plus , il ne voulut plus , ne se souvint plus» ne jugea plus, et fut absolument dans le même cas qu'un animal totalement privé de ses lobes.
4- Ainsi, 1® on peut retrancher, soit par devant , soit par derrière , soit par en haut , soit par côté 5 une certaine étendue des lobes cérc- ' braux , sans que leurs fonctions soient perdues. Une portion assez restreinte de ces lobes suffît donc à l'exercice de leurs fonctions.
2* A mesure que ce retranchement s'opère , toutes les fonctions s'affaiblissent et s'éteignent graduellement ; et , passé certaines limites, elles sont tout -à- fait éteintes. Les lobes cérébraux
COUCOU reot donc par tout leur eusemblè à Texercicé plein et entier de leurs fonctions.
3* Enfin, dès qu'une sensation est perdue, toutes le sont; dès qu'une faculté disparaît, toutes disparaissent. Il n'y a donc point de sièges divers ni pour les diverses facultés, ni pour les diverses sensations. La faculté de sentir , de juger ou de vouloir une chose, réside dans le tnême lieu que celle d'en sentir , d'en juger, d'en vouloir une autre ; et conséquemment cette faculté, essentiellement une, réside essentiellement dans un seul organe.
5. L^s divers organes des sens n'en ont pas moins chacun une origine distincte dans la masse -cérébrale. On a déjà vu que le principe prîmorclial de l'action de la rétine et du jeu de l'iris dérive des tubercules quadrijumeaux. Pareillement, les sens du goût, de l'odorat, de l'ouïe,
tirant, comme la vue, leur origine particulière du renflement particulier qui donne naissance à leurs nerfs.
6. On peut donc , en détruisant séparément chacune de ces origines particulières, détruire séparément chacun des quatre sens qui dérivent d'elles; et l'on peut, au contraire, détruire, sinon tous ces sens, du moins tout leur résultat, d'un seul coup, par la seule destruction de l'or-
nu SYSTEME NERTEUX. lOt
gane central où s'effectuent et se consomment leurs sensations.
§. IV
1 . On vient de voir qu'il est possible de retrancher une certaine étendue des lobes cérébraux , sans que ces lobes perdent complètement leurs fonctions ; il y a plus : ils peuvent les recouvrer en entier après les avoir complètement perdues.
2. Je dépouillai, sur un pigeon, le noyau central des deux lobes, par couche^ graduelles et successives ; et je m'arrêtai aussitôt que , par l'effet de cette dénudation , l'animal eût perdu l'usage de tous ses sens et de toutes ses facultés intellectuelles.
Dès le premier jour, les deux lobes cérébraux mutilés devinrent énormes; leur tuméfaction diminua dès le second; elle avait presque disparu dès le troisième. Le pigeon commença dès lors à réacquérir peu à peu la vue , l'ouïe , le jugement, la volition, et le reste: au bout de six jours il eut réacquis le tout; et, ce qui ne doit* pas être omis , dès qu'il eut recouvré l'une de ses facultés , il les eut itecouvrées toutes.
3. Sur un autre pigeon, je portai un peu plus loin ce dépouillement : l'animal perdit, comme le
lOâ s PROPRIÉTÉ» ET FONCTIONS
précédent , toutes ses facultés intellectuelles et sensitîves ; mais il ne les recouvra plus jamais qu'imparfaitement.
4. Sur un troisième pigeon, je poussai ce dépouillement plus loin encore : et, pour le coup^ toutes ces facultés furent sans retour perdues.
5. Ainsi, pourvu que la perte de substance éprouvée par les lobes cérébraux ne dépasse pas certaines limites , ces lobes recouvrent , au bout d'un certain tems , Texercice de leurs fonc-tions ; passé ces premières limites , ils ne le recouvrant plu3 qu'imparfaitement ; et passé ces Qouvelles limites encore, ils ne le recouvrent plus du tout. Enfin, dès qu'une sensation revient, toutes reviennent ; dès qu'une faculté re* parait , toutes reparaissent.
1. J'enlevai, par couches successives, toute la moitié supérieure du cervelet, sur un jeune coq.
L'animal perdit aussitôt toute stabilité , toute régularité dans ses mouvemens ; et sa démarche chancelante et bizarre rappelait tout--à-fait la démarche de l'ivresse.
Quatre jours après, l'équilibre était moins troublé; la démarche plus ferme et plus assurée.
DU STSTiME NERVEUX. lo5
Quinze jours après, l'équilibre était totalement rétabli.
â. J'enlevai, sur un pigeon, à peu près la moitié du cervelet ; et je retranchai cet organe en entier sur une poule
Au bout de quelque tems, le pigeon eut repris tout son équilibre ; la poule ne le reprit jamais : elle survécut pourtant plus de quatre nàois i l'opération.
3. J'enlevai les couches supérieures dii tubercule quadrijumeau droit sur un pigeon , et les couches supérieures du gauche sur un autre.
Dès le quatrième jour, chacun de ces pigeonis y vit un peu de l'œil qu'il avait perdu ; à dater de cette époque , il y vit chaque jour davantage î il y vit tout- à-fait quelques jours après.
4- Les tubercules quadrijumeaux et le cervelet partagent donc , avec les lobes cérébraux , le double privilège et de réacquérir leurs facultés après les avoir perdties , et de les réacquérir intégralement, quoiqu'ils ne soient plus intègres eux-mêmes.
§. VI
I. En résultat final, cette dégradation immédiatement complète de l'organe par une seule
i04 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
de ses parties ; cette restitution complète de la fonction par une seule partie de Torgane ; tout cela montre bien que chacun de ces organes ne forme qu*un seul organe : car Taltération d'un seul point altère tout , et la conservation d'un seul point restitue tout
a. Tout cela est, en outre, une contre-épreuve bien décisive de mes premières expériences. Puis- ,que chaque fonction se maintient, s'altère ou se restitue avec un organe donné, elle appartient donc à cet organe .-puisque chaque organe n'altère, ne maintient ou ne restitue qu'une seule fonction propre et déterminée , il n'y a donc que celle-là qui lui appartienne. Les fonctions de ces organes sont donc bien distinctes ; ils sont donc bien distincts eux-mêmes; et chacun d'eux, comme chacune d'elles , constitue un organe ou une fonction bien propre et bien spécifique*
S- vu.
1. Je mis à nu les deux lobes cérébraux, à la fois, spr une forte poule.
Je fendis ensuite le droit en travers et le gauche en long; mais tous deux également dans toute \e\xf étendue, dans toute leur profondeur, et tous deux également dans leur région çioyenne*
. DU système: neryeux. io5
L'animal éprouva sur-le-champ les mêmes phénomènes que s'il eût été totalement privé de ses deu^ lobes : c'est-à-dire qu'il perdit aussitôt toute sensation et toute faculté intellectuelle.
Durant les six premiers jours , il n'entendait, ni ne voyait, ni ne donnait aucun signe de volition. Presque toujours endormi ou assoupi , il ne bougeait qu'autant qu'on l'irritait.
Les deux lobes très tuméfiés dépassaient de beaucoup le niveau du crâne.
Le septième jour, l'animal commençait à aller et venir de lui-même; il entendait déjà, quoique faiblement : il voyait un peu de l'ceil droit, c'e$tà-dire de l'œil opposé au lobe fendu longitudinalement, mais il n'y voyait aucunement du gauche^
La tuméfaction des lobes avait diminué beaucoup.
Le huitième jour, la poule reprend l'usage de ses sens et de ses facultés avec un progrès étonnant ; elle entend déjà très bien , y voit très bien de l'œil droit , mais non du gauche ; elle marche beaucoup, est moins souvent et moins long-tems endormie : jusqu'ici il avait fallu la nourrir, maintenant elle commence à chercher sa vie ; elle becquette et boit.
La tuméfaction des lobes est dissipée.
Le douzième jour, la poule a repris tous ses sens et toutes ses facultés , hors la vue de l'œil gauche.
Le cinquantième jour, la poule ne diffère en aucune manière d'une poule qui n'eut subi aucune opération. Une seule chose lui manque toujours , c'est la vue de l'œil gauche ; vue qu'elle n'a jamais recouvrée , bien que je l'aie laissée survivre plus de six mois à l'opération.
2. On a vu plus haut combien d'un seul sens perdu par le fait des lobes cérébraux , on peut conclure înfaiHiblement la perte de tous les autres sens et de toutes les facultés intellectuelles.
Il n'y avait donc pas à douter ici que le lobe opposé à l'œil dont la poule ne voyait plus> ne fut aussi totalement privé du reste de ses fonctions.
En effet , ayant enlevé le lobe opposé à l'œil dont il y voyait, l'animal fut tout aussitôt dans le même cas qu'un animal qui a perdu ses deux lobes.
3. Je fis, sur une autre poule, l'expérience inverse. Je fendis le lobe cérébral droit longitudinalement , et d'un bout à l'autre; l'animal perdit soudain la vue de l'œil gauche. Mais, dès le septième jour, il commença à y revoir encore de cet œil, et il y voyait tout-à-fait bien le huitième.
Je supprimai alors le lobe cérébral gauche en entier.
* En reprenant la Yue de Toeil gauche , l'animal avait aussi repris en même tems et tous ses autres sens et toutes ses facultés intellectuelles.
4. Sur un jeune coq , je fendis longitudinalement et d'un bout à l'autre les deux lobes cérébraux.
Tout aussitôt ces deux lobes se tuméfièrent énormément, et l'animal perdit toutes ses facultés intellectuelles et sensitives.
^ Puis la tuméfaction se dissipa peu à peu ; l'animal reprit peu à peu toutes les facultés qu'il aYait perdues : au bout de sept à huit jours il les eut toutes reprises.
5. Sur un autre jeune coq, je fendis les deux lobes cérébraux transversalement, toujours dans leur région moyenne, et toujours d'un bout à l'autre.
L'animal perdit soudain tous ses sens et toutes SCS facultés, et tous ces sens et toutes ces facultés furent perdus sans retour. Il survécut pourtant plusieurs mois à l'opération.
6. Je fendis, sur un pigeon, le cervelet en long; je le fendis en travers sur un autre.
Chez ces deux pigeons, le cervelet se tuméfia d'abord beaucoup; l'équilibre de la marche, de
108 PROPRIETES ET FONCTIONS
la Station , du yol , fut d'abord singulièrement troublé : mais , au bout de quelques jours , la tuoiéfaction disparut ; l'équilibre se rétablit ; et les deux pigeons marchèrent, volèrent, se tinrent debout comme à l'ordinaire.
7. Je fendis transversalement le cervelet d'une poule: elle perdit aussitôt l'équilibre; elle l'avait réacquis douze jours après.
8. Sur iine autre poule, je fendis le cervelet longitudinalement. L'animal perdit d'abord l'équilibre ; il le réacquit enèuite.
g. Ainsi , les sections longitudinales des lobes cérébraux, quels que soient leur siège et leur étendue , sont bientôt suivies de réunion de l'organe avec réintégration entière de la fonction ; tandis que le^ sections transversales ne sont jamais suivies ni de la réunion de l'organe ni du retour de la fonction, lorsqu'elles dépassent une certaine étendue et occupent un certain siège.
Les sections transversales du cervelet, au contraire , sont tout aussi bien suivies de réintégration parfaite et de l'organe et de la fonction que les sections longitudinales.
1 o. La raison de cette différence est palpable : une section transversale' des lobes cérébraux, quand elle est complète (et il ne s'agît ici que de celles-là), sépare complètement une portion de
DU SYSTEME NSRVEUX. 109
Torgane de ses racines ; et cette portion , ainsi séparée, meurt. Une pareille section équivaut donc à une véritable perte de substance; et, comme on Ta déjà vu, une perte de substance quand elle dépasse certaines limites , destitue sans retour Torgane de ses fonctions.
11. Dans le cervelet, au contraire, aucune section ne sépare une portion de l'organe de ses racines : les deux portions divisées peuvent donc se rejoindre , et cette jonction ramener Texercice de la fonction.
§. Vin.
1. Il me resterait bien des faits à joindre à ceux qui précèdent; il resterait surtout à indiquer le mode de réunion, de cicatrisation et d'inflammation qu'affectent les lésions des diverses parties cérébrales. Pour ne point trop alonger ce Mémoire , je renvoie tout cela ailleurs.
2. J'ajoute seulement ici que tout ce qu'on a dit d'une-prétendue régénération de substance, dans les plaies du cerveau , n'est aucunemeiQt fondé. Ce qui sans doute a pu faire imaginer une pareille régénération , c'est la tuméfaction énorme qu'éprouvent d'abord les parties cérébrales blessées : tuméfaction telle qu'on dirait ,
au premier aspect , que plus on retranche de ces parties et plus il en pousse. Mais , au bout de quelque tems , la tuméfaction disparait ; les parties reviennent à leur volume naturel ; et Ton voit bien alors que tout ce qui a été enlevé manque, et manque éternellement, quelque tems que l'animal survive à l'opération.
§. IX
1. J'arrive à la délimitation de Veffet croisé dans le système nerveux.
2. C'est une opinion , depuis Hippocrate , si générale qu'on peut la dire presque universelle, que, dans les plaies du cerveau, la convulsion est toujours du côté blessé , et la paralysie , au contraire , du côté opposé à la blessure.
5* Haller a cru cette opinion d'Hippocrate confirmée par ses expériences. Il ajoute pour- * tant, avec sa savante réserve accoutumée : « Je « souhaiterais que cette partie de mes expériences f fût plus constatée , et je ne hasarderais pas • encore de la donner pour évidente >. »
4* Lorry semble plus sûr de ce qu'il avance ,
* Mémoires sur la nature sensib. et irritai, des parties du corps anim.; tom. I, pag. ao5.
pu SYSTÈME NSRTECX. 111
lorsqu'il dit que, dans les blessures de la moelle aloDgée , la convulsion est toujours du côté piqué,, et la paralysie de Taulre \.
5. On verra bientôt, par ce qui va suivre, combien le doute de Haller était fondé , l'expérience de Lorry incomplète , les observations d'Hippocrate complexes, et conséquemment équivoques.
1 . Le retranchement d'un seul lobe cérébral s'accompagne toujours, ainsi qu'on Ta déjà vu> d'une faiblesse plus marquée 4ans le côté du corps opposé à ce lobe.
Avec le retranchement du lobe cérébral droit , par exemple , coïncide constamment une plus grande faiblesse du côté gauche ; et , avec le retranchement du lobe gauche , une plus grande faiblesse du côté droit.
2. Il importait de savoir si cet effet croisé s^étend à tout le système nerveux ; ou, s'il ne s'y étend pas , à quelles parties il se borne , et à quelles il est remplacé par Veffbt direct.
Tel a été l'objet des expériences suivantes.
< Acad. des scienc. ; Mémoires des sav. étr., tom. lU.
112 PROPRIETES ET FONCTIONS