‹ Récherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, dans les (volume 2)Chapitre 28 sur 58 · SUPPLEMENT · texte numérisé non relu

SUPPLEMENT

AUX EXPÉRIENCES SUR LES DIVERSES PARTIES QUI COMPOSENT LA MASSE CEREBRALE.

Pour ne pas trop compliquer la marche des idées dans le Mémoire qu'on vient de lire, je n'ai rapporté que ks faits absolument nécessaires à l'établissement des résultats. Dans le récit de ces faits , comme dans la déduction de ces résultats 5 je n'ai gu?re insisté même que sur les cir^ constances fondamentales , et qui tendaient le plus vivement au but.

Presque toujours je me suis borné aux expériences faites sur une espèce donnée de chaque classe ; mais ces expériences , je les avais toujours répétées sur une inûnitç d'autres espèces.

Je vais réunir ici Quelques unes de ces expériences comparatives. On sera sûrement bien aise d'observer et de suivre, da^s les divers animaux, les formes diverses dont les mêmes faits se revêtent et se nuancent.

Expériences sur les lobes cérébraux.

£xp. I.,Sar une poule.

J'enlevai, sur une poule, les deux lobes cérébraux à la fois , en respectant soigneusement les couches inférieures de ces lobes auxquelles ks racines des bulbes olfactifs adhèrent.

Cette poule devint, à Tinstant, sourde et aveugle ; prit l'air assoupi d'abord, et bientôt s'endormit tout-à-fait.

Le lendemain , elle n'avait presque pas bougé de la place où je l'avais laissée la veille, et se trouvait encore faible. Je me bornai à la faire boire.

Le surlendemain, elle avait déjà repris des forces ; je la fis boire et manger.

Quelques jours après, elle allait parfaitement * bien. Quinze jours plus tard, son embonpoint s'était accru d'une, manière sensible.

Elle survécut ainsi plus de six mois et demi à la perte de ses lobes ; mais à cette époque , l'ayant mise avec d'autres poules , dans le dessein de voir comment elle s'y prendrait pour vivre avec elles, celles-ci la battirent tellement, et

elle se laissa tellement battre par elles qu elle en mourut bientôt.

Du reste, jamais elle ne donnait aucun signe de Tolonté manifeste. Les caresses du mâle étaient indifférentes; elle ne savait ni se remiser ni manger d'elle-même.

Vainement approchait-on la nourriture de son bec ou de ses narines; vainement la lui mettait-on dans le bout du bec; la poule ne flairait, ni ne sentait j ni n'avalait : la nourriture restait éternellement dans le bout du ^ec.

S'il se rencontrait quelque obstacle sur sa route , l'animal ne savait ni l'éviter ni s'en détourner.

Digérer ce qu'on lui faisait manger, dormir en digérant , faire de tems en tems quelques pas sans but, changer machinalement de place, opérer, de loin en loin, quelques mouvemens déterminés par la seule fatigue de ses jambes : voilà ce qui composait toute son existence , et ce qui a composé l'existence de tous ses jours durant plus de six mois entiers.

Mais cet animal, destitué de toute sensation, de toute intelligence , n'en conservait pas moins toutes ses facultés locomotrices : et pourvu qu'on l'y excitât, il courait, volait, sautait, marchait, avec un aplomb, une régularité parfaite.

126 PROPHIÉTÉS ET FONCTIONS

Exp. II..Sar un pigeon.

\ J'ôtaî les deux lobes cérébraux à cet animal ; il survécut quatre mois* Toutes ses sensations » toute son intelligence, furent perdues sans retour; mais il conserva constamment toutes ses facultés locomotrices.

Exp. III. Sur un autre pigeon.

Ce pigeon survécut à peu près deux mois à la perte de ses lobes cérébraux.

Exp. IV. Sur un jeune coq^

Les deux lobes cérébraux furent enlevés à un jeune coq : il survécut plus de trois moîsjà Topération.

i"" L'animal privé de ses lobes cérébraux a donc perdu Tusage de tous ses sens; car, quelque tems qu'il «urvive à l'opération , il est bien constant, bien positif, bien incontestable qu'il n'use plus d'aucun.

Or, l'effet, l'usage , le résultat d'un sens , c'est de provoquer une sensation : l'animal qui n'use plus d'aucun de ses sens n'a donc réellement plus de sensations.

DU SYSTÉMB NERVEUX. 1 S-J

2° D'un autre côté, si, durant des mois entiers qu'il survit à l'opération , l'animal ne donne plus aucun Signe de volonté ; s'il ne sait pas même manger, s'abriter, fuir ou se défendre , il a perdu toute intelligence.

S'il reste constamment assoupi , si sa stupidité va jusqu'à ne plus bouger qu'autant qu'on l'y excite ; mais si , quand on l'excite , il se meut avec la plus parfaite régularité , les facultés sensitives et intellectuelles sont bien essentiellement distinctes d^s facultés locomotrices.

Au reste, cette indépendance formelle des facultés locomotrices et des facultés intellectuelles ressort de toutes mes expériences. La perte des lobes cérébraux ne fait rien perdre aux premières; réciproquement la perte du cervelet ne fait rien perdre aux secondes : il y a donc entre les unes et les autres une indépendance complète et fondamentale.

3* J'ai dît ci- devant que l'animal privé de ses lobes cérébraux ne mange plus, même lorsqu'on lui met la nourriture sur la langue ou sur le bout du bec ; et , d'un autre côté, j'ai dit qu'il avale parfaitement la nourriture qu'où lui enfonce dans la bouche. Ceci exige une petite explication.

Lorsqu'on met un grain de blé dans le bout

du bec d'une poule , comme lorsqu'on lui met le bec dans Teau, si elle happait le grain, ou humait l'eau , ce serait une preuve qu'elle a senti ,

et qu'elle a voulu : aussi ne boit-elle ni ne mange-t-elle alors ; mais, au contraire, quand on lui verse l'eau , ou qu'on lui enfonce l'aliment dans le fond de labouche, elle avale, parceque l'action d'avaler, en soi , ne dépend ni de la volonté ni du sentiment raisonné, et qu'il suffit qu'un corps touche le pharynx pour qu'aussitôt la déglutition s'opère. Ce n'est donc encore ici qu'un mouvement commencé qui s'achève : il a commencé sans la volonté de l'animal, puisque c'est une mîain étrangère qui a porté l'aliment dans sa bouche; il s'achève sans sa volonté, puisque, en soi, le phénomène de la déglutition ne dépend pas d'elle.

Exp. V. Snr nn coq.

J'enlevai les deux lobes cérébraux à la fois sur un énorme coq.

Cet animal venait de manger beaucoup au moment où je l'opérai , aussi survécut-il à peine quatre heures à l'opération.

i"" On ne doit jamais opérer des animaux qui aient resté trop long^tems sans prendre de la nourriture, ou qui soient encore farcis de celle

qu'ils viennent de prendre : dans les deux cas , ils meurent promptement dans un état dé faiblesse profonde.

U y a un singulier moyen de remédier à la trop grande réplétion des oiseaux , lorsqu'ils menacent de périr durant l'opération même : c'est de leur ouvrir le jabot , et d'en extraire les alimens ; on les voit aussitôt reprendre des forces , et résister quelquefois avec succès à l'expérience.

2" Une autre remarque assez curieuse , c'est que l'ablation des lobes cérébraux, coïncidant avec une trop forte réplétion , est toujours plus funeste qu'une pareille réplétion coïncidant avec l'ablation du cervelet.

Il y a plus : l'ablation des lobes cérébraux ralentit beaucoup la digestion , tandis que celle du cervelet, au contraire, l'accélère et l'anime.

Peut-être cette différence , dans l'activité des organes digestifs, ne tient-elle qu'à ce que l'animal sans lobes est presque toujours assoupi ou endormi , tandis qu'il n'est pas d'animal plus éveillé ni qui fatigue plus que celui à cervelet mutilé ; car la difficulté qu'il a d'attraper un équilibre stable l'empêche de dormir, et s'il y réussit quelquefois , ce n'est qu'en se tenant rencogné entre deux objets qui le soutiennent ou le supportent.

l30 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

Ezp. YI. Sur une poule 9 sur nu pigeon et sur un canard.

J'enlevai le seul lobe cérébral droit à une poule f le seul lobe gauche à un pigeon , et le seul droit à un canard.

Ces trois animaux suryécurent fort long-tems, et conservèrent toujours tous leurs sens et toutes leurs facultés intellectuelles , hors la vue de Toeil opposé au lobe enlevé.

Exp. VU. Sur un canard.

Je retranchai , sur un gros canard , d'abord le lobe cérébral droit : la vue fut soudain perdue de Tœil gauche.

L'animal voyait parfaitement de l'œil droit , entendait très bien , se tenait parfaitement d'aplomb (sauf un peu de faiblesse du côté gauche, laquelle disparut bientôt) ; il marchait , courait, volait, conservait toute son intelligence et toute la spontanéité de ses actions ; il criait quand on l'effrayait , etc. , etc.

Je retranchai le second lobe ; l'animal n'y vit plus d'aucun œil , n'entendit plus , ne donna plus aucun signe de spontanéité. Il ne bougeait plus, à moins qu'on ne l'excitât fortement ; mais alors il marchait , courait , sautait , volait , avec

DU SYSTEME NERVEUX. l3l

une harmonie, un équilibre, une justesse parfaite.

Je le fis vivre dans cet état plus de quatre mois, et jamais, durant tout ce tems, il ne donna signe ni d'intelligence, ni de volonté, ni de sensation effective.

On a vu que les poules sans lobes ne becquettent plus ; pareillement le canard , privé de ses lobes, ne barbotait plus.

Exp. VIII. Sar une hirondelle domestique.

Je retranchai les deux lobes cérébraux sur une hirondelle.

Tout le monde connaît Textrême vivacité de ce joli petit oiseau ; mais à peine eut-il perdu ses lobes, qu'il parut aussitôt comme frappé de stupeur et de léthargie : il ne voyait plus , n'entendait plus, ne bougeait plus à moins qu'on ne l'irritât; et cepen'dant, quand on l'irritait, il volait, courait , sautait avec la même précision et la même grâce qu'auparavant.

Ezp. IX. Sur une soorift.

J'enlevai les deux lobes cérébraux sur une souris.

Ce petit animal , habituellement si vif et si alerte, devint aussitôt immobile; il n'y voyait plus, n'entendait plus, ne cherchait plus à fuir:

l32 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

il avait perdu toutes ses facultés iutellectuelles et sensitives.

"Ett* X. Sar ane tattpe.

Cette taupe, en perdant ses lobes cérébraux, perdit jusqu'aux deux instincts qui dominent toutes ses allures , celui de flairer et celui de fouir.

Une taupe, placée sur un tas de terre, s'occupe aussitôt d'y creuser ou fouir un trou , et de s'y cacher ; placée hors de terre , elle flaire et explore tout avec son long nez : la taupe sans lobes ne flairait ni ne fouissait plus.

Exp. XI. Sur un chat.

Ce chat, durant Tablation des parois crâniennes, était devenu féroce; à peine les deux lobes cérébraux furent-ils enlevés qu*à la férocité succéda le calme.

On avait beau l'irriter, le piquer, le blesser alors , il s'agitait bien encore , mais sans changer presque de place , mais sans savoir fuir , mais sans songer à se défendre.

Ainsi, i"" non seulement les animaux^ privés de leurs lobes cérébraux, perdent toute sensation, toute intelligence en général; ils perdent encore jusqu'à ces instincts propres , înhérens à chaque espèce et si tenaces en chacune d'elles :

le canard ne barbote plus, la poule ne becquette plus , le rat ne se cache plus , la taupe ne fouit plus ; le chat devient calme, Thirondelle grave et posée.

â^ D'un autre côtd, nul de ces instincts, comme nulle des facultés intellectuelles ou sensitives , ne se perd ni par le cervelet ni par les tubercules quadrijumeaux.

Tous ces instincts, comme toutes ces facultés, appartiennent (Jonobien exolusivemeat à la fa-^ culte de sentir et de vouloir; et cette faculté, aux lobes cérébraux.

Exp. XII. Sur une caille.

J'enlevai les deux lobes cérébraux sur une caille. Ce joli animal, naturellement si éveillé, parut aussitôt plongé dans un assoupissement dpnt il ne sortit plus.

Exp. XIII. Sur up chieo^

Les deux lobes cérébraux enlevés , perte absolue et soudaine des facultés intellectuelles et sensitives ; conservation parfaite des facultés lo-^ comotrices.

Exp. XIV. Sur un rat.

A peine eut-il perdu ses deux lobes cérébraux ,

l34 PROPRIÉTÉS BT FONCTIONS

qu'il defint sourd, aveugle, et ue bougea plus qu'autant qu'on l'y excita*

Exp. XV. Sur nn moineau.

J'enlevai , sur un moineau , les deux lobes cérébraux à la fois; cette double extirpation fut d'abord suivie d'une faiblesse générale assez grande. Bientôt revenu à lui , l'animal avait perdu la vue de ses deux yeux; il n'entendait plus, ne donnait plus aucun signe ni de volition ni de sensation effective ; mais il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses pattes ; il marchait quand on le poussait ou qu'on l'irritait; quand on le jetait en l'air, il volait.

'En,v, XVI. Sur un diodoo.

J'enlevai, sur un énorme dindon, les deux lobes cérébraux à la fois. L'animal ne vit plus, n'entendit plus, ne donna plus aucun signe de volition ni de sensation; mais il conservait parfaitement son aplomb et son équilibre : il se tenait parfaitement sur ses pattes ; et quand on le poussait ou qu'on l'irritait , il marchait parfaitement aussi*

Exp. XViX. Sur un pinson.

Ce petit oiseau ne bougea plus dès qu'il eut

DU SYSTÈME NERYEUX. l35

perdu ses lobes ; il n'entendait ni ne voyait plus» et ne donnait plus aucun signe spontané ni de volition ni de sensation.

Exp. XVIII. Sur un petit- duc ou scops.

Les deux lobes cérébraux furent enlevés sur un petit-duc. Ce joli oiseau devint aussitôt aveu^gle et sourd : il perdit toute volition, tout instinct de fuir, de se cacher, ou de se défendre ; il conserva toute la régularité , toute la précision de ses mouvemens.

£zp. XIX. Sut une pie.

J'enlevai les deux lobes cérébraux à la fois sur une pie. L'animal peMit aussitôt toute sensation comme toute détermination spontanée , il ne voyait ni n'entendait plus, il ne se mouvait qu'autant qu'on l'irritait ; mais du reste , il se tenait parfaitement d'aplomb sur se^ jambes ; et quand on l'excitait, il marchait, courait, volait avec un parfait équilibre.

Ezp, XX. Sur une grenouille.

J'enlevai les deux lobe* cérébraux ;\ une grenouille. Cette grenouille vît, depuis plus de quatre mois, dans un état de stupidité complète ; elle ne bouge qu'autant qu'on l'Irrite; elle n'en-

l36 PROPRIÉTÉS BT FONCTIONS

tend ni ne voit, ni ne donne plus aucun signe de volition ou d'intelligence.

Exp. XXI. Sur une couleuvre commuDe.

Avec la perte des lobes cérébraux , perte ab~ solue de toutes les facultés intellectuelles et sensitives.

Ezp. XXII. Sur un lézard vert.

A peine les lobes cérébraux furent-ils perdus j que ranimai perdit toutes ses sensations et toutes ses facultés intellectuelles.

Il est inutile d'ajouter de nouvelles expériences» car elles ne sont toutes qu'une répétition les unes des autres.

Mais cette exacte conformité même des phénomènes ne saurait laisser aucun doute ( s'il pouvait en rester pourtant après les Mémoires qui précèdent ) :

i*Qùe les lobes cérébraux ne soient le siège exclusif de toute sensation , de toute volition , de toute faculté intellectuelle ;

2"* Que non seulement avec les lobes cérébraux se perdent toute sensation et toute intelligence en général , mais encore cçs formes particulières

DU SYSTÈME NERVEUX. iZ'J

d'intelligence qui déterminent les allures propres des diverses espèces ;

3** Que la faculté de sentir et de vouloir ne soit absolument distincte de la faculté d'exciter et A* ordonner le mouvement ;

4" Que la conservation d'un seul lobe cérébral ne suffise à la conservation de toutes les sensations et de toutes les facultés intellectuelles, hors à celle de la seule vue de l'œil opposé au lobe enlevé ;

5* Que cette disposition des organes et des fonctions du système nerveux ne soit une loi générale et constitutive du grand embranchement des animaux vertébrés.

Expériences sur le cerveiet.

Ezp. I. Sar un diodoo.

Je retranchai le cervelet, par couches successives , sur un jeune et beau dindon. Aux premières couches , hésitation et disharmonie dans les mouvemens ; aux moyennes couches , démarche chancelante et embarrassée ; aux dernières couches , perte de tout équilibre et de toute locomotion régulière.

l38 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

£xp. II. Sur une pie.

J'enlevai , sur une pie , le cervelet , par cou- ' ches graduelles et successives; perte graduelle et successive du saut , du vol » de la marche et de la station.

Ex p. m. Sur une hirondelle.

J'enlevai le cervelet petit à petit sur une hi. rondelle.

Ce joli petit oiseau fut bientôt réduit à. ne voler que de la manière la plus sinjçulière et la plus bizarre ; il oscillait sur lui-même ; il reculait au lieu d'avancer ; il s'enroulait presque en volant ; son vol avait toutes les allures de l'ivresse la plus gentille et la plus fougueuse.

Du reste , cet animal , comme tous les précédensy comme tous les suivans, conservait toutes ses facultés intellectuelles et sensitives.

ExF. IV. Sur un moineau.

J'enlevai , sur un moineau , le cervelet par couches successives et ménagées.

L'animal perdit peu à peu la faculté de voler et de marcher , en conservant parfaitement , du reste , l'usage de sa vue , de son ouïe , de tous ses sens et de toutes ses facultés intellec-

DU SYSTÈME NERVEUX. iSg

tuelles, sans qu'il parût jamais le moindre signe de convulsion.

Ce petit oiseau offrait le spectacle le plus curieux par sa démarche chancelante, incertaine et bizarre. Après avoir été un moment comme indécis à s'élancer, il faisait trois ou quatre pas (quelquefois en avant , beaucoup plus souvent en arrière ) avec une précipitation incroyable, et tout cela se terminait par une chute ou par un roulement sur lui-même.

Mais ce qu'il y avait de plus singulier, c'était la manière dont il volait : une fois en l'air, il semblait rouler encore sur lui-même , ne pouvait plus se diriger comme il le voulait, s'élançait dans un sens et tournait vers l'autre, restait ainsi un moment en l'air, flottant dans l'indécision et dans l'embarras , et finissait par tomber.

Ce vol représentait complètement, en un mot , la marche de l'ivresse. Il y a donc un vol comme il y a une démarche d'ivresse ; et , chez les animaux voleurs, le vol éprouve toutes les influences que subit la démarche dans les animaux mar-* cheurs.

Exp. V. Sur u&e effraye.

Je retranchai à peu près toute la moitié su-

l4o PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

périeure du cervelet , par couches successives , sur une jeune et naagnîfique effraye. Aux premières couches, il ne se manifesta qu'une légère hésitation et qu'un peu de disharmonie dans les mouvemens ; aux couches suivantes , toutes les allures de l'ivresse parurent dans la démarche ; l'animal volait pourtant encore assez bien. Aux moyennes couches , il ne volait presque plus , avait toute la peine du monde à se tenir un moment debout sans chanceler ; sa démarche était irrégulière et désordonnée , tous ses mouvemens déréglés et incohérens ; mais du reste ses facultés intellectuelles , ses instincts , ses sens , se conservaient da^is un état parfait.

L'animal entendait , voyait , et se mettait en défense dès qu'on voulait l'attraper, c'est-à-dire qu'il se jetait aussitôt sur le dos , en présentant son bec et ses griffes; et, comme il n'y avait plus d'équilibre ni d'aplomb • dans ses mouvemens, en voulant prendre celte attitude il tombait souvent , ou tout-à-fait sur le dos ou sur le côté , et il roulait alors jusqu'à ce qu'il pût se redresser sur ses pattes , à quoi il parvenait toujours fort difficilement.

Quand il prenait l'essor pour éviter un objet , il lui arrivait souvent d'aller au contraire (faute de pouvoir maîtriser et diriger ses mouvemens)

DU SYSTÈME NERVEUX. l/^}

se heurter contre cet objet ; quand il voulait aller en avant, il allait presque toujours en arrière; quand il voulait prendre sa nourriture , il avait toute la diflSculté imaginable à l'attraper.

£x?. VI. Sar un jeune cdq.

J'enlevai , par couches successives , toute la moitié supérieure du cervelet d'un jeune coq.

Cet animal , qui avait un appétit très vif, conserva l'habitude de se jeter avec voracité sur la nourriture qu'on lui offrait ; mais cette voracité fut dès lors trompée : le défaut d'équilibre troublant la précision de ses mouvemens , l'animal manquait presque toujours le but, et frappait le sol en vain de son bec.

£zp. VII. Sor une chevêche {chevêche perlée ou commune, Guvier;

chevêche ou petite chouette, Buffon ).

J'enlevai, sur cet oiseau de nuit , le cervelet , par couches successives et graduelles. Les allures naturellement bizarres de cet oiseau , quand on le tourmente durant le jour , le devinrent bientôt plus encore par l'état apparent d'ivresse où le jeta la perte graduelle du cervelet.

Exr. VIII. Sur un caoard.

Je détruisis, par couches successives, le cer-

\l^2 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

velet sur un fort gros canard* Aux premières couches , ranimai perdit l'harmonie de ses mouyemens , et sa démarche, comme toutes ses autres allures, ressemblait de tous points à celle de Tivresse. Je poussai mes découpures plus loin : l'animal avait toute la peine du monde, ou à faire quelques pas chancelans , terminés bientôt par une chute , ou à se tenir appuyé sur ses coudes et sur ses ailes.

Je parvins aux dernières couches : l'animal perdit toute équilibration ; il ne pouvait plus , quelque effort qu'il fit , ni faire un seul pas régulier ni se tenir d'aplomb; il reculait et roulait sur lui-même quand il voulait se mouvoir ; épuisé de fatigue, il se reposait sur un côté, ou sur le dos, ou sur le ventre, Selon la position où l'avait amené son dernier effort.

Placé dans l'eau , le jeu de ses pattes effectuait tout aussitôt , quoique d'une manière incohérente et par conséquent infructueuse , le mou-* vement du canard pour la natation.

£n un mot , tout équilibre , tout mouvement coordonné était perdu. Il est superflu d'ajouter, au point où nous sommes, qu'il conservait tous ses sens et toutes ses facultés intellectuelles.

DU ^TSTEHE NERTEUX. l/\5

Exp. IX. Sar un scops , oa petit-duc.

J ^enlevai , sur ce joli oiseau nocturne , le ceryelet , par couches successiyes : il y eut perle successive de tous les mouvemens réguliers^

Exp. X. Sur une caille.

Le cervelet fut enlevé , par couches successives 9 sur une caille : elle perdit successivement la faculté régulière de se mouvoir.

Ezp. XI. Sur un pinson.

Ce petit oiseau reproduisit , par la perte graduelle de son cervelet, le vol singulier et bizarre déjà décrit à l'occasion de Thirondelle et du moineau.

Ezp. XII. Sur un lérot.

J'enlevai, sur un petit lérot que je conservais depuis quelque tems , le cervelet , par couches successives.

Ce joli petit animal, dont tout le monde connaît l'extrême vivacité , la légèreté , la grâce , la souplesse des mouvemens , commença par chanceler sur ses pattes , par ne savoir plus s'en servir qu'avec la plus grande gaucherie , et finit

l44 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

bientôt par ne pouvoir plus s'en servir du tout d une manière régulière et coordonnée.

Mais il conserva constamment ses sens et son intelligence. Quand on l'irritait avec un bâton ^ par exemple , il s'élançait sur le bâton , et s'il l'atteignait, il le mordait avec colère; it entendait aussi bien qu'il y voyait, et n'avait, en un mot, perdu que l'équilibre et la régularité de ses mouvemens.

Ezp. XIII. Sur an chat.

Je mutilai , de plus en plus profondément , sur un énorme chat , le cervelet. L'animal perdit peu à peu son équilibrement ; bientôt il ne lui resta plus que la démarche chancelante de l'ivresse. Il perdit enfin jusqu'à cette démarche même , ainsi que toute faculté de station et de locomotion régulière. Du reste, il conservait tous ses sens , toute son intelligence , et sa férocité naturelle s'était tellement accrue parles douleurs de l'opération, qu'il y aurait eu tout à craindre de ses dents et de ses griffes, s'il eût conservé l'adresse et la précision de ses mouvemens.

Ezp. XIV. Sur un rat.

Je retranchai , par couches successives , le cervelet sur un fort gros rat : la faculté de se tenir

DU ^YSTÂHiB NERVEUX. l45

debout 5 de marcher, de courir, etc., se perdit graduellement; et, lorsque le cerv-elet fut tout- •à-fait ^té 9 elle fut tout-à-fait perdue.

Exp. XY* Sar une tau.pe«

J*enlevaî , sur une taupe , le cervelet , par couches graduelles : l'animal perdit graduellement la faculté de se mouvoir d'une manière régulière et coordonnée.

Je le portai sur un petit tas de terre où il avait coutume de se réfugier ; il s'y reconnut très bien , témoigna de la joie , et redoubla d'activité pour creuser un trou et s'y cacher : mais il ne sut plus creuser; ses pâtes ne se remuaient plus convenablement; il s'y prenait comme s'y fût pris un animal ivre , et , après quelques efforts inutiles, il finissait bientôt par reculer, tomber et rouler sur lui-même.

EzN XVI. Sur un cliien«

Je mutilai , sur un chien jeune encore , mais vigoureux, le cervelet, par des coupures de plus en plus profondes. L'animal perdit de plus en plus la faculté de se mouvoir avec ordre et régularité. Parvenu à la région moyenne , il ne marchait plus qu'en chancelant et par zigzags. Il ijeculait quand il voulait avancer; quand il

l46 PROFlLlléTBS ET FONCTIONS

voulait tourner à droite, il tournait à. gauche. Comme il faisait un grand effort pour se mouvoir , et ne pouvait plus modérer cet effort , il s'élançait avec impétuosité , et ne tardait pas à tomber ou à rouler sur lui-même. Trouvait- il \^n objet sur sa route , il ne pouvait , quelque ^dessein qu'il en eut, l'étiter ; il se heurtait à droite et à gauche ; cependant il voyait et entendait très bien; quand on Tirritait, il cher-^ :chait à mordre , et mordait en effet l'objet irritant, quand il pouvait le rencontrer, mais il ne disposait plus de ses mouvemens avec assez de précision pour le rencontrer souvent. Il avait toutes ses facultés intellectuelles , tous ses sens ; nulle trace de convulsions t il n'était que privé de la faculté d'ordonner et de régulariser ses mouvemens.

Je mutilai jusqu^aux dernières couches du cervelet ; l'animal perdit toute mobilité , toute stabilité régulière.

Exp. XVII. Sar une souris.

J'enlevai le cervelet , par couches successives, sur ce petit animal : il se mut bientôt comme un animal ivre ; il ne se mut bientôt plus du tout avec équilibre ; il ne pouvait plus que rouler^ et s'épuiser en roulant siir lui-*même«

DU SYSTÈME NERVEUX. l47

Exp. XYIII. Snr une grenouille.

J'enlevai le cervelet sur une grenouille. Cet animal» dont l'équilibre est si stable, agita aussitôt ses janabes en ^ens divers ; mais comme cette agitation de ses jambes n'était plu^ coordonnée , il n'y eut plus de démarche réelle. L'animal con^ servait du reste tous ses sens , et les conserva plus de deux mois qu'il survécut à l'opération.

Exp. XIX. Sur une couleuvre commune.

J'enlevai le cervelet sur une couleuvre. Surle-champ , ces ondulations si régulières et si habilement ordonnées qui constituent la démarche de cet animal devinrent irrégulières et désordonnées ; l'animal n'avançait plus , et les vains efforts qui l'épuisaient ne le changeaient presque plus de place.

Ext. XX. Sur un lézard vert.

Le cervelet fut à peine perdu , que toute faculté régulière de se mouvoir fut perdue.

Exp. XXI. Sur un lézard gris.

J'enlevai le cervelet sur ce lézard; il perdît aussitôt la faculté de marcher et de se tenir d'aplomb sur ses pâtes , quelque effort qu'il fît pour cela.

l48 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

Je n'ajouterai pas ici de nouvelles expériences; l'exacte conformité de celles qu'on vient de voir rend toute répétition inutile*

Ainsi, 1"^ constamment, chez tous les animaux, et à tous les âges, une altération légère du cervelet produit une légère disharmonie dans les mouvemens; constamment la disharmonie s'accroît avec l'altération'; constamment la perte totale du cervelet entraîne la perte totale des facultés régulatrices du mouvement.

2° Cependant , il y a , même sur cette régularité et cette répétition exacte des phénomènes , une remarque assez curieuse à faire ; c'est que , chez les divers animaux , les mouvemens désordonnés par le fait du cervelet correspondent toujours à leurs mouvemens ordonnés.

Dans les oiseaux qui sont grands voleurs , c'est dans le vol que parait surtout le désordre; dans les oiseaux qui marchent , dans la marche ; dans les oiseaux qui nagent, dans la nage.

Il y a donc un nagement et un vol d'ivresse, comme il y a une démarche pareille; et le trouble de l'allure dominante n'empêche pas cette allure de dominer.

3° Bien qu'avec la perte du cervelet coïncide invinciblement la perte des facultés locomotrices, les facultés intellectuelles et sensitives n'en restent

DU STSTÂME NERVEUX. l49

pas moins intègres ; et, d'un autre côté, tant que l'opération ne dépasse pas les limites du cervelet, il n'y a nul indice de convulsion.

La faculté excitatrice des convulsions ou contractions musculaires , la faculté coordonatrice de ces contractions , les facultés intellectuelles et sensitives , sont donc trois ordres de facultés essentiellement distinctes, et résidant dans trois ordres d'organes nerveux , essentiellement distincts aussi.

4* Bien qu'enfin , avec le cervelet , se perde la faculté d'ordonner et d'équilibrer la station et la marche , la tendance à cet équilibrement n'en subsiste pas moins encore ; et, bien que tous les mouvemens de locomotion soient perdus , tous les mouvemens de conservation n'en survivent pas moins toujours.

Cette tendance à l'équilibrement stable et régulier , ces mouvemens de conservation , ne dérivent donc pas du cervelet : on verra bientôt d'où ils dérivent, ( Voyez le Mémoire suivant, )

l5o PROPRIETES ET FONCTIONS

Expériences &ùr les tubercules quadri jumeaux. £zp. I. Sur un canard.

Je retranchai , sur un gros canard , le tubercule quadrijumeau droit : l'animal perdit soudain la vue de l'œil gauche.

Du reste , il voyait très bien de l'œil droit ; tournait souvent du côté du tuBercule enlevé , et son cou se tordait presque toujours de ce côté.

£xp. n. Sar un dindon.

J'enlevai le tubercule quadrijumeau droit sur un dindon : soudain , l'animal perdit la vue de l'œil gauche. Il conservait d'ailleurs tous ses autres sens ^ comme toutes ses facultés intellectuelles et locomotrices.

J'enlevai le tubercule gauche : l'animal fut tout-à-fait aveugle*

£zp. m. Sur une pie.

J'enlevai les deux tubercules quadrijumeaux sur une pie : à la perte du tubercule droit , elle perdit la vue de l'œil gauche ; à la perte du gauche , la vue de l'œil droit.

DU SYSÏÈME NEKVÈUX. l5l?

£xp. IV. Sot une hirondelle.

J'enlevai le tubercule quadrijumeau droit ; rhirondelle perdît la vue deToBil gauche, et tourna long-tems , même en volant \ sur le côté du tubercule enlevé ; j'eûlevai le tubercule gauche , elle perdit la vue de Tœil droit. Elle conservait du reste tous ses autres sens , toute son intelligence , toutes ses facultés loconiotriees régulières et ordonnées. ^

Exf . V, Spr an moineau.

J'enlevai le tubercule droit sur ce moineau : il tourna sur le côté droit , et perdit Toeil gauche.

J'enlevai le tubercule gauche^ il perdît l'œil droit.

Du reste, il était vif, alerte, éveillé, et suppléait à la perte de sa vue par l'habileté avec laquelle il usait de ses autres sens.

Ezp. VI. Sur une chouette (petite B.).

. A l'ablation du tubercule gauche succéda un tournoiement à gauche, et la perte de l'œil droit. A l'ablation du tubercule droit , la perte de l'œil gauche , et un tournoiement à droite.

l52 PROPRIliTis ET FONCTIONS

Exf • VIL Sur on chien.

Quand j'eus enlevé les tubercules du côté droit» ranimai tourna beaucoup sur ce côté , et n'y vit plus de Tautre.

Un phénomène inverse suivit Tablation. des tubercules opposés.

Ezp. Vin. Sar un rat.

 Tablation des tubercules gauches , il tourna à gauche , et perdit la vue de Tœil droit.

A Tablation d^s tubercules droits , il perdit la vue de Tœil gauche , et tourna à droite.

BzF. IX. Sur une conleuYre commane..

Même résultat.

EzF. .X. Sur OD lésard Yert.

Résultat semblable.

1. Dans toutes ces expériences, je ne parle pas ' de re£Fet sur Tiris % il suffira de dire, ou plutôt de répéter en général, que l'irritation d'un tubercule excite les contractions de l'iris opposé ; que son ablation partielle les affaiblit ; que son ablation complète les abolit complètement.

DU STSTÂUE NERVEUX. l53

â. J'enlevai, sur ud pigeon, le tubercule qua-* dri jumeau droit, jusqu'à ses dernières racines ^ lesquelles comprennent les dernières racines du nerf optique : Tiris de Toeil gauche parut toût-à<fait immobile.

3. Sur un moineau , j'enlevai les deux tuber-cules quadrijuoieaux jusqu'à leurs dernières racines : l'iris des deux yeux perdit toute mobilité.

4. Pareille expérience sur deux hirondelles : pareil résultat.

5. Ainsi donc 9 1® La perte des tubercules quadrijumeaux entraine constamment la perte de la vue 9 et toujours dans un sens croisé; leur abla* tion complète a|^lit complètement le jeu de l'iris.

a'^La perte de ces tubercules n'entraîne jamais que la perte de la vue , sans altérer les autres facultés ni intellectuelles ni locomotrices.

3"* Les fonctions des lobes cérébraux , des tubercules quadrijumeaux, du cervelet, sont donc bien distinctes.

Des lobes cérébraux dérivent les sensations et les facultés intellectuelles ; du cervelet , les facultés locomotrices ; des tubercules quadriju* meaux , l'action de l'iris et de la rétine.

4* Il y a , comme on voit , deux moyens d'éteindre la vision par la masse cérébrale.

L'un , l'ablation des tubercules quadrijumeaux ,

l54 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

tue le nerf optique , et par lui la rétine , et par elle riris ; Tautre , Tablation des lobes cérébraux , ne tue ni le nerf optique , ni la rétine , ni Tins ; il ne tue que Torgane où se consomme et se transforme en sensation l'effet de l'iris^ de la rétine et du nerf optique. L'un est la perte du sens de la vue ; l'autre est la perte de la sensation de la vue : par l'un on perd Vœil , par l'autre la vision.

Je montrerai ailleurs qu'il en 68t de même pour tous les autres sens.

5* Pour que la vision soit tout-à-fait éteinte , il n'est pas nécessaire que les tubercules soient tout-à-fait ôtés; une ablation pai||pjle, mais profonde , sufl&t pour cela.

Dans ce cas , ni l'iris , ni la rétine , ni le nerf optique, ne sont réellement et complètement morts ; mais leur communication avec les lobes cérébraux, par les tubercules quadrijumeaux, n'est plus libre. Leur action n'arrive donc plus au centre. unique où elle puisse se convertir en sensation ; il n'y a donc plus de sensation , il n'y a plus de vision.

DU SYSTÈME NERVEUX l55

Expériences comparées sur les tubercules quadrljumeaux^ les lobes cérébraux et le ceryelet.

£xp. I. Sur trois poules.

Je retranchai la moitié supérieure du cervelet sur une poute ; les deux lobes cérébraux sur une autre ; les deux tubercules quadrijumeaux sur une troisième.

J'avais mis ces trois poules dans le même appartement ; quand je voulais leur donner à manger, je contrefaisais quelquefois le cri qui les appelait habituellement, avant leur opération, aux repas ; et tout en continuant ce cri , je leur jetais du grain.

La poule sans lobes n'entendait rien , ne se doutait de rien et ne bougeait pas ; celle sans tubercules entendait très bien , s'approchait du cri et du bruit que faisait le grain en tombant ; et quand elle y était arrivée , savait très bien le trouver sans y voir , et en mangeait beaucoup. Celle sans cervelet voyait le grain , voulait l'attraper , faisait mille efibrts pour l'attraper sans y réussir, au moins d'ordinaire; et se jetait presque toujours d'un côté , quand le grain lui venait de l'autre , à peu près comme il arrive aux gens

l56 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

ivres, qui, quand ils veulent aller à droite , ne manquent guère de tourner à gauche.

Exp. II. Sur trois autres poales.

J'enlevai, comme ci-dessus, les deux lobes ce-* rébraux à une poule , les deux tubercules quadrijiimeaux à une autre , la moitié supérieure du cervelet à une troisième.

Je les remis ensuite dans Tappartement même qu'elles occupaient avant l'opération , et auquel elles étaient conséquemment déjà habituées. Cet appartement fut tenu bien approvisionné.

La poule sans lobes mourut de faim : les deux autres surent chercher leur nourriture , la trouver , la choisir , et vécurent.

J'ai reproduit bien des fois, sur des coqs, sur des poules, sur des pigeons, sur des lapins, cette admirable opposition entre les effets des lobes cérébraux , des tubercules quad ri jumeaux et du cervelet.

L'opposition est de tous points complète :

1^ L'animal sans lobes reste assoupi ; rien n'est plus éveillé que l'animal sans cervelet ; celui sans tubercules n'est ni plus ni nioins éveillé qu'à son ordinaire.

DU SYSTÈME NERVEUX» iS'J

2*^ Le premier n'a nulle sensation réelle, nulle faculté intellectuelle ; le second a toutes ses sensations et toutes ses facultés ; le dernier n'a peràu que la vue^

3" Le premier et le troisième conservent toutes leurs facultés locomotrices régulières : le second les a toutes perdues.

4'' En résumé, le premier ne manifeste aucune détermination spontanée, n'accuse aucune sensation positive , ne donne aucune marque d'intelligence ; il a donc perdu toutes ses sensations et toutes ses facultés intellectuelles.

Le troisième se montre impressionnable à tous les genres de sensation , sauf aux seules sensations de la vue; il donne toutes les marques d'une intelligence parfaite ; tous ses instincts se mani'festent et se développent avec énergie; il n'a donc perdu que la vue.

Le second n'a perdu ni sensations ni facultés intellectuelles ; il n'a perdu que K faculté de se mouToir coordonnément»

Les lobes cérébraux sont donc le réceptacle unique des sensations ; les tubercules quadriju^ meaux, le siège du principe primordial de l'action de la rétine , de l'irîs et du nerf optique ; le cervelet, celui de la coordination des mouvemeus de locomotion et de préhension.

i58 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

§. VI

Expériences relatives à la guérison de certaiaes lésions des parties cérébrales^

Ezp. I. Sur un coq.

Je fendis longîtudinalement les deux lobes cérébraux sur un jeune coq.

Sur-le-champ, Tanimal perdit toute sensation, tout© Yolition; n'y vit plus, n^entendit plus, etc. : presque toujours assoupi ou endormi, il ne bougeait ou ne marchait qu'autant qu'on l'irritait.

Le second jour, même état : les lobes cérébraux sont très tuméfiés ; je fais boire et manger J'animai.

Le troisième jour, même état encore : lobes toujours très tuméfiés; sommeil presque continuel.

Le quatrième, même état, même tuméfaction des lobes. En se débattant contre les efforts que je fais pour lui ouvrir le bec , l'animal heurte violemment de la tête contre ma main : presque tout le lobe cérébral droit est détruit du coup.

Le cinquième, la tuméfaction des lobes diminue ; l'animal paraît moins profondément absorbé dans sa léthargie.

DU SYSTiMJS NERVBUX. l^g

Le sixième, l'anîmal commence à entendre, à se mouvoir, à. se diriger de lui-même.

Le septième, Tanimal donne des signes évîdéns de volition et de sensation : il entend, voit un peu de l'œil droit, mais non du gauche, cherche sa nourriture, la trouve, boit et mange de lui-même.

Le huitième, l'animal voit bien de Tœil droit, entend bien, mange, boit, se nourrit. Tous ses instincts, toutes ses sensations ont reparu.

Mais il lui manque toujours la vue dc/Toeil gauche; et quoiqu'il ait survécu fort long-tems à l'opération, il ne l'a jamais recouvrée.

ExF. II. Sur une poule.

Je fendis le lobe cérébral droit en long, sur une poule; la vue fut soudain perdue de l'œil gauche.

Du reste, l'animal y voyait très bien de l'œil droit ; il entendait, se dirigesiit, cherchait sa nouriture comme à l'ordinaire.

La tuméfaction du lobe fendu fut d'abord énorme. Sept à huit jours après, elle avait disparu ; et l'animal avait repris la vue de l'œil gauche.

J'enlevai alors le lobe cérébral gauche; l'animal continua à entendre , à se diriger, à se nourrir, à y voir, comme auparavant; à la différence

l60 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

près qu'il n'y voyait plus que de l'œil qu'il arait d'aboixl perdu.

£xp. III. Sur une aatrc poule»

Les deux lobes cérébraux furent fendus par une section transversale , dans leur région moyenne, et dans toute l'étendue de cette région.

La poule perdit, incontinent, tous ses sens, toutes ses facultés intellectuelles ; et ne les recouvra plus jamais.

Ext. IV. Suf uue troiflième poule.

Je retranchai toute la région supérieure des deux lobes cérébraux, par couches successives; l'animal perdit peu à peu tous ses sens et toutes ses facultés intellectuelles. Durant les cinq premiers jours, il fut plongé dans un état de stupidité complète. Dès le sixième, il commença à reprendre ses sens ; du septième au neuvième , il les eut entièrement repris.

Exp. V. Sur deux coqs.

Le cervelet fut fendu longitudinalement sur l'un de ces coqs; il le fut en travers sur l'autre.

Ces deux coqs perdirent ausisitôt tout leuréquilibre; au bout de quinze jours, ils l'avaient totalement repris.

0U SYSTÈME NERVEUX. l6l

£xp. VI. Sur un canard.

Je rendis ce canard aveugle par l'extirpation de toute la région superficielle des deux tubercules quadrijumeaux.

Vingt jours après, l'animal eut entièrement^ recouvré' la vue des deux yeux.

Exp. vu. Sur une pie-

J'enlevai toute la portion supérieure du cervelet sur cette pie. A peine douze jours s'étaîent-ils écoulés qu'elle avait repris tout l'aplomb, toute la régularité de ses mouvemens.

Il serait superflu d'accumuler ici les faits de ce genre. Ceux que j'ai déjà rapportés suffisent, je crois, pour établir d'une manière incontestable :

1" Que les lésions des lobes cérébraux, des tubercules quadrijumeaux, du cervelet, sont (quand elles ne dépassent pas certaines limites) suivies de guérison de l'organe avec réintégration complète de la fonction ;

2*» Qu'une portion , assez restreinte mais déterminée, de ces organes suffit au plein et entier exercice de leurs fonctions;

3* Que les conditions matérielles auxquelles

l6â PROPUIÉTÉS ET FONCTIONS

est soumis le jeu de ces organes peuvent être directement observées , et par conséquent déterminées avec rigueur * ;

4* Enfin, que les fonctions du cervelet, des lobes cérébraux, 46s tubercules quadrijumeaux, sont bien essentiellement distinctes et séparées , puisque chacune d'elles peut, séparément , être conservée, détruite, restituée, selon que Torgane de chacune d'elles se conserve, se détruit, ou se restitue.

§. vn.

GoQclusioD générale et définitive de ce Mémoire.

i\ Les lobes cérébraux sont le siège exclusif des facultés intellectuelles et sensitives ;

2". Le cervelet est le siège du principe régulateur des facultés locomotrices et préhensives ;

3*. Des tubercules quadrijumeaux: dérive le principe primordial de l'action de l'iris , de la rétine, et du nerf optique r

4"** 1*21 faculté de sentir, essentiellement une , réside essentiellement dans un seul organe ;

* Ceci paraîtra surtout par mes Observations sur le mode de réunion, d'inflammation et de cicatrisation qu^ affectent les poities cérébrales blessées.

DU SYSTEME NERVEUX. l63

5°. Les lésions dés lobes cérébraux , des tu* hercules quadri jumeaux, du cervelet, (pourvu qu elles ne dépassent pas certaines limites ) ne dépouillent que pour un certain tems ces organes de leurs fonctions.

Toutes ces conclusions ne sont qu'une répétition des résultats acquis par les précédens Mémoires ; mais cette répétition même est la plus sûre garantie et de Texactitude et de la généralité de ces résultats.

§. vm.

1 . Je n'ai considéré jusqu'ici les faits contenus dans ces Mémoires que sous leur rapport physiologique ; mais tout le monde aperçoit le jour qu'ils peuvent jeter sur les questions les plus épi* neuses de la pathologie.

Et d'abord , comme il a été déjà remarqué , le diagnostic des lésions des diverses parties cérébrales résulte des phénoniènes mêmes donnés par mes expériences.

En effet , les diverses propriétés des lobes cérébraux , du cervelet, des tubercules quadrijumeaux» étant coxinues, il est clair que la lésion de telle ou telle de ces propriétés dénotera toujours infailliblement l'organe lésé.

Je n'en donne ici qu'un exemple un peu dé-

l64 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

taillé', tiré des paralysies ; abstraction faîte , pour le moment , des paralysies dont le siège intéresse les organes nerveux des mouvemens involontaires : organes dont la détermination fait le principal sujet du Mémoire suivant.

2. Je dis donc qu'il n'est pas de paralysie ob^ servée que l'expérience ne reproduise ; qu'il est une infinité de paralysies inconnues encore à l'observation , et déjà indiquées par l'expérience; et que, soit que l'expérience les indique, soit

-qu'elle les reproduise, il n'en est point dont elle ne détermine la nature par les symptônàes , et par la nature le siège.

3. iV Les organes du sentiment étant distincts des organes du mouvement , il y a des paralysies distinctes du sentiment et du mouvement :

Les paralysies diffèrent donc de nature.

2^ Les diverses parties du système nerveux pouvant toutes être affectées séparément , l'affection ne réside souvent que dans telle ou telle partie , à l'exclusion des autres :

Les paralysies diffèrent donc de siège.

3^ Chaque partie du système nerveux ayant des fonctions propres et déterminées , le trouble

Je reviendrai plus loin sur ce sujet.

DU SYSTEME NERVEUX. l65

des fonctions varie , comme varie la partie lésée :

Les paralysies diffèrent donc encore de symptômes.

Finalement , les paralysies varient de nature , de siège et de symptômes.

Mais comme les symptômes ^dérivent de la nature , et la nature du siège ; il suit que qui voit Tun voit Vautre , et que la détermination de Tune de ces choses implique toujours nécessairement la détermination de toutes les autres.

4« Un court résumé des paralysies observées nous offre :

i"" Des paralysies distinctes du sentiment et du mouvement ;

. 2" Des paralysies locales , c'est-à-dire bornées à une seule partie ;

S"" Des paralysies p^us ou moins générales, soit d'une seule moitié du corps , soit des deux, soit de la seule région postérieure du tronc, etc. ;

4** Des paralysies situées du même côté et d'autres situées du côté opposé à la lésion;

S"" Enfin , des paralysies jointes à la stupeur , d'autres à la convulsion , d'autres à la perte d'équilibre.

5. Or il n'est pas une seule de ces paralysies dont les expériences précédentes n'offrent aussi des exemples.

l66 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

On a vu des paralysies distinctes du senti- ^ment et du mouvement , des paralysies locales , des paralysies bornées à un seul côté ou à une seule région du corps ; on en a vu de situées du même côté, et d'autres du côté opposé à la lésion; on a vu produire enfin , comme à volonté, des paralysies jointes à la stupeur, ou à la perte d'équilibre , ou à la convulsion.

6. L'expérience reproduit donc tout ce que donne l'observation ; et ce que ne donne pa& toujours l'observation , c'est - à - dire la cause ou le siège interne des phénomènes externes , l'expérience le donne.

Tant de belles observations recueillies par tant de savans médecins , depuis Hippocrate jusqu'à nous , peuvent donc être regardées comme des expériences dès long-tems indiquées à la physiologie.

7. En tout genre , l'observation précède l'expérience, et la raison en est simple : c'est que l'observation est une expérience toute faite.

Mais , presqu'en tout genre , l'observation est insuffisante : elle est trop compliquée pour être comprise , trop détachée pour être suivie , trop bornée pour être féconde.

L'expérience décompose l'observation, et en la décomposant, la débrouille ; elle joint les faits

DU SYSTÈME NERYEDX. 167

isolés par des faits intermédiaires, et en les joignant les complète ; et en les complétant les explique. En un mot , l'obserYation avait commencé , l'expérience achève.

8. Dans Tétudedes phénomènes naturels, il y a donc un tems pour Tobservation , et il y en a un pour l'expérience.

On ne cherche d'abord qu'à constater les circonstances évidentes de ces phénomènes ; l'observation suffit : on veut en pénétrer ensuite et la constitution intime et les ressorts cachés ; c'est le tour de l'expérience.

l68 PRePBlÉTBS ET FONCTIONS

SUR l'action du systehe nbryeux dans les

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