SUPPLEMENT
ÂI3X EXPÉRIENCES SUR LES DIVERSES PARTIES QUI COMPOSENT LA MASSE CÉRÉBRALE.
Pour ne pas trop compliquer la marche des idées dans le Mémoire qu'on Tient de lire, je n'ai rapporté quie les faitâ absolument nécessaires à rétablissement des résultats. Dans le récit de ces faits , comme dans la dédùctioti de ces résultats, je n'ai guère insisté même qUe sur les circonstances fondamentales , et qui tendaient le plus vivement au but.
Presque toujours je me suis borné aux expériences faites sur une espèce donnée de chaque classe; mais ces expériences, je les avais toujours répétées sur une infinité d'autres espèces.
Je vais réunir ici quelques unes, de ces expériences comparatives. On sera sûrement bien aise d'observer et de suivre, dans les divers animaux, les formes diverses dont les mêmes faits se rqvê^ tent et se nuancent.
124 PRQPRIÉTÉS ET FONCTIONS^
Expériences sur les lobes cérébraux.
Ezp. I.-Sar une poule.
J'enlevai, sur uae poule, les deux lobes cérébraux à la fois, eu respectant soigneusement les cQuches inférieures de ces lobes auxquelles les racines des bulbes olfactifs adhèrent*
Cette poule devint, à Tinstant, sourde et aveu-* gle; prit Tair assoupi d'abord, et bientôt s'endormit tout-à-fait.
Le lendemain , elle n'avait presque pas bougé de la place où je l'avais laissée la veille, et se trourait encore faible. Je'me bornai à la faire boire.
Le surlendemain, elle avait déjà repris des forces ; je la ûs boire et manger.
Quelques jours après, elle allait parfaitement bien. Quinze jours plus tard, son embonpoint s'était accru d'une manière sensible.
Elle survécut ainsi plus de six mois et demi à la perte de ses lobes; mais à cette époque , l'ayant-mise avec d'autres poules, dans le dessein de voir comment elle s'y prendrait pour vivre avec elles , celles-ci la battirent tellement, et
elle se laissa tellement battre par elles qu'elle en mourut bientôt.
Du reste, jamais elle ne donnait aucun signe de volonté manifeste. Les caresses du mâle étaient indifférentes; elle ne savait ni se remiser ni manger d'elle-même.
Vainement approchait-on la nourriture de son bec ou de ses narines; vainement la lui mettait-on dans le bout du bec; la poule ne flairait , ni ne sentait^ ni n avalait : la nourriture restait éternellement dans le bout du bec.
S'il se rencontrait quelque obstacle sur sa route i l'am'mal tie savait ni l'éviter ni s'en détourner.
Digérer ce qu'on lui faisait manger, dormir en digérant , faire de tems en tems quelques pas sans but, changer machinalement de place, opérer, de loin en loin, quelques mouvemens déterminés par la seule fatigue de ses jambes : voilà ce qui composait toute son existence , et ce qui a composé l'existence de tous ses jourâ durant plus de six mois entiers.
Mais cet animal, destitué de toute sensation, de toute intelligence , n'en conservait pas moins toutes ses facultés locomotrices : et pourvu qu'on l'y excitât, il courait, volait, saulait, marchait, avec un aplomb, une régularité parfaite.
ia6 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Exp. Il.'Sar uo pigeon.
J'ôtai les deux lobes cérébraux à cet aoimal ; il survécut quatre mois.. Toutes ses sensations ^ toute son intelligence, furent perdues sans retour; mais il conserva constamment toutes ses facultés locomotrices.
Ezp. III. Sur uQ autre pigeon^
Ce pigeon survécut à peu près deux mois à la perte de ses lobes cérébraux.
EiP. IV. Sur uo jeuoe coq.
Les deux lobes cérébraux furent enlevés à un jeune coq ; il survécut plus de trois mois à ro^)ération.
I* L'apimal privé de ses lobes cérébraux a donc perdu Tusage de tous ses sens; oar, quelque tems qu'i) survive à l'opération , il est bien constant, bien positif, bien incontestable qu'il nuse plus d'aucun.
Or, r^ffet , l'usage , le résultat d'un sens , c'est de provoquer une sensation : l'animal qui n'use plus d'aucun de ses sens n'a donc réellement plus de sensations.
DU STSTÊMB NERVEUX. 1 57
^ D'un autre côté, si, durant des mois entiers qu'il survit à l'opération , l'animal ne donne plus aucun signe de volonté ; s'il ne sait pas même manger, s'abriter, fuir ou se défendre , il a perdu toute intelligence.
S'il reste constamment assoupi , si sa stupidité va jusqu'à ne plus bouger qu'autant qu'on l'y excite ; mais si , quand on l'excite , il se meut avec la plus parfaite régularité , les facultés sensitives et intellectuelles sont bien esseptiellement distinctes des facultés locomotrices.
Au reste , cette indépendance formelle des facultés loconiptrices et des facultés intellectuelles ressort de toutes mes expériences. La perte des lobes cérébraux ne fait rien perdre aux premières; réciproquement la perte du cervelet ne fait rien perdre aux secondes : il y a donc entre les unes et les autres une indépendance complète et fondamentale.
3* J'ai dit cî-devai^t que l'animal privé de ses lobes cérébraux ne mange pli^s, même lorsqu'on lui met I4 nourriture sur la langue, ou sur le bout du bec ; et, d'un autre côté, j'ai dit qu'il avale parfaitement la npvirrituve qu'où lui en-* fonce dans la bouche. G^cl ç^ge une petite explication.
Lorsqu'on met yn grain 4e l|lé dans. le bout
du bec d'une poule ,. comme lorsqu'on lui met le bec dans l'eau, si elle happait le grain, ou humait l'eau , ce serait une preuve qu'elle a senti, et qu'elle a voulu : aussi ne boit-elle ni ne mange-t-elle alors ; mais, au contraire, quand on lui verse l'eau , ou qu'on lui enfonce l'aliment dans le fond de labouche, elle avale, parceque l'action d'avaler, en soi , ne dépend ni de la volonté ni du sentittient raisonné, et qu'il suffit qu'un corps touche le pharynx pour qu'aussitôt la déglutition s'opère. Ce n'est donc encore ici qu'un mouvement commencé qui s'achève : il a commencé sans la volonté de l'animal, puisque c*est une main étrangère qui a porté l'aliment dans sa bouche; il s'achève sans sa volonté, puisque, en soi, le phénomène de la déglutition ne déjSend pas d'elle.
Exp. y. Sar un coq.
J'enlevai les deux lobes cérébraux à la fois sur un énorme coiq.
Cet animal venait de manger beaucoup au moment où je l'opérai , aussi survécut-il à peine quatre heures à l'opération.
!• On ne doit jamais opérer des animaux qui' aient resté trop long-tems sans prendre de la nourriture, ou qui soient encore farcis de celle
qu'ils viennent de prendre : dans les deux cas ^ ils meurent promptement dans un état de faiblesse profonde.
il y a un singulier moyen de remédier à la trop grande réplétion des oiseaux , lorsqu'ils me* nacent de périr durant l'opération même : c'est de leur ouvrir le jabot , et d'en extraire les alimens ; on les voit aussitôt reprendre des forces , et résister quelquefois avec succès à l'expérience.
2"* Une autre remarque assez curieuse , c'est que l'ablation des lobes cérébraux, coïncidant avec une trop forte réplétion , est toujours plus funeste qu'une pareille réplétion coïncidant avec l'ablation du cervelet.
Il y a plus : l'ablation des lobes cérébraux ralentit beaucoup la digestion , tandis que celle du cervelet, au contraire, l'accélère et l'anime.
Peut-être cette différence , dans l'activité des organes digestifs , ne tient-elle qu'à ce que l'animal sans lobes est presque toujours assoupi ou endormi , tandis qu'il n'est pas d'animal plus éveillé ni qui fatigue plus que celui à cervelet mutilé ; car la difficulté qu'il a d'attraper un équilibre stable l'empêche de dormir, et s'il y .réussit quelquefois , ce n'est qu'en se tenant rencogné entre deux objets qui le soutiennent ou le supportent.
l30 PI^OFRIETÉâ BT FONCTIONS
Ezp. VI. Sur une poule , sur un pigeoo et gar uo canard.
J'enlevai le seul lobe cérébral droit à une poule, le seul lobe gauche à un pigeon, et le seul droit à un canard.
Ces trois animaux survécurent fort long-tems, et conservèrent toujours tous leurs sens et toutes leurs facultés intellectuelles , hors la vue de l'œil opposé au lobe enlevé.
Exp. VIL Sur un canards
Je retranchai , sur un gros canard , d'abord le lobe cérébral droit : la vue fut soudain perdue de l'œil gauche.
L'animal voyait parfaitement de l'œil droit , entendait très bien , se tenait parfaitement d'à» plomb (sauf un peu de faiblesse du côté gauche, laquelle disparut bientôt) ; il marchait , courait, volait, conservait toute son intelligence et toute la spontanéité de ses actions ; il criait quand on l'effrayait , etc. , etc.
Je retranchai le second lobe ; l'animal n'y vit plus d'aucun œil, n'entendit plus, ne donna plus aucun signe de spontanéité. Il ne bougeait plus, à moins qu'on ne Texcitât fortement ; mais alors il marchait , courait , sautait , volait , avec
DU SYSTÈME NERVEUX. l3l
une harmonie 9 un équilibre, une justesse par« faite. *
Je le fis vivre dans cet état plus de quatre moîs^ et jamais, durant tout ce tems, Il ne donna signe ni d'intelligence, ni de volonté, ni de sensation effective.
On a vu que les poules sans lobes ne becqueta tent plus ; pareillement le canard , privé de ses lobes, ne barbotait plus.
Ex». VIII. Sur aùe hiroadelle domestique^
Je retranchai les deux lobes cérébraux sur une hirondelle. .
Tout le monde connaît l'extrême vivacité de cejoli petit oiseau ; mais à peine eut-il perdu ses lobes, qu'il parut aussitôt comme frappé de stu peur et de léthargie : il ne voyait plus , n'enten dait plus, ne bougeait plus à moins qu'on ne l'irritât; et cependant, quand on l'irritait, il volait, courait , sautait avec la i^ême précision et la même grâce qu'auparavant.
Ezp. IX. Sur pne soQm.
J'enlevai les deux lobes cérébraux sur une souris.
Ce petit animal , habituellement isi vif et si
.alerte", devint aussitôt immobile; il n'y voyait
plus, n'entendait plus, ne cherchait plus à fuir:
iSâ PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
il avait perdu toutes ses facultés intellectuelles et sensitives.
Exp. X. Sar uoe taape.
Cette taupe, en perdaut ses lobes cérébraux « perdit jusqu'aux deux instincts qui dominent toutes ses allures, celui de flairer et celui de fouir.
Une taupe, placée sur un tas de terre, s'occupe aussitôt d'y cfeuser ou fouir un trou , et de s'y cacher ; placée hors de terre , elle flaire et explore tout avec son long nez : la taupe sans lobes ne flairait ni ne fouissait plus«
Eip. XI. Sur un ctiat.
Ce chat, duirant l'ablation des parois crânien* nés, était devenu féroce; à peine les deux lobes cérébraux furent-ils enlevés qu*à la férocité succéda le calme.
On avait beau rirrîter, le piquer, le blesser alors', il s'agitait bien encore , mais sans changer presque de place , mais sans savoir fuir , mais sans songer à se défendre.
Ainsi, 1"* non seulement les animaux, privés de leurs lobes cérébraux , perdent toute sensation , toute intelligence en général ; ils perdent encore jusqu'à ces instincts propres , inhérens à chaque espèce et si tenaces en ch9cune d'elles :
DU SYSTÈME NERVEUXI l33
le canard ne barbote plus, la poule ne becquette plus j le rat ne se cache plus , la taupe ne fouit plus ; le chat devient calme, Thirondelle grave et posée.
â^ D'un autre côté , nul de ces instincts, cornme nulle des facultés intellectuelles ou sensitives , ne se perd ni par le cervelet ni par les tubercule3 quadrijumeaux*
Tous ces instincts, comme toutes ces facultés, appartiennent donc bien exclusivement à la fa^culté de sentir et de vouloir; et cette faculté, aux lobes cérébraux.
Exp. XII. Sur uae caille.
J'enlevai les deux lobes cérébraux sur une caille. Ce )oli animal , naturellement si éveillé , parut aussitôt plongé dans un assoupissement dont il ne sortit plus.
Exp. XIII. Sur un chien.
Les deux lobes cérébraux enlevés , perte absolue et soudaine des facultés intellectuelles et sensitives ; conservation parfaite des facultés lo-* comotrices.
Exp. XIV. Sur un rat.
A peine eut-il perdu ses deux lobes cérébraux t
l34 PROPRIÉTÉS m FONCTIONS
qu'il devint sourd , aveugle , et ne bougea plus qu'autant qu'on l'y excita.
£x^. XV. Sur un moineau.
J'enlevai, sur un moineau, les deux lobes ce* rébraux à la fois; cette double extirpation fut d'a-^ bord suivie d'une faiblesse générale assex grande. Bientôt revenu à lui , l'animal avait perdu la vue de ses deux yeux; il n'entendait plus, ne donnait plus aucun signe ni de volition ni de sensation effective ; mais il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses pattes; il marchait quand on le poussait ou qu'on l'irritait; quand on le jetait en l'air, il volait.
Ezr. XVI. Sur un dindon.
J'enlevai , sur un énorme dindon, les deux lobes cérébraux à la fois. L'animal ne vit plus, n'entendit plus, ne donna plus aucun signe de volition ni de sensation ; mais il conservait parfaitement son aplomb et son équilibre : il se tenait parfaitement sur ses pattes ; et quand on le poussait ou qu'on l'irritait, il marchait parfaitement aussi.
£zp. XVII. Sur un pinson.
Ce petit oiseau ne bougea plus dès qu'il eut
DU SYSTli^ME NERYEUX. 1 55
perdu ses lobes; il n'entendait ni ne voyait plus, et ne donnait plus aucun signe spontané ni de Tolition ni de sensation.
Ezp. XyiII. Sur un petit- doc ou scpps.
Les deux lobes cérébraux furent enlerés sur un petit-duc. Ce )oIi oiseau devint aussitôt aveu-* gle et sourd : il perdit toute Tolition, tout instinct de fuir, de se cacher, ou de se défendre ; il conserva toute la régularité , toute la précision de ses mouvemens.
£i>. XIX. Sor une pip.
J*enlevai les deux lobes cérébraux à la fois sur une pie. L'animal perdit aussitôt toute sensation comme toute détermination spontanée , il ne voyait ni n'entendait plus, il ne se mouvait qu'autant qu'on l'irritait ; mais du reste , il se te* nait parfaitement d'aplomb sur ses jambes ; et quand on l'excitait , il marchait , courait , volait avec un parfait équilibre.
Exfr XX, Sur une grenouille^
J'enlevai les deux lobes cérébraux à une grenouille. Cette grenouille vit, depuis plus de qua^ tre mois , dans un état de stupidité complète ; elle ne bouge qu'autant qu'on l'irrite; elle n'en-
l36 PROPRIÉTÉS ET JONCTIONS
teod ni ne voit, ni ne donne plus aucun signe de volitiQQ ou d'intelligence.
ExF. XXI. Sur ane couleavre commune.
Avec la perte des lobes cérébraux , perte absolue de toutes les facultés intellectuelles et sensitives.
ExF. XXII. Sur un léEard vert.
A peine les lobes cérébraux furent-ils perdus , que l'animal perdit toutes ses sensations et toutes ses facultés intellectuelles.
Il est inutile d'ajouter de nouvelles expériences, car elles ne sont toutes qu'une répétition les unes des autres.
Mais cette exacte conformité même des phénomènes ne saurait laisser aucun doute (s'il pouyait en reste? pourtçint après les Mémoires qui précèdent ) :
.i^Que les lobes cérébraux ne soient le siège exclusif de toute sensation, de toute volition, de toute faculté intellectuelle;
2/* Que non seulement avec les lobes cérébraux se perdent toute sensation et toute intelligence en général , mais encore ces formes particulières
DU SYSTÈME NERVECX. l5j
d'intelligence qui déterminent les allures propres des diverses espèces ;
3* Que la faculté de sentir et de vouloir ne soit absolument distincte de la faculté d'exciter et d'ordonner le mouvement ;
4* Que la conservation d'un seul lobe cérébral ne suffise à la conservation de toutes les sensations et de toutes les facultés intellectuelles, hors à celle de la seule vue de Tœil opposé au lobe enlevé ;
5** Que cette disposition des organes et des fonctions du système nerveux ne soit une loi générale et constitutive du grand embranchement des animaux vertébrés.
Expériences sur le ceryelet.
Ezp. I. Sar un dindon.
Je retranchai le cervelet, par couches successives , sur un jeune et beau dindon. Aux premières couches , hésitation et disharmonie dans les mouvemens ; aux moyennes couches , démarche chancelante et embarrassée ; aux dernières couches , perte de tout équilibre et de toute locomotion régulière.
l38 PROPRIETES ET FONCTIONS
£xp, II. Sur une pie.
J'enlevai, sur une pie, le cervelet, par couches graduelles et successives; perte graduelle et successive du saut , du vol , de la marche et de la station.
£xp. III. Sor une hirondelle.
J'enlevai le cervelet petit à petit sur une hi* rondelle.
Ce joli petit oiseau fut bientôt réduit à ne voler que de la manière la plus singulière et la plus bizarre ; il oscillait sur lui-même ; il reculait au lieu d'avancer; il s'enroulait presque en volant ; son vol avait toutes les allures de l'ivresse la plus gentille et la plus fougueuse.
Du reste , cet animal , comme tous les préeédens, comme tous les suivans, conservait toutes ses facultés intellectuelles et sensitives.
Exp. IV. Sur un moineau.
J'enlevai, sur un moineau, le cervelet par couches successives et ménagées.
L'animal perdît peu à peu la faculté de voler et de marcher , en conservant parfaitement , du reste , l'usage de sa vue , de son ouïe , de tous ses sens et de toutes ses facultés întellec-
DU SYSTÈME NBRYEUX» iSg
tuelles, sans qu'il parût jamais le moindre signe de convulsion.
Ce petit oiseau offrait le spectacle le plus curieux par sa démarche chancelante , incertaine et bizarre. Après avoir été un moment comme indécis à s'élancer, il faisait trois ou quatre pas (quelquefois en avant , beaucoup plus souvent en arrière) avec une précipitation incroyable, et tout cela se terminait par une chute ou par un roulement sur. lui-même.
Mais ce qu'il y avait de plus singulier 9 c'était la manière dont il volait : une fois en l'air, il semblait rouler encore sur lui-même, ne pouvait plus se diriger comme il le voulait , s'élançait dans un sens et tournait vers l'autre, restait ainsi un moment en Taîr, flottant dans l'indécision et dans l'embarras, et finissait par tomber.
Ce vol représentait complètement, en un mot , la marche de l'ivresse. Il y a donc un vol comme il y a une démarche d'ivresse ; et , chez les animaux voleurs , le vol éprouve toutes les influences que subit la démarche dans les animaux marcheurs.
Exp. V, Sur une effraye.
Je retranchai à peu près toute la moitié su-.
l40 PROPRIÉTBS BT FONCTIONS
périeure du cervelet, par couches successives, sur une jeune et magnifique effraye. Aux premières couches, îl ne se manifesta qu'une légère hésitation et qu'un peu de disharmonie dans les mouvemens ; aux couches suivantes , toutes les allures de l'ivresse parurent dans la démarche ; l'animal volait pourtant encore assez bien. Aux moyennes couches , il ne volait presque plus , avait toute la peine du monde à se tenir un moment debout sans chanceler ; sa démarche était irrégulière et désordonnée , tous ses mouvemens déréglés et incohérens ; mais du reste ses facultés intellectuelles , ses instincts , ses sens , se conservaient dans un état parfait.
li'animal entendait , voyait , et se mettait en défense dès qu'on voulait l'attraper, c'est-à-dire qu'il se jetait aussitôt sur le dos , en présentant son bec et ses griffes ; et , comme il n'y avait plus d'équilibre ai d'aplomb dans ses mouvemens , en voulant prendre cette attitude il tombait souvent , ou tout-à-fait sur le dos ou sur le côté , et il roulait alors jusqu'à ce qu'il pût se redresser sUr ses pattes , à quoi il parvenait tou-r joprs fort difficilement.
Quand i4. prenait l'essor pour éviter un objet , il lui arrivait souvent d'aller au contraire (faute de pouvoir maîtriser et diriger ses mouvemens)
DU systéme'nekvexîx. i4i
se heurter contre cet objet ; quand il voulait aller en avant, il allait presque toujours en arrière ; quand il voulait prendre sa nourriture , il avait toute la difficulté iaiaginable à l'attraper.
Exp. VI. Sur un jeune coq.
J'enlevai , par couches successive» , toute là moitié supérieure du cervelet d'un jeune coq.
Cet animal , qui avait un appétit très vif, conserva l'habitude de se jeter avec voracité sur la nourriture qu'on lui offrait; mais cette voracité fut dès lors trompée z le défaut d'équilibre troublant la précision de ses mouvemens, l'animal manquait presque toujours le but , et frappait le sol en vain de son bec.
Exp. VII. Sut uoe chevêche {chevêche perlée ou commune, Guvier; chevêche ou petite chouette, Buffon ).
J'enlevai, sur cet oiseau de nuit , le cervelet , par couches successives et graduelles. Les allures naturellement bizarres de cet oiseau , quand on le tourmente durant le jour, le devinrent bientôt plus encore par l'état apparent d'ivresse où le jeta la perte graduelle du cervelet.
Exp. VIII. Sur un canard.
Je détruisis, par couches successives , le cer-
l43 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
velet sur un fort gros canard. Aux premières couches, l'animal perdit l'harmonie de ses mouveopienB , et sa démarche , comme toutes ses autres allures, ressemblait de tous points à celle de l'ivresse. Je poussai mes découpures plus loin i l'animal avait toute la peine du monde, ou à faire quelques pas chancelans , terminés bientôt par une chute , ou à se tenir appuyé sur ses coudes et sur ses ailes.
Je parvins aux dernières couches : l'animal perdit toute équilibration ; il ne pouvait plus , quelque effort qu'il fit , ni faire un seul pas ré-« gulier ni se tenir .d'aplomb; il reculait et roulait sur lui<-même quand il voulait se mouvoir ; épuisé de fatigue, il se reposait sur un côté, ou sur le dos, ou sur le ventre, selon la position où l'avait ^mené son dernier effort.
Placé dans l'eau , le jeu de ses pattes effectuait tout aussitôt , quoique d'une manière incohérente et par conséquent infructueuse , le mouvement du canard pour la natation. '
En un mot , tout équilibre , tout mouvement coordonné était perdu. Il est superflu d'ajouter, au point où nous sommes, qu'il conservait tous ses sens et toutes ses facultés intellectuelles.
Exp. IX. S^ur un scops , ou petit-duc.
J^enlevai, sur ce joli oiseau nocturne, le cervelet , par couches successives : il y eut perle successive de tous les mouvemens réguliers.
£xp. X. Sur une caille.
Le cervelet fut enlevé , par couches successives , sur une caille : elle perdit successivement la faculté régulière de se mouvoir.
Exp. XI. Sur un pinson.
Ce petit oiseau reproduisit , par la perte graduelle de son cervelet, le vol singulier et bizarre dé)à décrit à l'occasion de l'hirondelle et du moineau.
Exp. XII« Sut. un lérot.
J'enlevai, sur un petit lérot que je conservais depuis quelque tems , le cervelet , par couches successives.
Ce joli petit animal, dont tout le monde con-^ naît l'extrême vivacité , la légèreté , la grâce , la souplesse des mouvemens , commença par chanceler sur ses pattes, par ne savoir plus s'en servir qu*avec la plus grande gaucherie , et finit
l44 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
bientôt par ne pouvoir plu^ s'en servir du tout d'une manière régulière et coordonnée.
Mais il conserva constamment ses sens et son intelligence. Quand on l'irritait avec un bâton « par exemple , il s'élançait sur le bâton , et s'il l'atteignait , il le mordait avec colère ; il entendait aussi bien qu'il y voyait, et n'avait, en un mot , perdu que l'équilibre et la régularité de ses mouvemens.
Exp. XIII. Sur un chat.
Je mutilai , de plus en plus profondément , sur un énorme chat , le cervelet. L'animal perdit peu à peu son équilibrement ; bientôt il ne lui resta plus que la démarche chancelante de l'ivresse. Il perdit enfin jusqu'à cette démarche même , ainsi que toute faculté de station et de locomotion régulière. Du reste, il conservait tous ses sens, toute son intelligence, et sa férocité naturelle s'était tellement accrue par les douleurs de l'opération , qu'il y aurait eu tout à craindre de ses dents et de ses griffes, s'il eût conservé l'adresse et la précision de ses mouvemens.
Exp. XIV. Sar un rat.
Je retranchai , par couches successives , le cervelet sur un fort gros rat : la faculté de se tenir
DU SYSTÈME NERTEUX. i45
debout, de marcher, de<;ourir, etc., se perdit graduellement ; et , lorsque le cervelet fut toutà-fait ôté , elle fut tout-à*fait perdue.
Ex9. KV. Sur une taupe.
J'enlevai, sur une taupe, le cervelet, par couches graduelles : ranimai perdit graduellement lafaculté de se mouvoir d'une manière régulière et coordonnée.
Je le portai sur un petit tas de terre où il avait coutume de se réfugier ; il s'y reconnut très bien , témoigna de là joie , et redoubla d'activité pour creuser un trou et s'y cacher : mais il ne sut plus creuser; ses pâtes ne se remuaient plus convenablement; il s'y prenait comme s'y fût pris un animal ivre , et , après quelques efforts inutiles, il finissait bientôt par reculer, tomber et rouler sur lui-même.
Exp. XVI. Sur un chien.
Je mutilai , sur un chien jeune encore , mais vigoureux , le cervelet , par des coupures de plus en plus profondes. L'animal perdit de plus en plus la faculté de se mouvoir avec ordre et réT^ gularité. Parvenu à la région moyenne , il ne marchait plus qu'en chancelant et par zigzags. Il reculait quand il voulait avancer; quand il
l46 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
voulait tourner à droite , il tournait à gauche* Comme il faisait un grand effort pour se mou-* voir , et ne pouvait plus modérer cet effort , il s'élançait avec impétuosité , et ne tardait pas à tomber ou à rouler sur lui-même. Trouvait -il un objet sur sa route , il ne pouvait , quelque dessein qu'il en eût , l'éviter ; il se heurtait à droite et à gauche ; cependant il voyait et entendait très bien; quand on l'irritait, il cherchait à mordre , et mordait en efEet l'objet irritant , quand il pouvait le rencontrer > mais il ne disposait plus de ses mouvemens avec assez de précision pbur le rencontrer souvent. Il avait toutes %e& facultés intellectuelles 9 tous ses sens; nulle trace de convulsions : il n'était. que privé , de la faculté d'ordonner et de régulariser ses mouvemens.
Je mutilai jusqu'aux dernières couches du cervelet ; l'animal perdit toute mobilité , toute stabilité régulière.
£xp. XVII. Sur une souris.
J'enlevai le cervelet ^ par couches successives , sur ce pëtît animal : il se mut bientôt comme* un animal irre ; il ne se mut bientôt plus du tout avec équilibre ; il ne pouvait plus que rouler^ et s'épuiser eu roulant sur lui-même.
BU SYSTÈME NE:RVEUX. l47
Ezp. XVIII. Sur une grenouille.
J'enlevai le cervelet sur une grenouille. Cet animal, dont l'équilibre est si stable , agita aussitôt ses jambes en seiis divers ; mais comme cette agitation de ses jambes n'était plus coordonnée, il n'y eut plus de démarche réelle. L'animal conservait du reste tous ses sens , et les conserva plus de deux mois qu'il survécut à l'opération.
Ezp. XIX. Snr bne conleavre commune.
J'enlevai le cervelet sur une couleuvre. Surle-champ , ces ondulations si régulières et si habilement ordonnées qui constituent la démarche de cet animal devinrcQt irrégulières et désordonnées ; l'animal n'avançait plus , et les vains efforts qui l'épuisaîent ne le changeaient presque plus de place.
£zp, XX. Sur un lézard vert.
Le cervelet fut à peine perdu , que toute faculté régulière de se mouvoir fut perdue.
Ëzp. XXI. Sur un lézard gris.
J'enlevai le cervelet sur ce lézard; il perdit aussitôt la faculté de marcher et de se tenir d'aplomb sur ses pâtes , quelque effort, qu'il fît pour cela.
l48 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Je n'ajouterai pas ici de nouvelles expériences; l'exacte conforroiîté de celles qu'on vient de voir rend toute répétition inutile.
Ainsi 9 i" constamment ,. chez tous les animaux, et à tous les âges^ une altération légère du cervelet produit une légère disharmonie dans les mouvemens; constamment la disharmonie s'accroît avec l'altération ; constamment la perte totale du cervelet entraine la perte totale des facultés régulatrices du mouvement.
2** Cependant , il y a , même sur cette régularité et cette répétition exacte des phénomènes , une remarque assez curieuse à faire ; c'est que , chez les diyers animaux , les mouvemens desordonnés par le fait du cervelet correspondent toujours à leurs mouvemens ordonnés.
Dans les oiseaux qui sont grands voleurs , c'est dans le vol que paraît surtout le désordre; dans les oiseaux qui marchent , dans la marche ; dans les oiseaux qui nagent 9 dans la nage.
Il y a donc un nagement et un vol d'ivresse, comme il y a une démarche pareille; et le trouble . dé l'allure dominante n'empêche pas cette allure de dominer.
3** Bien qu'avec la perte du cervelet coïncide^ invinciblement la perte des facultés locomotrices, les facultés intellectuelles et sensitives n 'en reçtent
DU SYSTÈME NERYEUX. l49
pas moins intègres ; et, d'un autre côté, tant que Topéràtion ne dépasse pas les limites du cervelet, il n'y a nul indice de convulsion.
La faculté excitatrice des conVulsions ou contractions musculaires , la faculté coordonatrice de ces contractions , les facultés intellectuelles et sensitives , sontdonc trois ordres de facultés essentiellement distinctes, et résidant dans trois ordres d'organes nerreux, essentiellement distincts aussi.
4** Bien qu'enfin , avec le cervelet , se perde la faculté d'ordonner et d'équilibrer la station et la marche , la tendance à cet équilibrement n'en subsista pas moins encore ; et, bien que tous les mouvemens de locomotion soient perdus , tous les mouvemens de conservation n'en survivent pas moins toujours.
Cette tendance à l'équilibrement stable et régulier , ces mouvemens de conservation , ne dérivent donc pas du cervelet : on verra bientôt d'où ils dérivent. ( Voy^z le Mémoire suivant. )
l50 PROPRIliTés ET FONCTIONS