OBSERVATIONS COMPARATIVES
PARALlèLES SOMMAIRES.
La religion^ chez tous les peuples célèbres dé l'antiquité, la religion , malgré ses Variantes, fut la source commune de leur civilisation , l'aliment principal des arts et des sciences qai leâ dirigent. Où trouveraient-ils en efiet plus d'applications que dans les temples ? L'athéisme ne peut qu'al^utir,et, comme Ta dit un écrivain de lios jours', c'est un sqnelette qui n'engendre pas. Si' la religion a fait des superstitieux, elle est souvent une
' Relig. des Gaulois , 1. 1 ; Discours sur les moeurs et coutûmes des Gïiulois.
* De Balzac, Romans et Contes philosophiques.
cs[)érance ; mais le tristr; pliilosophe (ajoute le nu'me écrivaiu ) nièiie la vio monotone et savante (Inné machine à vapenr qni s'use par un travail trop vit et trop régulier.
On a vu que les pcu[)les primitifs de Tliistoire avaient tous accpiis leur genre de célébrité , (]uand ceux de TOccident végétaient dans une espèce de barbarie, ou du moins dans Tignorance et dans une obscurité profonde, et que leur période glorieux était irénéralement bien antérieur à
Tere chrétienne.
Iavs Chinois , dès les premiers temps de leur vaste enj[>iie, se sont dislingnés par leurs tra- \au\ hydrauliques et par les entreprises les plus i;ii;anlesqnes. On peut dire qu'ils ne s(jnt point injitat(uus, mais aussi qu'ils n'en auront jamais : il y a des modèles bien préférables.
j^es Hébreux, op[)rimés et persécutés, ont \écu dans la dispersion, surtout tiepuis l'ère chrétienne; mais on n'a ])oint oublié Moïse ni le beau règne de Salouion.
T. es Ohaldéens revendiquent la priorité de leurs connaissances aslronomi([ues et de leur langue nationale. Les Jiabvioniens ont iuimortalisé Tere de Mabonassar; ils ont exécuté des travaux considérables et d'une iirande difficulté.
Jjjlre les tlébrenx et les l>ab\ Ioniens , Palmyn' a hiiliè (Tun éclat sniprenant , et dont il nV>l Moinl pri'inis de douli r.
HISTORICO-BIOKOMJBNTALES. SqS
J'ai, pour ainsi dire, gardé le silence au siijet des Perses ; ce peuple belliqueux fut dévastateur, et ne profita guère que des ricbesses matérielles des nations subjuguées. Cependant il y avait de la grandeur dans ses usages et dans ses entreprises.
L'industrie et conséquemment la richesse d^ Phéniciens ont illustré ce vieux peuple méditerranéen; l'opulence de Sydon et de Tyr est en quelque sorte proverbiale ; Tyr devint la fondatrice de Cartbage , de Tbèbes , de Cadix , etc.
I^ies Egyptiens ont étonné le monde pendant près de vingt siècles i par leur science prodigieuse, leur sagesse ^ leur commerce , leurs travaux in^ destructibles et merveilleux , que le temps a respectés , que la main des bommes pouvait seule altérer ou détruire , tant est active la force dis^ solvante du fanatisme, de la politique ou de Tintérét privé. L'Egypte méritait la grande exploitation dont un institut français a rendu le compte si mémorable ; l'Egypte est , pour long-temps , en possession d'occuper les savants et les antiquaires modernes.
Notre insti^uction est bien moins positive sur les antiquités de la Grèce que sur celles de l'Italie et même de l'Egypte depuis la belle exploration des Français. La tradition presque seule fait nos certitudes concernant l'Asie et la Grèce, Ce berceau de la mythologie, des arts et du goût, du moins pour ce qui n'a pu suivre les trophées des Ro-
4oO RECHERCrrES
par le génie mystérieux qui les inspira , par les prodiges de leur exécution; mais eu définitive, ils ne sont aucunement propres à servir de modèles ou de principes applicables au style européen.
Les sculpteurs grecs ont ajouté les beautés idéales à celles d'une nature déjà belle; tandis que les l^^gyptiens se sont attachés ou bornés à l'imitation exacte d'une nature médiocre , ainsi que le prouve la confrontation de leurs momies avec leurs statues antiques. La sculpture égyptienne offre des figures généralement sèches, plates, roides, anguleuses, sans altitude, sans action, traitées le plus souvent de profil et sous le même aspect ; voilà , toujours avec quelques exceptions npplicidjles siulout aux rondes-bosses, voilà ce (pie présentent et les soi-disant bas-reliefs, et les peintures historiques des monuments les plus remarquables ; telle est aussi l'opinion de Winkelmann, trop sévère sans doute, car il ne l'exprimait qu'en présence des chefs - d'œuvre <le la sculpture grecque, sans tenir compte de la règle invariable qui comprimait l'imagination des artistes égyptiens dans les sujets symboliques et sacrés, sans avoir éprouvé les effets du grandiose qui perce dans toutes leurs conceptions monumentales.
L'architecture grecque et l'architecture égyptienne ne sont point comparables; chacune a son genre de mérites et parait avoir son but exclusif.
filSTORtCO-HONlJMEirTALES. 4o|
Les iDononients griecs et les moquinente égjp^ tiens ne peuvf^pt %urer d^ns ie même ensfinblfi ; ils ^e nuiraient par un rapprochement , s'il étaij possible de les réunir sous le môme coup d'<^il; séparément on y trpuve, d un côté, l'élégance et la beauté, de l'autre, la majesté et, pour ainsi dire f ^^^ grapdeur impérissable ; aussi cherchel*on vainement les plus fameux monuments de 1$ Grèce, landis qu'on explore et qu'on peut admirer encore {a plupart des temples égyptiens.
Les Grecs, divisés en nations, rivales et diflFéremment gouvernées , ont néanmoins acquiè une supériorité incontestable sur les autres peuples, dans tous les genres de célébrité. La Grèce, dont l'influence gagna du moins tout le littoral, et pénétra upe grande partie du continent de la Méditerranée , la Grèce fut Ipng-temps la reine des arts, des sciences et de l'industrie. Rien n'est comr parable à l'architect^ire et à la sculpture des Grées où le génie,. le goût et l'esprit se multiplient à rcnvi. En un mot, les Romains eux-méipes ont rendu aux Grecs l'honîmage le plus évident, lorsqu'ils ont voulu honorer du nom de Grande-Grèce une partie célèbre de leur empire continental.
Les Étrusques reproduisaient, à leur manière, les divinités grecques, avec des additions fantastiques ; leur genre spécial et le caractère national se manifestaient datis leurs ouvrages dout le style roide avait quelques rapports avec celui des Égyp,
tiens; mais il était' plus chaud et plus animé. L architecture toscane est mâle , et soumise à des règles qu'on n'a point découvertes dans celle des Egyptiens. Enfin les Etrusques ont montré un goût et un art particuliers dans la composition de leurs vases.
Il serait trop injuste, surtout à nous Français, de laisser hors de ligne les Romains, nos anciens instituteurs. Ils ont toujours eu soin d'embellir leurs conquêtes de dépouilles concernant les arts des peuples vaincus; cette conduite prouverait suffisamment le goût qui les dominait sous ce rapport intéressant. Les Romains ont su profiter des beaux modèles acquis par leurs victoires, et Rome seule a bien plus édifié qu'aucune des plus fameuses cités de la Grèce. Leur architecture est plus qu'imitative : n'ont-ils pas leur ordre composite et les variantes du dorique? La plupart des moiunnents romains rappellent leurs conquêtes, n^oins par des dédicaces que par l'application qu'ils y ont faite des nondjreuses colonnes et des ornenjenls transportés, à grands frais, de TEgv[)te et lie la (irece. Enfin, les Romains sont uniques par l'entreprise et le grandiose de leurs aq(ieducs; uniques par l'ensemble de leurs mormments; unicpies par leur étonnante collection d'obélisques, et par leur richesse incalculable en objets d'arts, noiamment de la sculpture antique et de la peinture moderne.
HlSTORlCO-MOirCMËNTALES. 4^3
On s'étoi^nera moiils du grand succès des arts chez les Romains, en se rappelant qu'ils n'ont pas rotigi de se former non seulement à Timitation des chefii-d'œuvre conquis, mais encore aux leçons des artistes remarquables de la Grèce, attirés et honorés chez eux. Il faut considérer surtout rencoùràgement et la protection que les arts ont trouvés dans les usages romains, analogues à ceux des Grecs, les fêtes, les jeux publics, toutes lés solennités, et le lute de l'opulence, sans oublier le prist attaché aux objets d'un mé* rite reconnu S surtout lorsqu'ils y joignaient cc" lui de l'atitiquité.
Enfin ou pourrait résumer plus brièvement encore de la manière suivante, le parallèle général de l'architecture antique : imposante et mas-
* On connaît le prix de quelques morceaux de sculpture antique, bronse ou pierre: suivant Pline, Jules- César paya S% ' talents deux tableaux de Timomachus , dont l'un représentau Ajax et l'autre Médée. (Plin., //À. xxxv, c. 4p, $3o.)
Cicéron nous apprend qifà une vente publique , une figure en brome demédiocre grandeur (signum œneum non magnum) avait été payée iao,ooo sesterces (H S. cxx. miiiibus)^ et cela * dans un temps où ces objets étaient bien moins rares qu'aujourd'hui. (Cîc. in Ferrem, Orat. iv, c. 7.)
Suivant "Winkelmann , il doit être passé en Espagne, à Saîut-Ildefonse, une tête antique achetée par une reine de la maison de Parme, la somme de 5o,ooo écus romains. (WihfcXL., Hist. de l'art, etc., t. u, liv. iv, ch. 7, p. 3io.)
sive en Egypte ;*£3iitftsque et pittoresque en Asie; majestueuse çt, pour ainsj dire, poétique chez les Grecs; gracieuse et variée chez les Romains;
sévère chez les Etrusques, et simple chez les Gaulois.
yOTir^ PRINCIPAUX UES JOIFFiREHCES OBSERVÉES.
Les Égyptiens et les Grecs ont été les premiers en contact ; et cependant quelle différence ou plutôt quel contraste ne remarque-t-on point entre eux , SQUs le rapport des arts ! La cause en doit être dans la difFérenCe de leurs usages et de leurs gouvernements- respectifs. Les Égyptiens et les Asiatiques en général ont été,, de tout temps, peu communicatifs, déds^tgnant^les pations étrangères et ne voyageant point. Ils. avaient pour principe de n'admettre aucune innovation et de suivre sorupule.usemçpt p^ qui ^vait été pratiqué par leurs ancêtres; Les professions devaient être héréditaires dans les mêmes familfes , et la classe des artistes ou dés artisans était généralement méprisée. Ces dispositions natipn^iles, en étouffant le génie, ne pouvaient qu'empechn* toute émulation , tout sentiment d'industrie et de gloire. ,
Au contraire, chez les Grecs, un architecte, un sculpteur,, un peintre, et tout artiste habile, jouissaient de la plus haute considération, de même quun philosophe, un politique, un capi-
UISTORICÔ-ilONUM£NTAt£S. ifOO
taillé, uti orateur, etc. Une ville se glorifiait de les avoir produits \ Des hbnneurs, des récom-* penses, des statues leur étaient consacrés d^leur vivant et par la postérité. Que d'énrajation , quels résultats précieux étaient dus à de tels principes! Aussi les moiiuoàents de la Grèce décelent-ils le génie, le goût, les grâces et le feu de Timaginatiori ; ils seront à jamais les modèles de la postérité.
Avec de^ lots et des usages tout opposés, Lacédémone n*a produit que des guerriers.
CAtJSKs d'vve rapide di^cadence..
Volney, ce judicieux et savant observateur, émet les opinions suivantes concernant là décadence Irapide des arts et des sciences chez les Orientaux : la religion de Mahomet, qui culbuta le Bas-Empire , ayant proscrit toute image et toute figure ^symbolique , il n'y a plus ni peinture, ni gravure, ni sculpture, ni de ces métiers nombreux
* Sept villes se disputaient la gloire d*avoir douné Daisséance à Homère; ce concours est exprimé par le distique suivant :
Smjrma, Rkodos^ Colophon, Salamis^ Chios^ Athenœ, Orhis de patrid certaty Homère, tud.
Plusieurs villes romaines ont aussi réclamé l'honneur d'avoir donné le jour à Thistorien Tacite.
4o6 RF.CIJFRCUFS
qui en dépendent; la siTTi|)licité de leurs usages mobiliers, la fixité de leurs costumes, empêchent aussi le développemenl des arts mécaniques, saut néanmoins quelques exceptions relatives à l'orfévrerie, à la bijouterie, dont les arts ne sont alimentés que par \iu certain nombre de particuliers. J.eur dédain moderne pour la géométrie, l'astronomie, la médecine, la nuisique,ladanse, etc. ; Tavarici* et la tyrannie des pachas, des kaiks et autres agents du |)ouvoir; rinsouciance vulgaire, le fatalisme de leur croyance, la superstition; la rareté des livres et des écoles; le défaut d'imprimeries; le manque de considération ou de fortune [)our les arts, les sciences, les belles-lettres, (|ui n'offrent aucune perspective avantageuse, ni même auciuie protection assurée : que de causes puissantes de décadence et d'abrutissement!
En effet, les arts, par exemple la peinture, la sculpture, la poésie, sont la reproduction ou l'imitation des riches scènes de la nature et de l'état social : mais comment les reproduire ou les imiter, si la nature est stérile et sauvage, abâtardie; si les mœurs sont barbares et honteuses; si la misère et l'ignorance étouffent jusqu'au germe du bien?
Quel sujet de méditation offre l'état présent de l'Egypte et de la Grèce, où rampent et végètent des races abàtarches d'esclaves dégénérés, de tous
les. peuple^ de l'ancien monde les plus étrangers aux souvenirs de leur gloire , à leurs antiques vertus, aux arts et aux sciences dont ils ont donné les premiers et les plus beaux modèles; moins excusables que les peuples dits sauvages, dépourvus de monuments et de traditions : car ces derniers, s'ils ne font rien pour l'avenir, c'est que le passé n'a rien £ait pour eux.
Que sont devenus les Grecs de. Salamine et de Marathon ?..« Où trouver, sur cette terre modifiée, l'ombre même des. Phidias, ()es Praxitèle, des Callimaque ?... Le sommeil de ces grands artistes a duré trop de siècles; ils ne se réveilleront plus !... Gomment régénérer des races éteintes, si le feu sacré ne couve plus? Le Grec moderne est sans souvenirs ; il ne vivra désormais que de brigandage, de misère et d'oisiveté.
TRAHSLATIOIT RiCtPROQUE DES ARTS ET DES SCIENCES.
Les arts et les sciences transplantés en Europe s'y sont tellement naturalisés, qu'il y ont atteint le plus haut degré. Sous ce rapport, il faut convenir que l'Orient et l'Occident antiques, comparés à l'Orient ^\ l'Occident modernes, sont maintenant leurs antipodes respectifs. Cependant l'Asie et l'Afrique, c'est-à-dire presque tout l'Orient vient aujourd'hui se réchauffer et, le dironsnous? préparer sa régénération au foyer des lu-
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mières de rOccident ^ Espérons donc encore: espérons qu'à son tour rOccident instruira TOrient, sans rien perdre de sa gloire et de sa puissance industrielle. Mais il parait impossible que l'Orient atteigne jamais le période actuel des arts et des sciences de l'Occident, surtout delà France et de l'Angleterre; tranchons le mot : on peut accorder à la France le sceptre de ce brillant domaine. L'expédition récente des Français en Grèce, utilisée pour les sciences et les arts, fournira sans doute un recueil de notions exactes, analogue au précieux ouvrage que nous a valu l'expédition d'Egypte.
Si Tantiquité nous offre pour modèles les siècles de Périclès et d'Auguste, la France moderne n\'i-t-elle point déjà son siècle de Louis XIV? et ce dernier, qui se rattache particulièrement aux XV ir et XVlir de notre ère, tout grand qu'il paraisse, doit le céder encore au XlX'. En attendant le t(Tme final de cette progression croissante^
' Depuis plusieurs années, les souverains de l'Orient envoient en France et même en Anj^leterre les (ils de leurs familles puissantes el les jeunes ^ens de la plus belle espéranre, pour recueillir leur part de l'instruction et des talents de l'Kurope. Si rKj4y|)te, par exemple, ne peut retrouver un S/'sostris, elle voit peut-être aujourd'hui Taurore d'une rê^eticiation sous des princes [ Meliemet-Ali et son lils Ibrahim .pli paraissent comprendre la double puissance du j^énie et de Tindustrie.
voyons un parallèle afpproximalif de ces trois périodes glorieux: pour la Grèce , Tltalie et la France.