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SUR LES COMPAGNIES

CRÉÉES A l'imitation DE CELLES DE LAW.

Par ]a création de la Compagnie des Indes et par la hausse rapide

de ses actions, Law avait mis Fagiotage en faveur; les étrangers s'imaginèrent pendant quelque temps qu'il suffisait de créer des billets pour créer des fortunes ; les Anglais et les Hollandais, les rivaux de la France pour le commerce, et ses devanciers dans Tart du crédit, ne voulurent pas se laisser dépasser et établirent à l'envi des Compagnies dont le succès fut plus étonnant et la chute plus rapide encore que celle du système de Law.

L'Angleterre avait fait de grandes dépenses et s'était surchargée de lourdes dettes pour soutenir contre la France les deux dernières guerres du règne de Louis XlV; il y avait, en 1710, 9,4^1,275 livres sterling de paiements arriérés. Le' Parlement s'était engagé à payer l'intérêt de ces fonds, et, pour faciliter le placement du capital^ il avait créé sous le nom de Compagnie des mers du Sud une Compagnie de commerce dans laquelle durent être incorporés les créanciers de l'Etat et à laquelle la reine accorda des privilèges très-étendus. Cette compagnie, languissante tant que durèrent les hostilités, avait commencé à faire quelques profits, lorsque après la paix d'Utrecht elle avait obtenu le monopole de la traite des nègres.

En 1717, elle vint en aide à l'Etat, consentit à réduire l'intérêt qui lui était payé de 600,000 à 500,000 livres, et avança 2 millions à l'Echiquier. Au commencement de l'année 17:20, un de ses directeurs, sir John Blunt, témoin des succès de Law à Paris, proposa un projet bien plus vaste qui devait, en peu de temps, délivrer l;Angleterre de toutes ses dettes. Blunt offrait de payer à la caisse de l'Échiquier telle somme dont on conviendrait, pour avoir le droit d'acquérir par achat ou par souscription toutes les dettes de la nation, qui formaient un total de plus de 15 millions de livres sterling; la Compagnie devait toucher pour les sommes rachetées un intérêt de 5 p. 0 0 jusqu'en 17^7, et de 4 p. U 0 à partir de cette époque. Biunt communiqua son plan au chancelier de l'Échiquier, le ht approuver et présenter au parlement. Dans in chambre des comumnnes il passa sans difficulté ; mais il rencontra une vive opposition de la part de quelques

niITATrON DU Sy.-;T£ME DE LAYV. 401

lords qui s'élevèrent en vain contre les dangers'fde l'a^iola^re et contre le vide des promesses de la Compagnie, f.e' bill fut adopté et la Compagnie fut autorisée à commencer ses opérations, qui pouvaient durer quaire ans et demi, et dut payer pour cette ^permission une somme de i millions : la faveur du public était déj;i telle, qu'avant que le bill eût été rendu, les actions s'étaient élevées à 1 30 p. 0/0

Pour précipiter la hausse et atteindre son but, Blunt fit répan'dre dans le public le bruit que le gouvernement allait échanger Gibraltar et Port-Mahon contre certaines villes du Pérou ; l'artifTce, quoique grossier, eut un plein succès, et en cinq jours les registres de la Compagnie furent couverts de souscriptions dont le total formait un million de hvres sterling ; on n'obtenait ces souscriptions qu'en pavant en créances sur l'Etat une somme triple de celle des actions. Blunt, qui n'avait spéculé que sur la folie de l'agiotage, espérait par ce m'oven enrichir la Compagnie et réduire la dette de l État, et il avait intérêt à exagérer la hausse, afin d'augmenter ses bénéfices sur la vente des souscriptions. Il fit si bien que les actions en moins d'une semaine valurent 340 p. 0/0 et que les souscriptions doublèrent de prix • moins

/Q'^rn"''^/^'^!^ ^P^^^' ^^^^^ ^*^^^"^ vendues 1,000 livres sterhno (2o,000 fr.) La Compagnie, profitant du succès, avait émis en papier un capital de 37,800,000 livres qui, décuplé par Tagiotan-e, reifrésenta un instant sur la place publique une valeur de prés de 10 milliards de notre monnaie.

En Angleterre, comme en France, la passion du jeu avait atteint toutes les classes de la société, a Toutes distinctions de parti, de religion, de sexe, de caractère et de circonstances, dit un historien anglais, furent anéanties par ce tourbillon universel ou par quelque projet pécuniaire. Le jardin de la Bourse fut rempli d'un concours étonnant d'hommes d'Etat et d'ecclésiastiques, d'anglicans et de non-conlormistes, de whigs et de tories, de médecins, de jurisconsulte^ de négociants et même d'une multitude de femmes. Toutes les autres professions et tous les emplois furent totalement néghgés; l'attention (lu peuple se tourna uniquement vers ce projet, et vers d'autres aussi chimériques auxquels on donna le nom de ànôbies (bulles de savon)' >. « il sufhsait au premier venu de louer une chambre ou une salle de cale a proximité de la ruelle où se tenaient les agioteurs {Exc/iûnoe- Alley), et d ouvrir un livre de souscription pour quelque chose que ce lût, touchant de près ou de loin au commerce, aux manufactures à des plantations ou à quelque invention supposée, en ayant soin de les laire annoncer la veille dans les journaux, et il avait chance de placer en peu d heures pour plusieurs millions de ses actions imaoi,K,ires La confusion était si grande dans la foule iïExchanqe-AUey\im sou-

Smolcît, Histoire d'Angleterre, traduite par Tnrge, t. X Vlïl, p: 210.

vent la même valeur variait de 10 p. 0/0 d'un bout de la rue a l'autre K »

Le succès de la Compagnie de la nier du Sud avait en effet encouragé une foule d'aventuriers, et chaque jour on voyait s'augmenter le nombre des compagnies et la quantité des actions. Le prince de Galles fut nommé gouverneur dune compagnie du cuivre gallois; le duc de Bridgewaterse mit à la tète d'une association formée pour bâtir des maisons à Londres et à Westminster. Une compagnie d'assurances maritimes fut créée, et ses actions valurent immédiatement K'rO p. 0/0, bien que les actionnaires n'eussent encore acquitté qu'un dixième; une compagnie d'assurances contre Tincendie émit des actions à 2 schellings 6 deniers : elles montèrent à 8 livres sterling, La nation fut tellement enivrée par cet esprit de spéculations aventureuses, que le peuple devint la proie des plus grossières illusions. « Un obscur faiseur de projets prétendit en avoir formé un très-avantageux, que cependant il n'expliquait pas ; publia des propositions pour des souscriptions, promettant que dans un mois il en mettrait au jour les particularités : en même temps il déclara que toute personne qui paierait lieux guinées serait inscrite pour une souscription de 100 livres qui chaque année produirait la même somme. En une matinée, cet aventurier reçut 1,000 de ces souscriptions, et l'après-midi il partit pour un autre royaume *. •

Cet empressement que ne justifiaient aucun projet sérieux, aucune espérance fondée, n'était que la fougue d^un délire passager. L'illusion se dissipa aussi i-apidement qu'elle s'était formée, et ces richesses de l'agiotage, estnnées à près de 300 millions de livTcs sterling, disparurent avant la fin de l'année IT'^O. La compagnie d'assurances maritimes éprouva une perte considérable à la suite d'un naufrage, et ses actions tombèrent tout à coup à 60, puis à 15 et à 1*2 p. 0/0. Les actions de la mer du Sud éprouvèrent le même sort. Les actions commencèrent à baisser vers le milieu de septembre, etcf-tte première défaveur, effrayant les esprits, fit voir le néant de ces fantômes : au commencement d'octobre, ces actions étaient tombées de 1,000 à 150 p. 0/0. Les banquiers et les négociarits qui avaient des fonds engagés dans cette Compagnie se trouvè'rent tout à coup incapables de répondre à leurs engagements; les paiements furent suspendus dans un grand nombre de^m'aisons de Londres et la chute de la Compagnie devint une calamité dont souffrit toute l'Angleterre. La banque s'engagea, pour soutenir le crédit, à souscrire les actions de la Compagnie estinaées à 400 p, 0/0, à condition que la compagnie paierait à des échéances fixées 3,500,000 livres sterling. Mais le coup mortel était porté ; les souscriptions imaginées depuis un an perdirent toute valeur ; !a Com-

• Andersen. Histoire du Commercé.

^ Smolett, X. XVIII, pag 212.

iMirATIO.N DU SYSTÈME i>E LAW. 403

pagnie ne put pas payer, etia banque l'abandonna pour ne pas être entraînée dans sa chute.

Le Parlement intervint. Une partie des actions fut prise par la banque, une autre fut transformée en actions de la Compagnie des Indes orientales , une autre fut complètement annulée^ et on décida qu'après la liquidation les fonds qui resteraient seraient partagés entre tous les propriétaires d'actions. On s'aperçut qu'il y avait eu de nombreuses malversations. On saisit les livres, on arrêta JohnBluntet les autres directeurs ; on les déclara incapables de remplir aucune fonction et on instruisit leur procès. De grands personnages s'étaient laissés corrompre ; il fut prouvé que le chancelier de l'Echiquier, Aislabie, que le comte de Sunderland^ M. Craggs et d'autres avaient été gagnés à prix d'argent. Quelques-uns furent flétris par le Parlement ou mis à la tour de Londres ; les biens des directeurs furent confisqués, et les Anglais ruinés applaudirent aux billsqui les vengeaient.

Les mêmes révolutions financières avaient lieu en Hollande à la même époque. En 1720, la Compagnie des Indes orientales obtint des Etats généraux la permission de faire de nouvelles souscriptions sur le pied de 250 p. 0/0 : elles montèrent à 650. Une compagnie d'assurances, créée à Piotterdam en juillet 1720, émit des actions du prix de 5,000 florins ; les actionnaires avaient à peine fait un premier paiement de dix florins que les souscriptions se vendirent 5^000 florins sur la place. A Goude, à Delft et dans presque toutes les villes des Pays- Bas, on forma de pareilles spéculations qui eurent toutes dans les premiers jours un grand succès. Mais toutes ces compagnies tombèrent^ comme celles d'Angleterre, avant la fin de l'année qui les avait vues naître, et de tous ces projets, grossièrement imités du système de Law, il ne resta que la misère et la perturbation du commerce qui furent les mêmes en France, en Angleterre et en Hollande.

Fiw.

Vu et [u, A Paris, en Sorboniie, le 8 avril iSU. pLir le doyen de la Faculté des Lettres de Paris,

J.-ViCT. Lecll'RC.

Permis d'imprimer.

Le Recleur de l'Académie de la Seine;,

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