CHAPITRE XXIY
Carrousel donné par Louis XlP^y en l* honneur de Madame de laf^alliere^ en iWJu, et Fêtes de Versailles en \Çif\\,
L'usage des tournois se conserva dans toute l'Europe jusque vers i5(>o.
Un des plus solennels fut celui de Boulognesur- mer, en i3og, au mariage d'Elisabeth de Franpe avec Edouard II, roi d'Angleterre. Il y en eut même un à Paris , du temps du malheureux Charles VI; et ils furent continués jusque vers le temps qui suivit la mort du roi de France Henri II, tué dans un tournoi, au palais des Tournelles, en iSSg (i). Cet accident semblait devoir les abolir pour jamais. Cependant la vie désœuvrée des grands, l'habitude et la passion renouvelèrent pourtant ces jeux funestes à Orléans, un an après la mort tragique de Henri II. Le prince Henri de Bourbon^Mont-
pensier en fut encore la victime : une chute de cheval le fit périr. Les tournois cessèrent alors absolument. Il en resta une image dans le pas d'armes dont Cliarles IX et Henri III furent les tenans, en i573. Ce pas d'armes n'était pas dangereux; car on n'y combattait point à fer émoulu. H n'y eut point de tournoi au mariage du duc de Joyeuse^ mais seulement une espèce de ballet guerrier, représenté dans le jardin du Louvre par des mercenaires. C'était un des spectacles qu'on donnait à la cour, et non pas un spectacle que la cour donnât elle-même. Les jeux que l'on continua depuis d'appeler tournois ne furent que des carrousels (2).
Un des plus célèbres en France fut celui que donna Louis XIV, en 1662, et dont Madame de La Vallière obtint les honneurs. Il eut lieu visà-vis les Tuileries, dans une vaste enceinte qui en a retenu le nom de place du Carrousel. Il se composait de cinq quadrilles. Le roi était à la tête des Romains, son frère des Persans^ le prince deCondé des Turcs, le duc d'Enghien, son fils , des Indiens ; le duc de Guise des Américains (3).
La reine-mère (4), la' reine régnante, la reine d'Angleterre, veuve de Charles I«^, oubliant
alors ses malhears^ étaient sous on dais à ce spectacle. Le comte de Saulx , fils du duc de Lesdiçuières, remporta le prix, et le reçut des mains de la reine-mère.
La fête de Versailles, en i664, surpassa celle du Carrousel, par sa singularité, par sa magnificence et les plaisirs de Tesprit, qui, se mêlant à la splendeur de ces divertissemens, y ajoutaient un goût et des grâces dont aucune fête n'avait encore été embellie.
Le 5 mai, le roi y vint avec la cour, composée de six cents personnes , qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous ceia -qui servirent aux apprêts de ces enchantemens. Il ne manqua jamais à ces fêtes que des monumens construits exprès pour les donner, tels qu'en élevèrent les Grecs et les Romains. Mais la promptitude-avec laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui ajoutait à l'illusion, et qui, diversifiée depuis en miUe manières, augmentait encore le charme de ces spectacles.
Il y eut d'abord une espèce de carrousel.
Ceux qui devaient courir parurent le premier )our comme dans une revue : ils étaient pré-
cédés de hérauts d'armes, de pages, d'écuyers, qui portaient leurs devises et leurs boucliers j et sur ces boucliers étaient écrits, en lettres d'or, des vers composés par Perigini et par Benserade. Ce dernier surtout avait un talent pour ces pièces galantes, dans lesquelles il faisait toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des personnes, aux personnages de l'antiquité ou de la fable qu'on représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait Roger. Tous les diamans de la couronne brillaient sur son habit et sur le cheval qu'il montait. Les reines et trois cents dames , sous des arcs de triomphe , figuraient à cette entrée.
Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux de Mademoiselle de de La T^allière. La fête était pour elle seule : elle en jouissait, confondue dans la foule ^ et, pour la première fois peut-être , on vit un roi goûter le rare bonheur d'être aimé pour luimême.
La cavalcade était suivie d'un char doré, de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du soleil (5). Les quatre âges, d'or, d'argent, d'airain et de fer 3 les signes célestes, les saisons.
les heures suivaient à pied ce char. Tout était caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la bannière, qu'on ajustait au son des trompettes y auxquelles succédaient par intervalles les musettes et les violons. Quelques personnages qui suivaient le char d'Apollon, vinrent d'abord réciter aux reines des vers convenables au lieu, au temps, au roi et aux dames. Les courses finies et la nuit venue , quatre mille gros flambeaux éclairèrent l'espace où se donnaient les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui représentaient les saisons, les faunes, les sylvains, les dryades accompagnés de pasteurs , de vendangeurs etde moissonneurs. Pan et Diane avançaient sur une montagne mouvante , et en descendirent pour faire poser sm* les tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux. Derrière les tables, en demi -cercle, s'éleva tout d'un coup un théâtre chargé de concertahs. Les arcades qui entouraient la table et le théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent , qui portaient des bougies ,• et une balustrade dorée fermait cette vaste enceinte. Ces fêtes, si supérieures à celles qu'on invente dans les romans, durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux , et
laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu'il avait gagnés, et qu'il leur abandonnait (6).
Définition du mot de ralliement Mont-Joie- Saint^Denis.
^ous avons déjà dit, au chapitre II, de la cheralerle , page ^9 de cet ouvrage , qne chaque chevalier adoptait un cri qu'il répétait dans les combats ou tournois y et qui le faisait reconnaître. C'était ou son propre nom , ou une invocation à quelque saint , ou bien un mot de ralliement, tel était, suivant le père Ménétrier^ le cri des rois de France : Mont-J oie-Saint- Denis ! Une mont' joie, était un monceau de pierres ou borne, pour indiquer les chemins ; et comme la bannière qu'on prenait à Saint-Denis indiquait les marches et campemens de l'armée , on ralliait les troupes par ce cri de Mont- Joie-Saini'Denis! qui signifiait seulement : à la bannière Saint-Denis. C'est dans le même sens que les ducs de Bourgogne criaient : Mont-Joie-Saint-Âdrien ! {à la bannière Saint-André); et les ducs de Bourbon : Mont- Joie-Noire-Dame ! à cause de l'image Notre- Dame qu'ils portaient sur leur drapeau. Quelquefois , en qualité de vassal , le chevalier demandait à sa dame de lui prescrire le cri du tournoi. ( F. la Chevalerie françabe, par madame /^^ TWto , Paris, 1821, p. 89.)
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