XXVIII INTRODUCTION
le gouffre, non d'y précipiter la royale victime, Louis XVI, le protecteur et le disciple de son protecteur et de son maître, de Turgot, deux noms inséparables dans les fastes de l'humanité, et dont l'union aurait dû prévenir un grand crime de lèse-humanité !
Reprenons :
Après la publication du rapport de Saint-Just, sous le poids d'un décret d'accusation, des incriminations les plus envenimées, des soupçons les plus redoutables, il se tait et il en donne la raison :
Ma réponse eût peut-être enflammé des haines funestes, j'ai fait de tous les sacrifices le plus douloureux et le plus pénible ; j'ai supporté en silence la diffamation. Je me suis voué pour ma patrie à tous les périls que pourroit me faire courir l'opinion publique trompée sur mon compte (V. ci-dessous, vol. II, p. 231), et ailleurs : Je n'ai pas voulu soulever mon pays en ma faveur, j'ai fait le sacrifice de ma personne. (II, p. 198.)
Enfin, dans son projet de défense on trouve ces nobles et tristes paroles :
S'il faut le sang d'un Girondin que le mien suffise,... ils (il
parle de ses amis) pourront réparer par leurs talents, leurs
services Ils sont époux et pères.
Quant à moi, élevé dans l'infortune, ma mort ne fera pas un malheureux [V. tome II, p. 262) (1).
Cette soif d'immolation généreuse est donc le second caractère qui nous frappe dans Vergniaud. S'offrir en holocauste semble un besoin pour lui. Son existence politique, son sang, le soin de sa mémoire, rien ne lui coûte pour la patrie, pour la République, pour le salut de ses amis, et
(1) Il disait déjà dans ses lettres : « Parmi les hommes, les uns sont nés pour le plaisir, les autres pour la peine. » (V. infrà, p. 115, n° 91.)
IXTRODICTIOX. XXIX
ces offres n'étaient pas de vaines phrases alors, l'événement du 31 Octobre ne l'a que trop prouvé.
On sait qu'il jeta le poison qu'il avait conservé, pour mourir avec ses collègues, préférant un supplice cruel à une mort qu'il pouvait rendre douce (4) ; dernier sacrifice à la solidarité des convictions communes et à l'amitié.
.\ous retrouvons encore le philosophe dans le renoncement volontaire de Yergniaud à la richesse. « J'ai vécu pauvre, dit-il dans les notes de sa défense, je n'ai eu ni l'ambition des places, ni celle du crédit, ni celle de la fortune... Quel litre au-dessus de celui de représentant du peuple?... »
Et ce titre il le conçoit, non-seulement avec une grande élévation, mais encore avec une certaine sévérité puritaine, avec des principes fixes, arrêtés à l'avance, rigidement observés par lui. Ainsi, avant de se rendre à l'Assemblée, il s'est dit qu'un député, pour conserver toute son indépendance, ne doit pas solliciter, qu'il ne peut mettre le pied chez un ministre, etc.. A peine est-il arrivé à Paris, que son beau-frère, M. Alluaud, Ingénieur géographe du roi, et par suite créancier de l'Etat, le prie de presser la liquidation de ses comptes et le remboursement de ses avances. Ce n'était pas une faveur, c'était un acte de justice. M. Alluaud était le bienfaiteur de Yergniaud. Il avait été un des premiers à deviner son talent, il lui avait fait faire son droit, il lui avait ouvert la carrière du
(1) Vergniaud s'était procuré un poison très doux et très subtil, du stramoniuui combiné avec de l'opium, celui qu'employa Coudorcet cinq mois plus tard : il le jeta en voyant qu'il n'en avait pas assez pour tous ses amis (Gay de Vernon, p. 65). — V. aussi Mémoires de l'abbé More/let, t. II, c. xiv, p. 1). Cabanis était le beau-frère de Coudorcet, et ils étaient l'un et l'autre les neveux par alliance du Président du Paty. Cabauis était en outre compatriote de Vergniaud : c'est peut-être ainsi qu'il avait eu ce poison.