DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
Le manuscrit de Vergniaud considéré extérieurement n'est donc qu'une note de plaidoirie, par sa disposition, ses abréviations, ses accessoires : il n'est pas un avocat qui n'en ait autant dans son dossier. Mais si on l'examine intrinsèquement, on ne tarde pas à se convaincre que c'est le plan d'un maître, et nous ne pensons pas que cette appréciation soit contestée surtout par ceux qui ont pratiqué l'art de parler en public.
La défense avait été longuement méditée avant d'être écrite sur le papier, ce qui le démontre pour nous, c'est qu'elle ne présente ni ratures ni retouches, il n'y a que des additions marginales.
Comment ces notes si méthodiquement alignées, si savamment conçues, si patiemment élaborées, sont-elles restées à l'état de lettre morte ?
Pourquoi ne furent-elles jamais vivifiées par la voix puissante de l'orateur? On le sait :
Personne n'ignore qu'un décret barbare vint interrompre les débats et empêcher toute défense.
Ce fut à la suite d'observations, présentées par Vert^niaud, en réponse à Hébert.
Vergniaud, dit le journal ['Antifédéraliste, l'ail an Long discours... Gom il ae contient aucun fait et qu'il ne servirait qu'à prouver l'éloquence de l'orateur et non son innocence, nous ae L'analyserons même pas; il rappelle ce qu'il a l'ait pour la liberté, il ofïreà l'exemple tir .ses collègues sa tête au glaive de la loi s'il a conspiré contre l'Etat...
Malgré son cUx/nence il n'a pu convaincre de ses mensonges impudents. (N° .'52, p. 251.)
Restif de la Bretonne parle aussi de cette allocution do Vergniaud sans la rapporter.
\ ergniaud a fait hier quintidi un discours de cinq quarts d'heure très véhément; mais je n'en ai aucune connoissance, n'ayant pu l'entendre. (les Nuits de Paris, 1704, p. 561.)
Tissot seul reproduit les paroles de Vergniaud :
Le premier fait que le témoin m'impute est d'avoir formé dans l'Assemblée législative une faction pour opprimer la liberté. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que d'imposer un serment à la garde constitutionnelle du Roi, et de la faire casser ensuite, comme contre-révolutionnaire? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que de dévoiler les perfidies de Lessart! Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que de venir, au premier coup de tocsin, dans la nuit du 9 au 10 août, présider l'Assemblée législative? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que d'attaquer Lafayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que de m'élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom des huit mille et des vingt mille? Je l'ai fait. J'ai eu le droit d'estimer Roland. Les opinions sont libres et j'ai partagé ce délit avec une partie de la France. (Tissot, Hist. complète de la Révolution française, t. V, p. 13.)
Que faut-il faire encore pour consolider la République par l'exemple des plus énergiques de ses enfans? Mourir? Je le ferai l.
1 Cette péroraison est rapportée par C. Nodier. Il ne dit pas sur
Quoi qu'en dise le rédacteur mercenaire de l' Antifédéraliste, l'impression produite par Vefgniaud avait été profonde. Les jurés, le public étaient émus, les comités étaient inquiets : ils se demandaient ce qui allait advenir si tous les aecusés pouvaient faire parler leurs témoins, se faire entendre eux-mêmes? Le moyen le plus simple était de leur fermer la bouche, de les bâillonner de vive force, sous prétexte que la cause était entendue.
Pourquoi, dit le Journal de VAntife'déralisle, les Jurés n'ont-ils pas le droit de déclarer aux Juges, quand ils le
croient, que leur opinion est. formée Pourquoi n'ajoute-
t-on pas à l'instant cette loi aux décrets relatifs à l'organisation du Tribunal Révolutionnaire?
Bientôt divers projets furent proposés à la Convention : La rédaction qui fût adoptée est celle de Robespierre. On a conservé et publié la minute du décret, écrite de sa main, il s'y reprit à quatre fois pour forger cet infâme instrument d'iniquité et de mort (V. les papiers trouvés chez Robespierre, p. 1, 2e vol.). A la fin il trouva la formule définitive et le décret fut envoyé aussitôt au Tribunal Révolutionnaire qui l'appliqua sans désemparer. Le président demanda aux jurés s'ils étaient suffisamment instruits, le jury ne rendit pas immédiatement une déclaration affirmative, et en effet il y avait vingt et un accusés : les débats duraient depuis six jours, et l'on n'avait entendu que sept témoins à
la fui de quelle autorité, et nous ne pouvons, dès lors, l'admettre qu'avec une extrême réserve. Nous désirons que ce ne suit pas un pastiche et qu'on puisse croire sincère le commentaire remarquable qui suit :
■ l' i l'éloquence est portée à sou pius haut degré, parce que, suivant l'expression du grand maître de l'Eloquence, elle esl non-seulement dans la parole, mais dans la vie de l'homme, e( si i 'la n'esl pa; sublime, la noti«:>n du sublime ne m 'arrivera jamais. »
;'' i>Ki'i;\si: DE vi:k<;m vun.
charge; Chabot, aous L'avons vu, avait parlé à lui seul pendant trois séances. Il y avait donc une sorte de pudeur a interrompre Les débats à ce moment. Mais le chef du jury était Antonelle, il tenait pour maxime générale que quand le peuple demandait la tète d'un accusé, les jurés n'avaient pas besoin d'autres preuves de son crime, <|ii"ils étaient tenus de la donner (Extrait du Mirn/r, mai 1796). 11 ne refusa pas longtemps celles des (iirondins, faction bien connue, disait-il, pour être en elle-même et par ses émissaires le véhicule et la matrice du poison mortel, connu sous le nom de Fédéra- Usine (Déclarations motivées d' Antonelle, juré au Tribunal révolutionnaire, p. 34).
Le décret était du 8 brumaire. Le 9, Antonelle déclara que les jurés étaient suffisamment instruits '.
La condamnation suivit immédiatement.
1 Les menus des dîners d'Antonelle ont été conservés dans ses papiers, saisis lors de la conspiration de Babœuf.
Le contraste entre ces pièces, qui attestent une vie toute épicurienne, et les fonctions sanguinaires que remplissait Antonelle, fait horreur. Nous les avons trouvées dans le procès de Vendôme, Archives nationales, \V. 367. .Nous en donnons un aperçu :
Repas servi hôtel Vauban, au grand premier, au citoyen Antonelle, le 18 octobre 1793 (vieux style).
Béchamelle d'aillerons et foie gras 51.
Le 31.
Poularde fine rôtie 6 1.
Le 3 novembre,
Dîner pour trois 301.
Vin de Champagne 6 1. 10 s.
Le 4.
2 cailles au gratin 51.
Ris de veau 41.
12 mauviettes 31.
Pain 6 s.
Santerne à 10 L, ci 10 1.
^e 31 octobre est le jour de l'exécution des vingt et un Girondins. C'est ce même jour qu'un de leurs assassins mange à son
C'est ainsi que la défense préparée par Vergniaud ne fut pas prononcée.
.Mais comment les notes qui contenaient cette préparation passèrent-elles entre les mains de Chabot?
Les Girondins ont été accusés d'avoir jeté des assignats au Peuple lorsqu'ils entendirent leur condamnation (Voyez notamment le procès de Brissot, p. 275, et la grossière image que les Révolutions de Paris donnèrent de cette prétendue scène). Cette accusation est absurde, car on ne laissait pas d'argent aux accusés et à la dernière séance ils avaient été fouillés '. Elle est
diner une poularde fine rôlie, au moment où leurs tètes tombaient!
Les jours suivans, il traite ses amis au Champagne, ou il dine seul avec deux cailles au gratin, douze mauviettes, un riz de veau et une bouteille de vin de Sauterne.
Louvet le connaissait donc bien lorsqu'il écrivait ces lignes :
Antonelle, trop dissipé et trop gourmand, trop adonné aux plus grosses orgies du Palais-Royal, pour songer à quelque autre chose. (M, noires inédits, p. 39, manuscrit de la Bibliothèque nationale.)
Voyez, dans le Censeur des Journaux, un curieux portrait d'Antonelle, 16 mai 1796, n° 263. Ses papiers, extrêmement intéresressans, mériteraient d'être publiés.
i V. 1° L' [Agonie de dix mois ou Historique des traitements essuyés par les Députés détenus et les dangers qu'ils ont couru pendant leur captivité, par D. Blanqui, Député des Alpes-Maritimes à la Convention, l'un des 73 embastillés.
L'enlèvement de toute somme au-dessus de 50 livres fut dès les premiers mois en usage. On fouilla dans les malles, les paillasses, les coins, les réduits, jusqu'aux habillements, tel qu'un voyageur est fouillé sur une grande route par une bande d'assassius.
2° L'Anti fédéraliste, n° .du 1 1 brumaire, p. 287 : « Les accusés (c'est-à-dire les Girondins) sont introduits après avoir été fouillés par la garde. » Mais, dira-ton, comment Valazé avait-il pu cacher le poignard dont il se frappa s'ils avaient été exactement fouillés ? Riouffe va répondre : « 11 avait, dit-il, dérobé ce poignard aux recherches, car on les fouillait comme de vils criminels avant de monter {Mémoires d'un détenu, p. 62).
3° La dernière lettre de Lasource, prouvant avec quelle rigueur cette mesure était pratiquée :
Je prie qu'on fasse remettre dans la chambre que j'occupais au Luxembourg, un paquet de Moniteurs qu'un me prit hier au soir
quand on nous fouilla : ils ne m'appartiennent pas. (.1. nat.f \\,1^1.)
324 DÉPENSE DE VERGÏIIAUD.
d'ailleurs démentie par le silence du procès-verbal d'audience qui nain ait pas manque'; de relever une circonstance à charge contre les condamnés si elle avait réellement eu lieu.
Cette calomnie écartée, d'autres on dit que les Girondins avaient jeté au Peuple les défenses écrites qu'ils ne pouvaient prononcer1.
Cette hypothèse paraît plus vraisemblable, elle expliquerait comment Chabot, placé au premier rang parmi les témoins, aurait pu se trouver possesseur des défenses de Yergniaud et autres qu'il aurait ramassées.
Il est possible aussi que Chabot se soit fait remettre à la prison les écrits des Girondins : leurs biens étaient confisqués, leurs dernières pensées ne leur appartenaient même pas; elles étaient sous le séquestre des Comités, et Chabot était membre du Comité de Sûreté générale, en brumaire an II. Il avait donc toute facilité pour se livrer à cette spolation sacrilège. Son influence dans le parti dominant lui eût d'ailleurs suffi sans autre titre, pour s'emparer d'un butin que personne alors ne lui disputait.
Enfin il se pourrait que ceux des Girondins qui avaient préparé des défenses écrites ou imprimées les eussent fait passer aux jurés : « Le Président, dit YAn-
1 V. Précis de la défense de Carra, Député à la Convention nationale contre ses accusateurs. (L'an II de la République française, une et indivisible.) 60 pages in-8°, sans nom d'imprimeur. (Bibliothèque nationale, Lb41, et aussi ibid.)