ARTICLE VIII
PE l’origine et du développement de la vie animale.
S’il est une circonstance qui établisse une ligne réelle de démarcation entre les deux vies , c’est sans doute le mode et l’époque de leur origine. L’une , l’organique , est en activité dès les premiers instants de l’existence j l’autre, l’animale, n’entre en exercice qu’après la naissance, lorsque les objets extérieurs offrent à l’individu qu’ils entourent des moyens de rapport , de relation : car , sans excitants externes, cette vie est condamnée à une inaction nécessaire , comme sans les fluides de l’économie , qui sont les excitants internes de la vie organique , celle-ci s’éteindrait. Mais ceci mérite une discussion plus approfondie.
Voyons d’abord comment la vie animafe, primitivement nulle, naît ensuite et se développe.
g I. Le premier ordre de foDctirin^ de la vie auimale est nul chez le foetus.
L’instant oii le fœtus commence à exister est presque le même que celui où il est conçu mais cette existence, dont chaque jour agrandit la sphère, n’est point la même que celle dont il jouira quand il aura vu la lumière.
On a comparé à un sommeil profond l’état où il se trouve : cette comparaison est infidèle. Dans le sommeil; la vie animale n’est qu’en partie suspendue; chez lui, elle est en-
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DE LA VIE ANIMALE. 83
tièrement anéantie, ou plutôt elle n’a pas coimnencé. Nous avons vu, en effet, qu’elle consiste dans l’exercice simultané ou distinct des fonctions du poùls', des nerfs, du cerveau, des organes locomoteurs et vocaux. Or, tout est alors inactif dans ces fonctions diverses.
Toute sensation suppose et l’action des corps extérieurs sur le nôtre, et la perception de cette action, perception qui se fait en vertu de la sensibilité, laquelle est ici de deux * sortes, ou plutôt transmet deux espèces d’actions, les unes générales, les autres particulières.
La faculté de percevoir des impressions générales, considérée en exercice, forme le tact, qui, très-distinct du toucher, a pour objet de nous avertir de la présence des corps, de leurs qualités chaudes ou froides, sèches ou humides, dures ou molles, etc., et autres attributs communs. Percevoir les modifications particulières des corps est l’apanage des sens, dont chacun se trouve en rapport avec une espèce de ces modifications.
Le fœtus a-t-il des sensations générales? Pour le décider, voyons quelles impressions peuvent, chez lui, exercer le tact. Il est soumis à une température habituelle, il nage dans un fluide; il heurte, en nageant, contre les parois de la matrice : voilà trois sources de sensations .» générales.
Remarquons d’abord que les deux premières sontpresque ^
nulles, qu’il ne peut avoir la conscience ni du milieu où il «” se nourrit, ni de la chaleur qui le pénètre. Toute sensation suppose, en effet, une comparaison entre l’état actuel et l’état passé. Le froid ne nous est sensible que parce que nous avons éprouvé une chaleur antécédente ; si l’atmosphère était à un degré invariable de température, nous ne distinguerions point ce degré : le Lapon trouve le bienêtre sous un ciel où le nègre trouverait la douleur et la mort s’il s’y était subitement transporté. Ce n’est pas dans le temps des solstices, mais dans celui des équinoxes, que les sensations de chaleur et de froid sont plus vives, parce
Diÿ:‘i ”■ ‘'y cînogk
«i viUCISE ET nÉVF.t.OPPEMENT
(jii’alors leurs variétés, plus uoiubreuses, Ibnt naître des comparaisons plus fréquentes entre ce que nous sentons et ce que nous avons senti précédemment.
Il en est des eaux de l’amnios comme de la chaleur : le fœtus n’en éprouve pas l’influence, parce que le contact d’un autre milieu ne lui est pas connu. Avant le bain, l’air ne nous est pas sensible ; en sortant de l’eau, l’impression en est pénible ; pourquoi ? c’est qu’alors il nous affecte par la seule raison qu’il y a eu une interruption dans son action sur l’organe cutané.
Le choc des parois de la matrice est-il une cause d’excitation plus réelle que les eaux de l’amnios ou la chaleur? 11 semble que oui au premier coup d’œil, parce que le fœtus n’étant soumis que par intervalles à cet excitant, la sensation qui en naît doit être plus vive. Mais remarquons que la densité de la matrice, surtout dans la grossesse, n’étant pas très-supérieure à celle des eaux, l’impression doit être moindre. En effet, plus les corps se rapprochent par leur consistance du milieu où nous vivons, moins leur action est puissante sur nous. L’eau, réduite en vapeur dans le brouillard ordinaire, n’affecte que légèrement le tact ; mais à mesure qu’elle se condense dans l'atmosphère, et que le brouillard, en s’épaississant, s’éloigne de la densité de l’air, il est la cause d’une affection plus vive.
L’air, pour l’animal qui respire, est donc vraiment le terme de comparaison général auquel il rapporte, sans s’en douter, toutes les sensations du tact. Plongez la main dans le gaz acide carbonique, le tact ne vous apprendra pas à le distinguer de l’air, parce que leur densité est à peu près la même.
La vivacité des sensations est en raison directe de la différence de la densité de l’air avec celle des corps, objets de sensation. De même, la mesure des sensations du fœtus est l’excès de densité de la matrice sur celui des eaux : cet excès n’étant pas très-considérable, les sensations doivent être obtuses. C’est ainsi que ce qui nous parait d’un©
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grande densité doit moins vivement affecter les poissons, à raison du milieu où ils vivent.
Cette assertion relative au fœtus deviendra plus générale' si nous y ajoutons celle-ci, savoir, que les membranes muqueuses, siège du tact interne, comme la peau l’est du tact extérieur, n’ont point encore chez lui commencé leurs fonctions. Après la naissance, continuellement en contactj avec des corps étrangers au nôtre, elles trouvent dans ces corps des causes d’irritation qui, renouvelées sans cesse,* en deviennent plus puissantes pour les organes. Mais chez* le fœtus, point de succession dans ces causes ; c’est toujours la même urine, le môme méconium, le même mucus qui exercent leur action sur la vessie, les intestins, la membrane pituitaire, etc.
Concluons de tout cela que les sensations générales du fœtus sont faibles, presque nulles, quoiqu’il soit environné de la plupart des causes qui, dans la suite, doivent les lui procurer. Les sensations particulières ne sont pas chez lui plus actives ; mais cela tient vraiment à l’absence des excitants.
L’œil, que ferme la membrane pupillaire; la narine, dont le développement est à peine ébauché, ne seraient point susceptibles de-recevoir d’impressions, en supposant que la lumière ou les odeurs puissent agir sur eux. Appliquée contre le palais, la langue n’est en contact avec aucun corps qui puisse y produire un sentiment de saveur : le fût-elle avec les eaux de l’amnios, l’effet en serait nul, parce que, comme nous l’avons dit, il y a nullité de sensation là où il n’y a pas variété d’impression. Notre salive est savoureuse pour un autre, elle est insipide pour nous.
L’ouïe n’est réveillée par aucun son ; tout est calme, tout repose en paix pour le petit individu.
Voilà donc déjà, si je puis m’exprimer ainsi, quatre portes fermées chez lui aux sensations particulières, et qui ne s’ouvriront, pour les lui transmettre, que quand il aura vu le jour. Mais observons que la nullité d’action de ces
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sens entraîne presque inévitablement celle du toucher.
Ce sens est en effet spécialement destiné à confirmer les notions acquises par les autres, à les rectifier même; car souvent ils sont des agents de l’illusion, tandis que lui ne l’est jamais que de la vérité : aussi, en lui attribuant cet usage, la nature le soumit-elle directement à la volonté ; tandis que la lumière, les odeurs, les sons, viennent souvent, malgré nous, frapper leurs organes respectifs.
L’exercice des autres sens précède celui-ci, et même le détermine. Si un homme naissait privé de la vue, de l’odorat et du goût, conçoit-on comment le toucher pourrait avoir lieu chez lui?
Le fœtus ressemble à cet homme-là : il a de quoi exercer le toucher dans ses mains déjà très-développées ; et sur quoi l’exercer dans les parois de la matrice? Et cependant il est dans une nullité constante d’action, parce que né voyant, ne sentant, ne goûtant, n’entendant rien, il n’est porté par rien à toucher : ses membres sont pour lui ce que sont pour l’arbre ses branches et ses rameaux, qui ne lui rapportent point l’impression des corps qu’ils touchent et auxquels ils s’entrelacent.
J’ohserve, en passant, qu’une grande différence du tact et du toucher, autrefois confondus par les physiologistes, c’est que la volonté dirige toujours les impressions du second, tandis que celles du premier, qui nous donne les sensations générales du chaud, du froid, du sec, de l’humide, etc., sont constamment hors de son influence.
Nous pouvons donc, en général, établir que la portion de vie animale qui constitue les sensations est encore presque nulle chez le fœtus.
Cette nullité dans l’action des sens en suppose une dans celle des nerfs qui s’y rendent, et du cerveau dont ils parlent : car transmettre est la fonction des uns ; percevoir, celle de l’autre. Or, sans objets de transmission et de perception, ces deux actes ne sauraient avoir lieu.
Delà perception dérivent immédiatement la mémoire et
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l’imagination : de l’une de ces trois facultés, le jug^ent; de celui-ci, la volonté.
Toute cette série de facultés qui se succèdent et s’enchaînent n’a donc point encore commencé chez le fœtus, par là même qu’il n’a point encore eu de sensations. Le cerveau est dans l’attente de l’acte ; il a tout ce qu’il faut pour agir : ce n’est pas l’excitabilité, c’est l’excitation qui lui manque.
Il résulte de là que toute la première division de la vie animale, celle qui a rapport à l’action des corps extérieurs sur le nôtre, est à peine ébauchée dans le fœtus : voyons s’il en est de même de la seconde division, ou de celle qui est relative à la réaction de notre corps sur les autres.
§ II. La locomotion existe chez le fœtus; mais elle appartient ebex lui à la Tie organique.
A voir dans les animaux l’étroite connexion qu’il y a entre ces deux divisions, entre les sensations et toutes les tonctions qui en dépendent d’une part, la locomotion et la voix d’une autre part, on est porté à croire que les unes sont constamment en rapport direct des autres, que le mouvement volontaire croit ou diminue toujours à mesure que le sentiment de ce qui entoure l’animal croit ou diminue en lui. Car le sentiment fournissant les matériaux de la volonté, là où il n’existe pas, elle, et par conséquent les mouvements qui en dépendent, ne sauraient se rencontrer. D’inductions en inductions, on arriverait ainsi à prouver que les muscles volontaires doivent être inactifs chez le fœtus, et que par conséquent toute espèce de mouvement dans le tronc ou les membres ne saurait exister chez lui.
Cependant il se meut ; souvent même de fortes secousses sont le résultat de ses mouvements. S’il ne produit point de sons, ce n’est pas que les muscles du larynx restent passifs ; c’est que le milieu nécessaire à cette fonction lui manque. Comment allier l’inertie de la première partie
de la vie animale avec l’activité de la seconde? Le voici.
Nous avons vu, en parlantdes passions, que les muscles locomoteurs, c’est-à-dire ceux des membres du tronc,
' ceux, en un mot, différents du cœur, de l’estomac, etc., étaient mis en action de deux manières, 1° parla volonté, 2» par les sympathies. Ce dernier mode d’action a lieu quand à l’occasion de l’affection d’un organe intérieur, le cerveau s’affecte aussi et détermine des mouvements, alors involontaires, dans les muscles locomoteurs : ainsi une passion porte son influence sur le foie ; le cerveau, excité sympathiquement, excite les muscles volontaires; alors c’est dans le foie qu'existe vraiment le principe de leurs mouvements, lesquels, dans ce cas, sont de la classe de ceux de la vie organique ; en sorte que ces muscles, quoique toujours mis en jeu par le cerveau, peuvent cependant appartenir tour à tour dans leurs fonctions et à l’une et à l’autre vie.
• Il est facile, d’après cela, de concevoir la locomotion du fœtus ; elle n’est point chez lui, comme elle sera chez l’adulte, une portion de la vie animale ; son exercice ne suppose point de volonté préexistante qui la dirige et en règle les actes ; elle est un effet purement sympathique, et qui a son principe dans la vie organique.
Tous les phénomènes de cette vie se succèdent alors, comme nous allons le voir, avec une extrême rapidité ; mille mouvements divers s’enchaînent sans cesse dans les organes circulatoires et nutritifs ; tout y est dans une action très-énergique : or, cette activité de la vie organique suppose de fréquentes influences exercées par les organes internes sur le cerveau, et par conséquent de nombreuses réactions exercées par celui-ci sur les muscles qui se meuvent alors sympathiquement.
Le cerveau est d’autant plus susceptible de s’affecter par ces sortes d’influences, qu’il est alors plus développé à proportion des autres organes, et qu’il est passif du côté des sensations.
DE LA VIE ANIMALE
On conçoit donc à présent ce que sont les mouvements du fœtus. Ils appartiennent k la même classe que plusieurs de ceux de l’adulte, qu’on n’a point encore assez distingués J ils sont les mêmes que ceux produits par les passions sur les muscles volontaires ; ils ressemblent à ceux d’un homme qui dort, et qui, sans qu’aucun rêve agite le cerveau, se meut avec plus ou moins de force. Par exemple, rien de plus commun que de violents mouvements, dans le sommeil qui succède a une digestion pénible : c’est l’estomac qui, étant dans une vive action, agit sur le cerveau, lequel met en activité les muscles locomoteurs.
A cet égard, distinguons bien deux espèces de locomotion dans le sommeil : l’une, pour ainsi dire volontaire, produite par les rêves, est une dépendance de la vie animale ; l’autre, eflet de l’influence des organes internes, a son principe dans la vie organique, à laquelle elle appartient : c’est précisément celle du fœtus.
Je pourrais trouver divers autres exemples de mouvements involontaires, et par conséquent organiques, exécutés dans l’adulte par les muscles volontaires, et propres par conséquent à donner une idée de ceux du fœtus; mais ceux-là suffisent. Remarquons seulement que les mouve- . ments organiques, ainsi que l’affection sympathique du cerveau, qui en est la source, disposent peu à peu cet organe et les muscles, l’un à la perception des sensations, l’autre aux mouvements de la vie animale, qui commenceront après la naissance. Voyez, du reste, sur ce point, les mémoires judicieux de M. Cabanis.
D’après ce qui a été dit dans cet article, nous pouvons, ie crois, conclure avec assurance que dans le fœtus la vie animale est nulle, que tous les actes attachés à cet âge sont dans la dépendance de l’organique. Le fœtus n’a, pour ainsi dire, rien dans ses phénomènes de ce qui caractérise spécialement l’animal; son existence est la même que celle du végétal ; sa destruction ne porte que sur un être vivant, et non sur un être animé. Aussi, dans la cruelle alterna-
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tive de le sacrifier ou d’exposer la mère à une mort presque certaine, le choix ne doit pas être douteux.
Le crime de détruire son semblable est plus relatif à la vie animale qu’à l’organique. C’est l’être qui sent, qui réfléchit, qui veut, qui exécute des actes volontaires, et non l’être qui respire, se nourrit, digère, qui est le siège de la circulation, des sécrétions, etc., que nous regrettons, et dont la mort violente est entourée des images horribles sous lesquelles l’homicide se peint à notre esprit. A mesure que, dans la série des animaux, les fonctions intellectuelles décroissent, le sentiment pénible que nous cause là vue de leur destruction s’éteint et s’affaiblit peu à peu ; il devient nul lorsque nous arrivons aux vég^aux, à qui la vie organique reste seule.
Si le coup qui termine par un assassinat l’existence de l’homme ne détruisait en lui que cette vie, et que, laissant subsister l’autre, il n’altérât en rien toutes les facultés qui établissent nos rapports avec les êtres voisins, ce coup serait vu d’un œil indifférent ; il n’exciterait ni la pitié pour celui qui en est la victime, ni l’horreur pour celui qui en est l’instrument.
Pourquoi une large blessure, d’où s’écoule beaucoup de sang, inspire-t-elle l’effroi? ce n’est pas parce qu’elle arrête la circulation, mais parce que la défaillance, qui en est bientôt la suite, rompt subitement tous les liens qui attachent notre existence à tout ce qui nous entoure, à tout ce qui est hors de nous.
g III. DéTeloppernent de la vie animale, éducation de aet organes.
Un nouveau mode d’existence commence pour l’enfant, lorsqu’il sort du sein de sa mère. Diverses fonctions s’ajoutent à la vie organique, dont l’ensemble devient plus compliqué, et dont les résultats se multiplient. La vie animale entre en exercice, établit entre le petit individu et les corps voisins des rapports jusque-là inconnus. Alors tout prend
DE LA VIE ANIMALE
chez lûi tine manière d’étre différente ; mais dans cette époque remarquable des deux vies, où l’une s’accroît presque du double, et où l’autre commence, toutes deux prennent un caractère distinct, et l’agrandissement de la première ne suit point les mêmes lois que le développement de la seconde.
Nous remarquerons bientôt que les organes de la vie interne atteignent tout à coup la perfection; que dès l’instant où ils agissent, ils le font avec autant de précision que pendant tout le reste de leur activité. Au contraire, les organes de la vie externe ont besoin d’une espèce d’éducation ; ils ne parviennent que peu à peu à ce degré de perfection que leur jeu doit dans la suite nous offrir. Cette importante différence mérite un examen approfondi : commençons par l’apprécier dans la vie animale.
Parcourez les diverses fonctions de cette vie qui, à la naissance, sort tout entière du néant où elle était plongée : vous observerez dans leur développement une marche lente, graduée ; vous verrez que c’est insensiblement, et par une véritable éducation, que les organes parviennent à s’exercer avec justesse.
Les sensations, d’abord confuses, ne tracent à l’enfant que des images générales ; l’œil n’a que le sentiment de lumière, l’oreille que celui de son, le goût que celui de saveur, le nez que celui d’odeur ; rien encore n’est distinct dans ces affections générales des sens. Mais l’habitude émousse insensiblement ces premières impressions ; alors naissent les sensations particulières : les grandes différences des couleurs, des sons, des odeurs, des saveurs, sont perçues ; peu à peu les différences secondaires le sontaussi ; enfin, au bout d’un certain temps, l’enfant a appris par l’exercice à voir, à entendre, à goûter, à sentir et à toucher.
Tel homme qui sort d’une obscurité profonde où il a été longtemps retenu, est-il frappé d'abord par la lumière, et ■p’ arrive-t-il que par gradation ù distinguer les objets qui
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la réfléchissent. Tel, comme je l’ai dit, celui devant lequel se déploie pour la première fois le magique spectacle de nos ballets, n’aperçoit-il au premier coup d’œil qu’un tout qui le charme, et ne parvient-il que peu à peu à isoler les jouissances que lui procurent en même temps la danse, la musique, les décorations, etc.
Il en est de l’éducation du cerveau comme de celle des sens ; tous les actes dépendants de son action n’acquièrent que graduellement le degré de précision auquel ils sont destinés : la perception, la mémoire, l’imagination, facultés que tes sensations précèdent et déterminent toujours, croissent et s’étendent à mesure que des excitants nouveaux viennent à en déterminer l’exercice. Le jugement, dont elles sont la triple base, n’associe d’abord qu’irrégulièrement des notions elles-mêmes irrégulières ; bientôt plus de clarté distingue ses actes ; enfin ils deviennent rigoureux et précis.
La voix, 1a locomotion, présentent le même phénomène ; les cris des jeunes animaux ne présentent d’abord qu’un son informe, et qui ne porte aucun caractère ; l’âge les modifie peu à peu, et ce n’est qu’après des exercices fréquemment répétés qu’ils affectent les consonnances particulières à chaque espèce, et auxquelles les individus de même espèce ne se trompent jamais, surtout dans la saison des amours. Je ne parle pas de la parole, elle est trop évidemment le fruit de l’éducation.
Voyez l’animal nouveau-né dans ses mouvements multipliés; ses muscles sont dans une continuelle action. Comme tout est nouveau pour lui, tout l’excite, tout le fait mouvoir : il veut loucher tout; mais la progression, la station même, n’ont point encore lieu dans ces contrac^ tiens sans nombre des organes musculaires locomoteurs ; il faut que l’habitude lui ait appris l’art de coordonner telle ou telle contraction avec telle ou telle autre, pour produire tel ou tel mouvement, ou pour prendre telleoutelle attitude. Jusque-là il vacille, chancelle, et tombe à chaque instant.
DE LA VIE ANIMALE
Sans doute que l’inclinaison du bassin dans le fœtus humain, la disposition de ses fémurs, le défaut de courbure de sa colonne vertébrale, etc., le rendent peu propre à la station aussitôt après la naissance; mais à cette cause se joint certainement le défaut d’exercice. Qui ne sait que si on laisse longtemps un membre immobile, il perd l’habitude de se mouvoir; et que, lorsque l’on veut ensuite s’en servir, il faut qu’une espèce d’éducation nouvelle apprenne aux muscles la justesse des mouvements, qu’ils n’exécutent d’abord qu’avec irrégularité ? L’homme qui se serait condamné au silence pendant un long espace de temps éprouverait certainement le même embarras lorsqu’il voudrait le rompre, etc .
' Concluons donc de ces diverses considérations, que nous devons apprendre à vivre hors de nous, que la vie extérieure se perfectionne chaque jour, et qu’elle a besoin d’une espèce d’apprentissage, dont la nature s’est chargée pour la vie intérieure.
§ IV. loflueoce de la société sur Téducatioa des organes de la tm animale
La société exerce, sur cette espèce d’éducation des organes de la vie animale, une influence remarquable ; elle agrandit la sphère d’action des uns, rétrécit celle des autres, modifie celle de tous.
Je dis d’abord, que la société donne presque constamment à certains organes externes une perfection qui ne leur est pas naturelle, et qui les distingue spécialement des autres. 'Telle est, en effet, dans nos usages actuels la nature de nos occupations, que celle à laquelle nous nous livrons habituellement exerce presque toujours un de ces organes plus particulièrement que tous les autres. L’oreille chez le musicien, le palais chez le cuisinier, le cerveau chez le philosophe, les muscles chez le danseur, le larynx chez le chanteur, etc., ont, outre l’éducation générale de
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la vie extérieure, une éducation particulière, que le fréquent exercice perfectionne singulièrement.
On pourrait même, sous ce rapport, diviser en trois classes les occupations humaines. La première comprendrait celles qui mettent les sens spécialement en jeu : tels sont la peinture, la musique, la sculpture ; les arts du parfumeur, du cuisinier, et tous ceux, en un mot, dont les résultats charment lavue, l’ouïe, etc., etc. Dans la seconde, se rangeraient les occupations où le cerveau est plus exercé : telles sont la poésie qui appartient à l’imagination, les sciences de nomenclature qui sont du ressort de la mémoire, les hautes sciences que le jugement a en partage d’une manière plus spéciale. Les occupations qui^ comme la danse, l’équitation, tous les arts mécaniques, mettent en jeu les muscles locomoteurs, formeraient la troisième classe.
Chaque occupation de l’homme met donc presque toujours en activité permanente un organe particulier. Or, l’habitude d’agir perfecfionne l’action : l’oreille du musicien entend dans une harmonie, la vue du peintre distingue dans un tableau ce que le vulgaire laisse échapper; souvent même cette perfection d’action s’accompagne dans l’organe plus exercé d'un excès de nutrition. On le voit dans les muscles des bras chez jes boulangers, dans ceux des membres inférieurs chez les danseurs, dans ceux de la face chez les histrions, etc., etc.
J’ai dit, en second lieu, que la société rétrécit la sphère d’action de plusieurs organes externes.
En effet, par là même que, dans nos habitudes sociales, un organe est toujours plus occupé, les autres sont plus inactifs. Or, l’habitude de ne pas agir les rouille, comme on le dit ; ils semblent perdre en aptitude ce que gagne celui qui s’exerce fréquemment. L’observation de la société prouve à chaque instant celte vérité.
Voyez ce savant qui, dans ses abstraites méditations, exerce sans cesse ses sens internes, et qui, passant sa vie
DE LA VIE ANIMALE
dans le silence du cabinet, condamne à l’inaction les externes et les organes locomoteurs ; voyez-le s’adonnant par hasard à un exercice du corps, vous rirez de sa maladresse et de son air emprunté. Ses sublimes conceptions vous étonnaient; la pesanteur de ses mouvements vous amusera.
Examinez, au contraire, ce danseur qui, par ses pas légers, semble retracer à nos yeux tout ce que dans la Fable les Ris et les Grâces offrent de séduisant à notre imagination ; vous croiriez que de profondes méditations d’esprit ont amené cette heureuse harmonie de mouvements. Causez avec lui, vous trouverez l’homme le moins surprenant sous ces dehors qui vous ont tant surpris.
L’esprit observateur, qui analyse les hommes en société, fait à tout instant de semblables remarques. Vous ne verrez presque jamais coïncider la perfection des organes locomoteurs avec celle du cerveau ni des sens ; et réciproquement il est très rare que ceux-ci étant très-habiles à leurs fonctions respectives, les autres soient très-aptes aux leurs.
§ T. Lois de réduettioo des organes de 1a vie animale.
Il est donc manifeste que la société intervertit op partie l’ordre naturel de l’éducation de la vie animale, quelle distribue irrégulièrement à ses divers organes une perfection dont ils jouiraient sans elle dans une proportion plus uniforme, quoique cependant toujours inégale.
Une somme déterminée de force a été répartie en général à cette vie : or, cette somme doit rester toujours la même, soit que sa distribution ait lieu également, soit qu’elle se fasse avec inégalité ; par conséquent, l’activité d’un organe suppose nécessairement l’inaction des autres.
Cette vérité nous mène naturellement à ce principe fondamental de l'éducation sociale, savoir, qu’on ne doit jamais appliquer l’homme à plusieurs études à la fois, si l’on veut qu’il réussisse dans chacune. Les philosophes ont
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déjà souvent répété cette maxime; mais je doute que les raisons morales sur lesquelles ils l'ont fondée vaillent cette belle observation physiologique qui la démontre jusqu’à l’évidence, savoir, que pour augmenter les forces d’un organe, il faut les diminuer dans les autres. C’est pourquoi je ne crois pas inutile de m’arrêter encore à cette observation, et de l’appuyer par un grand nombre de faits.
• fL’ouïe et surtout le toucher acquièrent chez l’aveugle une perfection que nous croirions fabuleuse, si l’observation journalière n’en constatait la réalité. Le sourd et muet a dans la vue une justesse étrangère à ceux dont tous les sens sont très-développés. L’habitude de n’établir que peu de rapports entre les corps extérieurs et les sens affaiblit ceux-ci chez les extasiés, et donne au cerveau une force de contemplation telle, qu’il semble que chez eux tout dorme, hors ce viscère, dans la vie animale.
Mais qu’est-il besoin de chercher dans des faits extraordinaires une loi dont l’animal en santé nous présente à chaque instant l’application ?
Considérez, dans la série des animaux, la perfection relative de chaque organe : vous verrez que, quand l’un excelle, les autres sont moins parfaits. L’aigle à l’œil perçant n’a qu’un odorat obscur ; le chien, que distingue la finesse de ce dernier sens, a le premier à un moindre degré ; c’est l'ouïe qui domine chez la chouette, le lièvre, etc. ; la chauve-souris est remarquable par la précision de son toucher; l’action du cerveau prédomine chez les singes, la vigueur de la locomotion chez les carnassiers, etc., etc.
Chaque espèce a donc une division de sa vie animale qui excelle sur les autres, celles-ci étant à proportion moins développées ; vous n’en trouverez aucune où la perfection d’un organe ne semble s’être acquise aux dépens de celle des autres.
L’homme a, en général, abstraction faite de toute autre considération, l’ouïe plus marquée que les autres sens, et qu’il ne doit, en effet, l’avoir dans l’ordre naturel, parce
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que la parole, qui exerce sans cesse l’oieille, est pour elle une cause permanente d’activité , et par là de perfection.
Ce n’est pas seulement dans la vie animale que cette loi est remarquable ; la vie organique y est presque constamment soumise dans tous ses phénomènes. L’aftection d’un rein double la sécrétion de l’autre. A l’affaissement d’une des parotides, dans le traitement des fistules salivaires, succède dans l’autre une énergie d’action qui fait qu'elle remplit seule les fonctions de toutes deux. '
Voyez ce qui arrive à la suite de la digestion ; chaque système est alors successivement le siège d’une exaltation des forces vitales qui abandonnent les autres en môme proportion. Aussitôt après l’entrée des aliments dans l’estomac, l’action de tous les viscères gastriques augmente ; les forces concentrées sur l’épigastre abandonnent les organes de la vie externe. De là, comme l’ont observé divers auteurs, les lassitudes, la faiblesse des sens à recevoir les impressions externes, la tendance au sommeil, la facilité des téguments à se refroidir, etc.
La digestion gastrique étant achevée, la vasculaire lui succède ; le chyle est introduit dans le système circulatoire, pour y subir l’influence de ce système et de celui de la respiration : tous deux alors deviennent un foyer d'action plus prononcée ; les forces s’y transportent, le pouls s’élève, les mouvements du thorax se précipitent, etc.
C’est ensuite le système glanduleux, puis le système nutritif, qui jouissent d’une. supériorité marquée dans l’état des forces vitales. Enfin, lorsqu’elles se sont ainsi successivement déployées sur tous, elles reviennent aux organes de la vie animale, les sens reprennent leur activité, les fonctions du cerveau leur énergie, les muscles leur vigueur. Quiconque a réfléchi sur ce qu’il éprouve à la suite d’un repas un peu copieux se convaincra facilement de la vérité de celte remarque.
L’ensemble des fonctions représente alors une espèce de cercle dont une moitié appartient à la vie organique, et
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l’autre moitié à la vie animale. Les torces vitales semblent successivement parcourir ces deux moitiés. Quand elles se trouvent dans l’une, l’autre reste peu active, à peu près comme tout paraît alternativement languir et se ranimer dans les deux portions du globe, suivant que le soleil leur accorde ou leur refuse ses rayons bienfaisants.
Voulez -vous d’autres preuves de cette inégalité de répartition des forces ? examinez la nutrition : toujours dans un organe elle est plus active, parce qu’il vit plus que les autres. Dans le fœtus, le cerveau et les nerfs, les membres inférieurs après la naissance , les parties génitales et les mamelles à la puberté, etc., semblent croître aux dépens des autres parties où la nutrition est moins prononcée.
Voyez toutes les maladies, les inflammations, les spasmes, les hémorragies spontanées : si une partie devient le siège d’une action plus énergique, la vie et les forces diminuent dans les autres. Qui ne sait que la pratique de la médecine est en partie fondée sur ce principe, qui dirige l’usage des ventouses, du moxa, des vésicatoii*es, des rubéfiants, etc., etc. ?
D’après cette foule de considérations, nous pouvons donc établir, comme une loi fondamentale de la distribution des forces, que, quand elles s’accroissent dans une partie, elles diminuent dans le reste de l’économie vivante; que la somme n’en augmente jamais ; que seulement elles se transportent successivement d’un organe à l’autre. Avec cette donnée générale, il est facile de dire pourquoi l’homme ne peut en même temps perfectionner toutes les parties de la vie animale, et exceller par conséquent dans toutes les sciences à la fois.
L'universalité des connaissances dans le même individu est une chimère : elle répugne aux lois de l’organisation ; et si l’histoire nous offre quelques génies extraordinaires, jetant un éclat égal dans plusieurs sciences, ce sont autant d’exceptions à ces lois. Qui sommes-nous, pour oser pour-
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snivre sur plusieurs points la perfection, qui le plus souvent nous échappe sur un seul ?
S’il était permis d’unir ensemble plusieurs occupations, ce seraient sans doute celles qui ont le plus d’analogie par les organes qu’elles mettent en jeu, comme celles qui se rapportent aux sens, celles qui exercent le cerveau, celles qui font agir les muscles, etc.
En nous restreignant ainsi dans un cercle plus étroit, nous pourrions plus facilement exceller dans plusieurs parties ; mais ici encore le secret d’être supérieur dans une, c’est d’être médiocre dans les autres.
Prenons pour exemple les sciences qui mettent en exercice les fonctions du cerveau. Nous avons vu que ces fonctions se rapportent spécialement à la mémoire qui préside aux nomenclatures, à l’imagination qui a la poésie sous son empire, à l’attention qui est spécialement en Jeu dans les calculs, au jugement dont le domaine embrasse la science du raisonnement : or, chacune de ces diverses facultés, ou de ces diverses opérations, ne se développe, ne s’étend qu’aux dépens des autres.
Pourquoi l’habitude de réciter les beautés de Corneille n’agrandit-elle pas l’ême de l’acteur, ne lui donne-t-elle pas une énergie de conception au-dessus de celle du vulgaire ? Cela tient, sans doute, aux dispositions naturelles ; mais cela dépend aussi de ce que chez lui la mémoire et la faculté d’inlitep s’exercent spécialement, et que les autres facultés du cerveau se dépouillent, pour ainsi dire, afin d’enrichir celles-ci.
Quand je vois un homme vouloir en même temps briller par l’adresse de sa main dans les opérations de chirurgie, par la profondeur de son jugement dans la pratique de la médecine, par l’étendue de sa mémoire dans la botanique, par la force'de son attention dans les contemplations métaphysiques, etc., il me semble voir un médecin qui, pour guérir une maladie, pour expulser, suivant l’antique expression, l’humeur morbifique, voudrait en même
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temps augmenter toutes les sécrétions par l’usage simultané des sialagogues, des diurétiques, des sudorifiques, ^ des emménagogues, des excitants de la bile, du suc pancréatique, des sucs muqueux, etc.
La moindre connaissance des lois de l’économie ne suffirait-elle pas pour dire à ce médecin qu’une glande ne verse plus de fluide que parce que les autres en versent moins, qu’un de ces médicaments nuit à l’autre, qu’exiger trop de la nature, c’est être sûr souvent de n’en rien obtenir 1 Dites-en autant à cet homme qui veut que ses muscles, son cerveau, ses sens, acquièrent une perfection simultanée; qui prétend doubler, tripler même sa vie de relation j quand la nature a voulu que nous puissions seulement détacher de quelques-uns de ses organes quelques degrés de force pour les ajouter aux autres, mais jamais accroître la somme totale de ces forces.
» Voulex-vous qu’un organe devienne supérieur aux autres, condamnez ceux-ci à l’inaction. On châtre les hommes pour changer leur voix : comment la barbare idée de les aveugler, pour les rendre musiciens, n’est-elle pas aussi venue, puisqu’on sait que les aveugles, n’étant point distraits par l’exercice delà vue, donnent plus d’attention à celui de l’oule? Un enfant qu’on destinerait à la musique, et dont on éloignerait tout ce qui peut affecter la vue, l’odorat, le toucher, pour ne le frapper que par des sons harmonieux, ferait sans doute, toutes choses égales d’ailleurs, de bien plus rapides progrès.
Il est donc vrai de dire que notre supériorité dans tel art ou telle science se mesure presque toujours par notre infériorité dans les autres; et que cette maxime générale, consacrée par un vieux proverbe, que la plupart des philo- . sophes anciens ont établie, mais que beaucoup de philosophes modernes voudraient renverser, a pour fondement une des grandes lois de l’économie animale, et sera toujours aussi immuable que la base sur laquelle elle appuie.
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g VI. Parée de l’éduca ioa des organes de U tI« animale.
L’éducation des organes de la vie animale se prolonge pendant un temps sur lequel trop de circonstances influent pour pouvoir le déterminer ; mais ce qu’il y a de remarquable dans cette éducation, c’est que chaque âge semble être consacré à perfectionner certains organes en particulier.
Dans l’enfance, les sens sont spécialement éduqués; tout semble se rapporter au développement de leurs fonctions. Environné de corps nouveaux pour lui, le petit individu cherche à les connaître tous : il lient, si je puism’ex-, primer ainsi, dans une érection continuelle les organes qui établissent des rapports entre lui et ce qui l’avoisine:, aussi tout ce qui est relatif à la sensibilité se trouve chez lui très-prononcé. Le système nerveux, comparé au musculaire, est proportionnellement plus considérable que dans tous les âges suivants ; tandis que, par la suite, la plupart des autres systèmes prédominent sur celui-ci. On sait que, pour bien voir les nerfs, on choisit toujours des enfants.'
A l’éducation des sens se lie nécessairement le perfectionnement des fonctions du cerveau qui ont rapport à la perception.
A mesure que la somme des sensations s’agrandit, la mémoire et l’imagination commencent à entrer en activité. L’âge qui suit l’enfance est celui de l’éducation des parties du cerveau qui y ont rapport : alors il y a, d’un côté, assez de sensations antécédentes pour que l’une puisse s’exercer à nous les retracer, et que l’autre y trouve le t3rpe de sensations illusoires qu’elle nous présente. D’un autre côté, le peu d’activité du jugement, à cette époque, favorise l’énergie d'action de ces deux facultés : alors aussi la révolution qu’amène la puberté, les goûts nouveaux qu’elle enfante, les désirs qu’elle crée, étendent la sphère de la seconde.
Lorsque la perception, la mémoire et l’imagination ont été perfectionnées, que leur éducation est finie, celle du jugement commence, ou plutôt devient plus active -, car, dès qu’il a des matériaux, le jugement s’exerce. A cette époque les fonctions des sens, une partie de celles du cerveau, n’ont plus rien à acquérir : toutes les forces se concentrent pour le perfectionnement de celui-ci.
D’après ces considérations, il est manifeste que la première portion de la vie animale, ou celle par laquelle les corps extérieurs agissent sur nous, et par laquelle nous réfléchissons cette action, a dans chaque Age une division qui se forme et s’agrandit ; que le premier Age est celui de l’éducation des sens ; que le second préside au perfectionnement de l’imagination, de la mémoire ; que le troisième a rapport au développement du jugement.
Ne faisons donc jamais coïncider avec l’âge où les sens sont en activité, l’étude des sciences qui exigent l’exercice du jugement; suivons, dans notre éducation artificielle, les môraeslois qui président à l’éducation naturelle des organes extérieurs. Appliquons l’enfant au dessin, à la musique, etc. ; l’adolescxînt aux sciences de nomenclature, aux beaux-arts que l’imagination a sous son empire; l’adulte aux sciences exactes, à celles dont le raisonnement enchaîne les faits. L’étude de la logique et des mathématiques terminait l’ancienne éducation : c’était un avantage parmi ses imperfections.
Quant à la seconde por tion de la vie animale, ou celle par laquelle l’animal réagit sur les corps extérieurs, l’enfance est caractérisée par le nombre, la fréquence et la faiblesse des mouvements, l’âge adulte par leur vigueur, l’adolescence par une disposition mixte. La voix ne suit point ces proportions ; elle est soumise à des influences qui naissent surtout des organes génitaux.
Je ne m’arrête point aux modifications diverses qui naissent, pour la vie animale, des climats, des saisons, du sexe, etc. Tant d’auteurs ont traité ces questions, que
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je pourrais difficilement ajouter à ce qu’ils ont dit.
En parlant des lois de l’éducation dans les organes de la vie externe, j’ai supposé ces organes en état d’intégrité complète, ayant ce qu’il faut pour se perfectionner, jouissant de toute la force de tissu qui est nécessaire : mais si leur texture originaire est faible, délicate, irrégulière ; si quelques vices de conformation s’y observent, alors ces lois ne sauraient y trouver qu’une application imparfaite.
C’est ainsi que l’habitude de juger ne rectifie point le jugement, si le cerveau mal constitué présente dans ses deux hémisphères une inégalité de force et de conformation : e’est ainsi que l’exercice fréquent du larynx, des muscles locomoteurs, etc., ne peut jamais suppléer à l’irrégularité d’action que produit en eux une irrégularité d’organisation, etc., etc. [Q1