ARTICLE IV
DE l'influence QUE LA MORT DU COEUR EXERCE SUR CELLE DE TOUS LES ORGANES.
Je diviserai cet article , comme les précédents , en deux sections : l'une sera consacrée à examiner comment, le cœur à sang rouge cessant d'agir, tous les organes interrompent leur action ; dans l'autre, je chercherai le mode d'influence de la mort du cœur à sang noir sur celle de toutes les parties.
§ L Déterminer comment la cessation des fonctions du cœur à sang rouge interrompt celles de tous les organes.
Toutes les fonctions appartiennent ou à la vie animale, ou à l'organique. De là deux classes très-distinctes entre elles. Comment la première classe s'interrompt-elle dans la lésion de l'oreillette ou du ventricule à sang rouge? De deux manières : d'abord, parce que le cerveau, rendu immobile^ devient inerte, et ne peut ni recevoir les sensa-
fions, ni exercer son influence sur les organes locomoteurs et vocaux.
Tout cet ordre de fonctions s'arrête alors comme quand la masse encéphalique a éprouvé une viotente commotion qui a subitement détruit son action. Voilà comment une plaie du cœur, un anévrisme qui se rompt, etc., anéantissent tout à coup nos rapports avec les objets extérieurs.
On n'observe point ce lien entre le mouvement du cœur et les fonctions de la vie animale, dans les animaux où le cerveau n'a pas besoin, pour agir, de recevoir du sang ' une secousse habituelle. Arrachez à un reptile son cœur, ou liez ses gros vaisseaux, il vivra encore longtemps pour ce qui l'entoure; la locomotion, les sensations, etc., ne s'éteindront point à l'instant, comme dans les espèces à sang rouge et chaud.
Au reste, en supposant que le cerveau n'interrompît point son action dans les lésions du cœur à sang rouge, la vie animale finirait également à une époque beaucoup plus éloignée, il est vrai, mais qui n'arriverait pas moins ; car à l'exercice des fonctions de cette vie est attachée, comme cause nécessaire, l'excitation de ses organes par le sang qui y aborde ; or, cette excitation tient ici, comme ailleurs, à deux causes : i» au mouvement ; 2^ à la nature du sang. Je n'examinerai ici que le premier mode d'influence, l'autre appartenant au poumon.
Ce n'est pas seulement dans la vie animale, mais encore dans l'organique, que les parties ont besoin, pour agir, d'un mouvement habituel qui entretienne leur action; c'est une condition essentielle aux fonctions des muscles, des glandes, des vaisseaux, des membranes, etc.. Or ce mouvement, né en partie du cœur, diflFère essentiellement de celui que le sang communique au cerveau.
Ce dernier organe obéit d'une manière très-sensible, très-apparente, à l'impulsion de totalité qui soulève sa masse pulpeuse, ou lui permet de s'abaisser pendant l'intermittence. Au contraire, le mouvement luténeut a^\v
agite isolément chacune de ses parties est très-peu marqué : ce qui dépend dé ce que ses vaisseaux, divisés à rinfini, d'abord dans ses anfractuosités, puis sur la piemère, ne pénètrent sa substance que par des ramifications presque capillaires.
• Le mouvement déterminé dans les autres organes par l'abord du sang offre un phénomène exactement inverse : on ne voit en eux ni abaissement ni soulèvement ; ils ne sont point agités par une secousse générale, parce que, comme je Tai dit, l'impulsion des artères se perd dans les parties molles environnantes, tandis qu'au cerveau les parties dures voisines la répercutent sur ce viscère. Au contraire, les vaisseaux s'insinuant par des troncs considérables dans presque tous les organes, ne se divisant que très-peu avant d'y arriver, leur pulsation y fait naître une agitation intestine, des oscillations partielles, des secousses propres à chacun des lobes, des feuillets ou des fibres dont ils sont l'assemblage.
Comparez la manière dont le cerveau, d'une part, de l'autre le foie, la rate, les reins, les muscles, la peau, etc., reçoivent le sang rouge qui les nourrit, et vous concevrez facilement cette différence.
Il était nécessaire que le cerveau fût distingué des autres organes par le mouvement de totalité que lui imprime l'abord du sang, parce que, renfermé dans une boîte osseuse, il n'est point, comme eux, en butte à mille autres causes d'agitation générale.
Remarquez, en effet, que tous les organes ont autour d'eux une foule d'agents destinés à suppléer à l'impulsion qui leur manque du côté du cœur. Dans la poitrine, l'élévation et l'abaissement alternatifs des intercostaux et du diaphragme, la dilatation et le resserrement successife dont les poumons et le cœur sont le siège : dans l'abdomen, l'agitation non interrompue produite sur les parois abdominales par la respiration ; l'état sans cesse variable <le l'estomac, des intestins, de la vessie, qui sont tour à
PAR CELLE DU GCEDR* lU*
tour distendus ou concentrés sur eux-mêmes ; le déplacement des viscères flottants, continuellement occasionne: par les attitudes diverses que nous prenons: dans les membres, leurs flexion et extension, adduction et abduction, élévation et abaissement, qui ont lieu à chaque instant, soit pour leur totalité, soit pour leuîrs diverses parties, etc., etc., voilà des causes permanentes de mouvement qui équivalent bien, pour entretenir la vie des organes autres que le cerveau, à celles résultant de l'abord du sang à celui-ci.
Je ne prétends pas cependant exclure tout à fait cette dernière cause de l'excitation nécessaire à la vie des organes ; elle se joint vraiseihblablement à celle que je viens d'exposer; et voilà sans doute pourquoi la plupart des viscères reçoivent, ainsi que le cerveau, le sang rouge par leur surface concave, comme on le voit au rein, au foie, à la rate, aux intestins , etc. Par cette disposition, Timpulsion du cœur moins disséminée est plus facilement ressentie; mais ce n'est là qu'une condition accessoire à l'entretien des fonctions.
D'après ce qui vient d'être dit, nous sommes en droit d'ajouter une raison à celle présentée plus haut, pour établir comment, le cœur à sang rouge cessant d'agir, toutes les ionctions de la vie animale sont int^rompues. Nous pouvons ainsi commencer à expliquer le même phénomène dans l'organique ; la raison est, en effet, commune à toutes deux. Or voici quelle est cette raison :
i"" Le mouvement intestin, né, dans chacun des organes des deux vies, du mode de distribution artérielle, étant alors totalement suspendu, il n'y a plus d'excitation dans ces organes, et bientôt, par là même, plus de vie ; 2** ils n'ont plus autour d'eux des causes d'agitation générale ; car presque toutes ces causes tiennent à des mouvements auxquels le cerveau préside : tels sont ceux de la respiration, de la locomotion des membres, de l'œil, des muscles sous-cutanés, de ceux du bas-ventre, etc. Or, comme
le cerveau est en collapsus dès qu'il ne reçoit rien du cœur, tous ses mouvements sont aussi manifestement nuls ; et par là même l'excitation qui en résultait pour les organes voisins est anéantie.
Il suit de là que le cœur exerce sur les divers organes deux modes d'influence, Tun direct et sans intermédiaire, l'autre indirect et par l'entremise du cerveau ; en sorte que la mort de ces organes, à la suite des lésions du premier, arrive médiatement et immédiatement.
Nous avons quelquefois des exemples de morts partielles analogues à cette mort générale : c'est ainsi que lorsque la circulation est tellement empêchée dans un membre, que le sang rouge ne se distribue plus aux parties qui s'y trouvent, ces parties sont frappées d'abord d'insensibilité et de paralysie, bientôt ensuite de gangrène. L'opération d'anévrisme nenous fournit que trop d'exemples de ce phénomène, que l'on produit également dans les expériences sur les animaux vivants.
Sans doute qu'ici le défaut d'action, né ordinairement des éléments qui composent le sang rouge et le distinguent du noir, influe spécialement; mais celui provenant de l'absence du mouvement intestin que ce sang communique aux parties n'est pas moins réel.
Quant à l'interruption de la nutrition, elle ne peut être admise comme cause des symptômes qui succèdent à l'oblitération d'une grosse artère : la manière lente, graduée, insensible, dont s'opère cette fonction, ne s'accorde pas visiblement avec leur invasion subite, instantanée, sur tout par rapport aux fonctions de la vie animale, qui sont anéanties dans le membre, à l'instant même où le sang n'y coule plus, comme elles le sont aussi dès que, par la section des nerfs, il est privé de l'influence de ceux-ci.
Outre les causes précédentes, qui, lorsque le cœur cesse d'agir, suspendent en général toutes les fonctions animales et organiques, il en est une autre relative au plus grand nombre de ces dernières, savoir, à la nutrition, à l'exha-
lâtion, à la sécrétion^ et par là môme à la digestion qui ne s'opère que par des fluides sécrétés. Cette autre cause consiste en ce que les diverses fonctions, ne recevant plus de matériaux qui les entretiennent, finissent nécessairement. Leur terme n'arrive cependant que peu à peu, parce que ce n'est pas dans la circulation générale, mais dans la capillaire, qu'elles puisent ces matériaux. Or, celte dernière circulation n'est soumise qu'à l'influence des forces contractiles insensibles de la partie où elle S'exécute; elle s'exerce indépendamment du cœur, comme on le voit dans la plupart des reptiles, où cet organe peut être enlevé, et où, lorsqu'il manque, le sang oscille encore longtemps dans les petits vaisseaux. II est donc manifeste que toute la portion de ce fluide qui se trouvait dans le système capillaire à l'instant de l'interruption de la circulation générale doit servir encore quelque temps à ces diverses fonctions, lesquelles ne finiront par conséquent que graduellement.
Voici donc, en général, comment l'anéantissement de toutes les fonctions succède à l'interruption de celles du cœur.
Dans la vie animale, c'est : i» parce que tous ces organes cessent d'être excités au dedans par le sang, et au dehors par le mouvement des parties voisines; S® parce que le cerveau, manquant également de causes excitantes, ne peut communiquer avec aucun de ces organes.
Dans la vie organique, la cause de l'interruption de ses phénomènes est alors : !<> comme dans l'animale, le défaut d'excitation interne et externe des différents viscères; 2» l'absence des matériaux nécessaires aux diverses fonctions de cette vie, toutes étrangères à l'influence du cerveau.
Au reste, une foule de considérations, autres que celles exposées ci-dessus, prouvent et la réalité de l'excitation des organes par le mouvement que leur imprime le cœur ou le système vaseulaire, et la vérité de la cause que nou&
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assignoos à leur mort, lorsque cette excîtatîoD cesse. Yoid qoelques-anes de ces considérations :
I* Les organes qui ne reçoi?ent point de sang, et que les fluides blancs pénètrent seuls, tels que les cheveux, les ongles, les poils, les cartilages, les tendons, etc., jouissent et d'une vitalité moins prononcée, et d'une action moins énergique, que ceux où ce fluide circule soit par Finfluence du cœur, soit par celle des forces contractiles insensibles de la partie même.
^o Quand l'inflammation détermine le sang à se porter accidentellement dans les organes blancs, ces oiganes prennent tout à coup un surcroît de vie, une surabondance de sensibilité, qui les mettent souvent, sous le rapport des forces, au niveau de ceux qui dans l'état ordinaire en sont doués au plus haut degré.
30 Dans les parties où le sang pénètre habituellement, si l'inflammation augmente la quantité de ce fluide*, -si une pulsation contre nature indique un accroissement d'impétuosité dans son cours, toujours on remarque une exaltation locale dans les phénomènes de la vie. Ce changement d(;s forces précède, il est vrai, celui de la circulation, dans les doux cas précédents ; c'est parce que la sensibilité organique a été augmentée dans la partie que le sang s'y porte d'abord en plus grande abondance; maisensuite c'est l'accès du sang qui entretient les forces au degré contre nature où elles se sont montées ; il est l'excitant continuel de ces forces. Une quantité déterminée de ce fluide était nécessaire, dans l'état ordinaire, pour les soutenir dans la proportion fixée par la nature. Cette proportion étant alors doublée, triplée même, il faut bien que l'excitant soit aussi double, triple, etc. ; car il y a toujours ces trois choses dans l'exercice des forces vitales : la faculté, qui est inhérente à l'organe ; l'excitant, qui lui est étranger, et rexcitation, qui résulte de leur contact mutuel.
4*» C'est sans doute par cette raison qu'en général les organes auxquels le sang est apporté habituellement par
les artères jouissent de la vie à un point d'autant plus marqué que la quantité de ce fluide y est plus considérable, comme on le voit par les muscles, ou encore par le gland, le corps caverneux, le mamelon, à Tinstant de leur érection, etc., par la peau de la face dans les passions vives qui la colorent et en gonflent le tissu, par Texaltation des fonctions cérébrales, lorsque c'est en dedans que le sang se dirige avec impétuosité, etc.
5"" De même que tout ce qui accroît chacun des phénomènes de la vie en particulier détermine toujours un accroissement local de la circulation, de même, lorsquerensemble de ces phénomènes s'exalte, tout le système circulatoire prononce davantage son action. L'usage des spiritueux, des aromatiques, etc., à une certaine dose, est suivi momentanément d'une énergie généralement accrue et dans les forces et dans la circulation : les accès de fièvre ardente doublent, triplent même l'intensité de la vie, etc.
Je n'ai égard, dans cesconsidération^ qu'au mouvement que le sang communique aux organes; je fais abstraction de l'excitation qui naît en eux delà nature de ce fluide, du contact des principes qui le rendent rouge ou noir. Je fixerai plus loin l'attention du lecteur sur cet objet.
Terminons là ces réflexions qui sufiisent pour convaincre de plus en plus combien le sang, par son simple abord dans les organes, et indépendamment de la matière nutritive qu'il y porte, est nécessaire à l'activité de leur action, et combien par conséquent la cessation des fonctions du cœur doit influer promptement sur leur mort.