‹ Recherches pratiques sur les causes qui font échouer l'opération de la cataracteChapitre 45 sur 59 · SOINS CONSECUTIFS A L OPERATION · texte numérisé non relu

SOINS CONSECUTIFS A L OPERATION

J'ai déjà dit plus haut combien il était difficile, voire même impossible de placer un appareil sur les yeux des enfans opérés de ïa cataracte ; car les efforts qu'ils font pour s'en débarrasser sont souvent plus dangereux, plus contraires au succès de l'opération que l'absence de tout appareil. Il faut donc se borner à pratiquer des frictions de belladone dans le pourtour de l'orbite , pour maintenir la pupille dilatée, et à placer les yeux opérés dans une obscurité convenable. Il faut les tenir dans une atmosphère peu chaude, car, comme l'a dit un spirituel écrivain, M. Révellié-Parise , rien ne fait plus de bien à un œil irrité qu'un bain d'air modérément frais (1).

S'il se manifeste une inflammation, il faut avoir recours à l'application de quelques sangsues aux tempes, ou derrière les oreilles, mais jamais les placer sur les paupières, comme le recommandait Saunders , pratique essentiellement vicieuse , que suivent encore un grand nombre de médecins an-

(1) Bull, thérap., tome Ier, page 314.

glais, entre autres MM. Lawrence et Guthrie. En effet, non seulement l'anélide , placée sur la paupière , y détermine toujours une fluxion érysipélateuse , ou des ecchymoses qui peuvent tomber en gangrène , mais encore le globe de l'œil peut être blessé par le suçeoir de l'animal, accident dont j'ai été plusieurs fois témoin.

Quand l'inflammation est très violente, j'emploie avec avantage la scarification dans l'intérieur des narines, ce qui procure un écoulement de sang abondant et un soulagement marqué. C'est toujours pendant le sommeil qu'il faut examiner les yeux des enfans : en le faisant avec précaution et avec une lumière modérée, on y parvient très facilement sans les réveiller. Dans quelques circonstances même , il est nécessaire de provoquer un sommeil plus profond, en leur faisant prendre un sirop légèrement narcotique, ou en leur introduisant dans le rectum un léger suppositoire de beurre de cacao, mêlé à quelque substance soporifique. Les autres phénomènes inflammatoires doivent être traités comme chez l'adulte et selon les indications qu'ils réclament.

Il ne reste plus qu'une indication à remplir, c'est d'accoutumer peu à peu le malade à la lumière , sans quoi l'on courrait la chance de produire une réduite très aiguë, qui pourrait faire perdre tous les bénéfices de l'opération. C'est en général la cause de tant d'insuccès ; l'opérateur,

l'opéré, les parens brûlent de s'assurer des effets de l'opération , et. l'on soumet le petit malade à des expériences dont la conséquence est souvent funeste pour lui.

Il ne faudra donc le conduire au grand jour que lorsqu'il aura passé par des degrés variés de lumière. Pendant long-temps il sera même convenable de lui|faire porter un garde-vue et des lunettes colorées.

Je pourrais entretenir de ces expériences prétendues physiologiques faites sur les aveugles- nés ; mais tout ce que je pourrais dire, resterait bien au dessous des observations faites par Cheselden, qui eut pendant si long-temps à sa disposition un aveugle-né rendu à la lumière (1).

Wardrop, plus heureux encore, rendit la vue à une dame de beaucoup d'esprit, âgée de 45 ans , et put suivre chez elle tous les développemens d'un sens nouveau pour elle, et qui justifia souvent

(1) C'est à tort que pendant long-temps l'on a cru, ainsi que l'avait avancé Voltaire dans ses Êlémens de la philosophie de Newton , que Cheselden avait opéré une cataracte congéniale. Cette opinion , partagée même par un grand nombre de chirurgiens , a été détruite par les recherches de S.-W. Adams , qui a prouvé à l'évidence et par des pièces authentiques que le petit aveugle de Cheselden avait une occlusion congéniale de la pupille, dont il fut guéri par l'opération de la pupille artificielle.

l'opinion avancée par Berkeley, qui disait qu'un aveugle-né à qui on rend la vue, formera des jugemens très différens de ceux que nous formerons nous-mêmes de la grandeur et de la forme des objets qu'il apercevra; il ne pensera pas que l'idée de la vue ait aucun rapport de connexion avec l'idée dû toucher (1).

La plupart des aveugles de naissance à qui l'on rend la lumière ne savent point voir, c'est le mot ; c'est une éducation qu'il faut commencer pour un sens , et qui ne marche que peu à peu , et à mesure que le toucher rectifiera les sensations. Ainsi l'aveugle de Gheselden pensait que les objets qu'il voyait , devaient toucher ses yeux , comme son doigt touchait sa peau»

Cette rectification d'un sens par un autre, et qui est très avantageuse chez les adultes , devient chez les enfans un obstacle au perfectionnement de la vision , parce qu'il leur paraît plus simple et plus expédiiif de toucher ou de chercher à toucher ce qu'ils voient, mal ou difficilement. Il faut alors les forcer à se passer du sens auquel ils attachent tant d'importance , et même les priver momentanément des autres, sur lesquels ils comptaient trop, pour les obliger à voir, ou tout au moins apprendre à voir. On arrivera à ce but , en obtu-

(1) Berkeley, Théorie de la vision, page 28. Bibliothèque universelle de Genève, tome XXXIV, page 291.

rant les oreilles par un mécanisme approprié , en liant les mains derrière le dos. C'est ainsi que M. Dupuytren rendit la vue à une jeune fille fort opiniâtre, et qui ne voulait point marcher sans se servir de ses mains qu'elle portait en avant , en forme d'antennes , pour reconnaître les objets qu'elle aurait pu voir. On ne lui accordait les choses qu'elle aimait le mieux , que lorsqu'elle les devinait et les nommait (!) : j'ai dit plus haut que j'avais dompté par la faim un petit garçon a facultés peu développées , et en même temps excessivement opiniâtre (voyez page 297).

Sans une excessive sévérité , l'on court la chance de ne jamais leur apprendre à voir, et alors, tout le bénéfice de l'opération est perdu pour longtemps.

11 est vraiment pénible d'être obligé de tourmenter déjeunes enfans, souvent fort intéressans : il faut se résoudre en même temps à supporter l'affliction des parens , qui s'exhale souvent en reproches injustes et amers. De toutes les professions , celles de l'oculiste est la plus sujette aux plus cuisans déboires, par l'impatience des malades et l'injustice de ceux qui les entourent.

(0 Guillié, Nouvelle bibliothèque ophtalmologique , V fascicule, page 37. Répertoire d'anatomie et de physiologie de Breschet , ?.B année.

Je me rappellerai toujours la patience admirable et la dignité avec laquelle M. Maunoir répondait aux lamentations poignantes de M. de Beaumanoir qui , déclaré incurable par tous les oculistes de l'Allemagne , recouvra la vue après une des plus remarquables opérations de pupille artificielle compliquée de cataracte , qui ait été pratiquée. Le malade ne put voir cependant que 3 mois après , mais sa vue devint parfaite (1).

11 est un autre écueil, c'est l'habitude de la cécité , c'est l'ignorance absolue des objets environnans , ignoti nulla cupido , qui fait que la plus grande partie des aveugles-nés , privés d'instruction première , ne témoignent pas le désir de voir, ou ne manifestent aucun étonnement , et ne cherchent point à sortir du vague où ils sont. Je rapporterai à l'appui de ce fait la sigulière réponse d'un aveugle-né, opéré par Béer, et qui répondit au prince de Metternich , qui lui demandait pourquoi il ne manifestait aucune émotion , aucun sentiment de bonheur, « Eh ! monsieur, ne savais-je pas que j'étais venu ici pour cela (2)!!

Consolons-nous, dans l'exercice des devoirs de

(t) Carron du Villa rds , Considérations pratiques sur quelques points en litige , concernant V opération de la pupille artificielle. Journal des connaissances médicales , avril 1834.

(2) Bin, Ich demi nicht desswegen hierher gekommen . Guillié, ouvrage, cité.

notre profession, de l'injustice des hommes, et souvent encore des caprices du hasard qui se joue de toutes les prévisions pour rendre impuissantes nos meilleures intentions et faire échouer les opérations qui étaient destinées à nous faire le plus d'honneurs.

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