‹ Recherches pratiques sur les causes qui font échouer l'opération de la cataracteChapitre 54 sur 59 · NOTICE NÉCROLOGIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE NÉCROLOGIQUE

LE DOCTEUR BENNATI.

Lorsqu'après avoir accompli une longue et honorable carrière, un homme descend dans la tombe , entouré de ses proches, de ses amis éplorés, quelque grande que soit cette perle , leurs regrets sont rendus moins amers par la pensée que leur ami n'a payé que le plus tard possible , l'inévitable tribut que doit à la mort tout être animé. Mais lorsqu'un accident affreux, une de ces fatalités au-dessus de toute prévoyance humaine, tranche brusquement une carrière commençante; lorsque la mort saisit au milieu de la jeunesse, d'une réputation justement acquise, un jeune médecin doué des plus belles qualités , cher à tous ceux qui l'ont connu ; la douleur que fait naître une catastrophe aussi soudaine qu'imprévue, laisse dans le cœur de ceux qui l'aimaient un vide qui ne sera pas de long-temps rempli et des regrets qui deviendront de plus en plus douloureux.

Qu'on nous pardonne donc d'être si désireux de les faire partager à ceux qui n'eurent avec lui que de simples relations médicales , que des rapports scientifiques , en leur faisant connaître celui dont nous honorerons toujours la mémoire.

François Bennati a eu pour berceau la cité qui donna le jour à Virgile. II appartient à une famille honorable, qui en lui donnant une première et solide éducation, avait cru lui transmettre le plus utile héritage. Pénétré lui-même de cette vérité, il donna à ses premières études un soin tout particulier, et ses succès de gymnase lui permirent de jouir des dispenses de frais universitaires, accordées par la maison d'Autriche aux jeunes lauréats des collèges impériaux,

Il se rendit donc à Pavie, pour y étudier l'art de guérir. Ses études furent brillantes et ses succès rapides. Doué d'un physique avantageux, il ne tarda point à être cher à ses maîtres et à ses condisciples. Ayant reçu de la nature une des voix les plus belles et les plus étendues que l'on connaisse , Bennati sentit de bonne heure le parti qu'il pourrait tirer d'une si rare faculté en joignant aux connaissances relatives à sa profession, un grand exercice dans l'art du chant. Aussi eonfia-t-il son instruction musicale au célèbre Pacchierotti, dont les talens extraordinaires furent l'admiration de son temps. Ce professeur remarquable s'était toujours occupé à graver dans l'esprit de ses élèves un principe fondamental de la musique qu'il formulait dans l'unique règle suivante , Respirate bene ; mettete ben la voce ; pronunciate chiaramente, ed il vostro canto sarà perfetto.

Bennati ne tarda pas à comprendre que d'après ce qu'il éprouvait sur lui-même, les phénomènes vocaux n'étaient point suffisamment analysés et qu'il était nécessaire que ce sujet fut étudié de nouveau. Ce fut en 1821 , qu'il chargea M. Gallini , professeur de physiologie , à Padoue , de communiquer pour la première fois à l'académie de cette ville ses idées sur la voix laryngienne et surlaryngienne ainsi que sur la théorie des deux registres.

Ces idées avaient besoin de confirmation pour consolider la théorie. On ne pouvait y arriver que par des faits et des expériences , et douze années d'obversations consécutives, tant sur lui que surjes plus célèbres chanteurs de son époque sont venues rendre concluantes les considérations qu'il avait publiées à Padoue- Mais, pour aborder toute la série d'observations et d'expériences auxquelles il s'était livré , il fallait, ainsi qu'il Fa dit lui-même dans son avant-propos, 1° que l'observateur fût à la fois physiologiste et musicien ; 2° qu'il se fût particulièrement donné à l'étude du chant; 3° qu'il fût pourvu d'un organe qui lui permît d'expérimenter à chaque instant sur lui-même; 4° enfin que, par ses relations et ses voyages, il lui eût été facile d'examiner les sujets dont l'organisation était plus propre à l'éclairer. Ces conditions de rigueur, notre jeune confrère les avait remplies. C'est surtout de son talent qu'il tirait un grand avantage pour convalider ses doctrines en mettant aussitôt en pratique , sous les yeux même des incrédules, des effets de vocalisation dont il venait de développer la théorie. C'est surtout

en ce qui concerne les mouvemeus du détroit du gosier , do leur influence ainsi que de celle de la langue sur les modulations, que ses travaux sont importans. Il pose en fait que pour que la langue puisse donner une intonation quelconque, il est nécessaire que l'os hyoïde soit maintenu fixement dans une position déterminée. Selon lui , les notes appelées improprement de la tête et du fausset sont produites exclusivement par la contraction la plus forte de cette partie du tuyau vocal. Il serait trop long de le suivre dans les développemens curieux qu'il a donnés à ses recherches. Je renvoie pour cela aux ouvrages qu'il a publiés, et surtout au savant rapport de l'illustre Cuvier, qui l'honorait d'une amitié et d'une protection toutes particulières. Les travaux physiologiques le conduisirent aux observations pathologiques sur les maladies des organes qu'il avait si bien étudiés et qu'il publia à deux époques différentes sous le titre de : Mémoire sur les maladies du gosier , qui affectent particulièrement l'organe de la voix. Ce travail se recommande spécialement par les nouveaux signes diagnostics propres à éclairer l'étiologie et la thérapeutique des maladies du gosier et du larynx. Ceux qui cultivent l'art musical apprécieront l'importa nce dec es travaux, et une foule^de guérisons obtenues par ces procédés confirment la vérité de ces assertions. Ce n'est pas tout que de savoir rétablir le jeu des organes vocaux lorsqu'ils sont fatigués, il faut encore savoir préserver le chanteur des influences délétères des agens externes, le soustraire à des exercices vocaux imprudens ou exécutés en temps inopportun.

Ses recherches sur l'influence de la puberté ou époque de mue , sur celle de la menstruation et de la gestation, déjà indiquées dans ses ouvrages publiés, allaient recevoir un plus ample développement dans un ouvrage qu'il était sur le point de publier avec notre ami commun, le docteur Davet, et ayant pour titre : De l'hygiène de la voix. Cet ouvrage presqu'achevé sera imprimé dans l'année.

Après avoir consacré quelques lignes aux travaux scientifiques de notre ami, il est juste que nous leconsidérions comme homme privé, comme citoyen et comme médecin praticien.

La carrière que Bennati a parcourue a été trop brillante et trop rapide pour que je passe sous silence quelques développemens importans qui expliqueront les succès qu'il a obtenus et ceux qu'il était appelé à recueillir. Paris était le

but vers lequel avaient toujours tendu ses désirs, et, en s'y fixant en 1829, il réalisait un projet conçu dès l'époque de ses premières études médicales. Cela seul suffit pour indiquer la persévérance de son travail et de ses opinions ; mais il avait senti que pour débuter avec avantage sur un terrain aussi vaste et aussi difficultueux pour un jeune homme que l'était celui de la capitale , la connaissance d'un grand nombre de langues était indispensable , soit à la facilité des relations comme médecin , soit à l'étude de l'influence que les divers idiomes apportent aux intonations musicales, en raison de ee que les phénomènes divers produits par les retours plus ou moins fréquens de certaines lettres, peuvent produire des effets qu'il était important d'étudier.

C'est pour cette raison qu'il se rendit à Vienne, où, tout en continuant ses études médicales, il apprenait l'allemand en même-temps qu'il pouvait continuer ses recherches sur la voix , sur l'élite des chanteurs italiens et allemands qui habitent contiHuellement cette capitale. Les succès qu'il a obtenus dans le monde datent de son séjour dans cette ville, où il fut bien vite apprécié et recherché par un grand nombre de personnages distingués. Admis dans la maison du prince de Metternich , il dut à l'estime toute particulière dont l'honora ce célèbre diplomate une foule d'avantages, de hautes relations et des amis puissans et éclairés dont la bienveillance l'a entouré d'élémens de succès au moment de son débuta Paris. Je croirais outrager sa mémoire, si je cherchais à le disculper des imputations aussi absurdes que calomnieuses, que l'envie avait cherché à tirer du haut patronage dont il avait été entouré. En effet , charmé de son amabilité et de la douceur de ses relations, le prince Eslerhazy nommé ambassadeur à Londres, lui proposa de le conduire dans cette capitale comme médecin attaché à l'ambassade.

Il s'empressa d'accepter la proposition du noble hongrois parce qu'elle se rattachait à son projet de l'étude des langues. Et les avantages brillans qu'il rencontra à Londres lui eussent fait choisir cette ville pour le lieu de son séjour habituel, si sa santé générale et surtout si l'état de son larynx n'avait été altéré par l'athmosphère humide et nuageuse de la Grande- Bretagne. Mais avant de quitter l'Angleterre il voulut visiter l'Ecosse et surtout Edimbourg, ancienne université à laquelle se rattachent tant de souvenirs illustres, et qui pos-

sède encore dans son sein des hommes d'un mérite émineni.

Là, comme à Londres, il compla autant d'amis que de connaissances, qui, lorsqu'il fut fixé à Paris, s'empressèrent de lui adresser leurs compatriotes qui venaient visiter la capitale de la France. Aussi sa clientelle se composait-elle principalement d'étrangers, dont un grand nombre appréciant sou mérite, l'av aient choisi comme médecin.

Attaché en celte qualité au théâtre royal Italien , plus d'un chanteur engagé à cet établissement a été appelé à solliciter '.es secours de son expérience, et l'exemple d'un grand nombre d'artistes guéris, sur le point d'abandonner leur profession, attirait à lui tous ceux dont les organes vocaux étaient souffràns. Quant à moi , j'ai été à même d'observer un grand nombre d'heureux résultats de ses médications.

Je ne puis ici passer sous silence le cas d'une jeune maîtresse de chant, de Lyon , devenue aphone, et qui , grâce à ses soins, recouvra la faculté de chanter, son unique moyen d'existence ainsi que de celle de sa mère.

Aussi généreux que philantrope, le malade peu fortuné recevait chez lui les mêmes soins que ceux qu'on donne à l'opulence. Fier de sa nationalité , il accueillait avec empressement ses compatriotes, et son cœur et sa bourse furent toujours ouverts à ceux que l'adversité ou les orages politiques.avaient chassés de leur belle patrie. Bien différent en fêla de cet artiste célèbre, dont le violon, nouveau pactole, produit des flots d'or et des torrens d'harmonie , mais dont la sordide avarice n'offre jamais à de malheureux bannis qu'une froide et dérisoire pitié.

Le nombreux cortège qui a accompagné Bennati à sa dernière demeure, a fourni la preuve non équivoque des sympathies et des sentimens affectueux qu'il avait su inspirer. Des discours éloquens ont été prononcés, des larmes amères ont été répandues sur sa tombe; il n'a manqué qu'un hommage à sa dépouille mortelle, c'est le sublime Requiem de Mozart, chanté par les artistes du théâtre Italien , dont plusieurs regretteront sans doute celui qui par ses talens avait su les soustraire au plus grand malheur d'un artiste, la perte de la voix.

Quant à ses amis, ils garderont de lui un souvenir rendu plus touchant par la terrible catastrophe qui a terminé si

prématurément une existence ayant devant elle un si bel avenir.

Les désordres révélés par l'autopsie n'ont laissé aucun doute sur l'inutilité des secours qui lui ont été prodigués. — L'enveloppe osseuse du cerveau avait été brisée jusque dans les parties les plus profondes.

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