CHAPITRE XVIII
DE LA RÉASCENSION DU CRISTALLIN ET DE LA CATARACTE CAPSULAIRE CONSÉCUTIVE.
Le cristallin peut remonter après avoir été abaissé, et cette terminaison qui fait presque tou-
0) Chirurgie* Barbetti , Genevae , 1683, p. 49-
jours échouer l'opération de la cataracte et nécessite une seconde opération , a été sans contredit l'objection la plus redoutable et la plus souvent mise en avant par les partisans de l'extraction. Cette réascension peut avoir lieu immédiatement après que l'opérateur a retiré l'aiguille, ou plusieurs années plus tard , ainsi que le rapportent Celse , Jeannin, Hey , Richter, Warner etBenj. Bell. Adamsf 1 ) rapporte que sur six opérations faites par Morand , le cristallin remonta trois fois, et en s'appuyant sur le témoignage de M. Este qui avait étudié à Pavie, de 1782 à 1792 , il avance que , quoique Scarpa soit généralement heureux, M. Este a vu trois fois la réascension du cristallin nécessiter une seconde opération. Mais le professeur de Pavie n'était pas homme à laisser tomber une assertion de cette nature sans y répondre , et dans sa lettre à Maunoir ( 2 ) il nie positivement le fait, en disant que le jeune chirurgien anglais avait pris pour une cataracte remontée la formation d'une cataracte capsulaire secondaire. Sans parler ici de ce que j'ai vu et de ce que j'ai fait, je citerai en faveur de l'assertion du professeur Scarpa, le témoignage du professeur Flarer, son successeur, élève de Béer, et qui vint à Pavie apportant avec lui tous les préjugés de l'école de Vienne contre l'abaissement, il s'exprime en ces
(1) Adarns, op. cit., p. 97.
(2) Lettere al Maunoir, op. ciî., 158.
termes, dans une thèse soutenue par le docteur Molinari , ( 1 ) son élève particulier : Rêvera si chirurgus ante depressionem , consilio sammi ' preceptom(Scarpa), capsulant scindât lentem que resorpioni tradal , quam experientia atque anatomico-pathologica perlustralio jam docaerunt, prœterea , si cataracta sit dura , ?iec ullo morbi sociata , depr^essa inter abducentem et deprimentem musculum , sape riora iiumquam revocabit.
La réascension du cristallin est due à plusieurs causes : les principales sont l'élasticité du corps vitré et des capsules hyaloïdiennes ; les adhérences qui persisteraient entre la zonule ciliaire et le cristallin , deux espèces de cataracte particulière , celle dite cataracte à ressort, et celle, appelée par Schmidt aride-siliqueuse ; les mouvemens imprudens du malade, exécutés avec la tête ou avec l'œil ; enfin une position défectueuse donnée au cristallin après l'abaissement.
L'élasticité du corps vitré peut, il est vrai , avoir queîqu'influence sur la réasceusion de la cataracte, mais il y a loin du fait existant aux opinions exprimées par Adams (2) dans son ouvrage, qui compare cette élasticité à un ressort ( propeliing power), exagération dont le professeur Scarpa a fait prompte et sévère justice dans sa correspondance avec son ami Maunoir. En examinant avec
(1) Molinari, ouv. cité, page 28.
(2) Voir les notes à la fin de l'ouvrage.
attention les expériences faites par M. Panizza et par moi , consignées dans l'ouvrage de ce professeur ainsi que dans le Bulletin Thérapeutique (1), l'on pourra appréciera leur juste valeur l'influence et les effets de l'élasticité du cristallin. Les mêmes travaux prouveront aussi jusqu'à l'évidence que pour balancer la différence qui existe entre la pesanteur spécifique du cristallin et de l'humeur vitrée, il faut rompre en divers sens et sans crainte les cellules de l'humeur vitrée , précepte déjà donné par Bertrandi, recommandé comme fondamental par le professeur Scarpa, et que l'on a eu grand tort, dans ce dernier temps, d'attribuer à M. M. Bretonnean et Velpeau. (2) En effet , il résulte de cette manœuvre et des expériences sur lesquelles elle est basée , que la pesanteur spécifique de l'humeur vitrée renfermée dans ces cellules est à peu près égale à celle du cristallin, et qu'en les rompant, on liquéfie leur contenu, ce qui détruit l'équilibre à l'avantage du cristallin.
Lorsque l'on a affaire, à une cataracte élastique ou à ressort, qui est presque toujours le résultat d'une inflammation antérieure , les liens qui retiennent le cristallin en place, sont tellement légers, que le moindre contact de l'aiguille avec la lentille détache celle-ci, qui fuit au devant de l'instrument avec tant de rapidité, que tous les efforts pour la
(i) Ouvr. cité.
(2) Velpeau, Médecine opératoire, tome I, page 70(J.
déprimer sont inutiles. La cataracte aride-siliqueuse offre des difficultés d'un autre genre; car vu l'état de ses adhérences anormales, ou en raison de son poids, il est presque'impossible de l'enfoncer dans l'humeur vitrée.
En général, quand la cataracte est molle et qu'elle se rompt en plusieurs pièces, il faut se contenter seulement d'immerger dans l'humeur vitrée les gros fragmens, d'abandonner les petits à l'absorption; si l'on voulait s'entêter à les porter au fond de l'œil , on prolongerait trop l'opération , et l'on aurait à redouter les accidens consécutifs. Nul doute que les imprudences commises parle malade, les mouvemens désordonnés de la tête, les vomissemens, ne puissent dans quelques circonstances ,produire la réascension du cristallin, surtout si ona eu affaire à une cataracte aride-siîiqueuse; car en général celle-ci a contracté avec la hyaloïde des adhérences morbides, qui la tiennent comme suspendue, et qui , en raison de l'exiguïté de son poids et de la résistcnce de l'instrument la rendent très difficile à immerger profondement. Le professeur Flarer a observé un fait de cette nature, chez un enfant auquel il pratiqua ensuite, quelques mois après, l'extraction.
Rien selon moi n'est plus rare que la réascension d'un cristallin dur, lorsque l'opération est bien faite, et je puis assurer que pendant tout le temps que j'ai été à Pavie, je n'ai jamais été témoin de ce fait. Si j'étais seul pour affirmer cela , on
pourrait le taxer d'exagération; mais il a eu pour témoins une foule de chirurgiens distingués, mes condisciples et mes amis, qui forment aujourd'hui l'élite de la chirurgie italienne et allemande. Ce fait est encore confirmé par le professeur Scarpa, lorsqu'il s'exprime en ces termes : « La cataracte « dure , séparée de tous ses liens, et plongée con- « venahlement, ainsi que je l'ai expliqué, dans l'hu- <i meur vitrée, ne remonte jamais (1). » D'après ce qui a été dit plus haut, et ce que nous avons été à même d'observer, il faut attribuer la réascension du cristallin, si fréquente dans quelques hôpitaux de France, à l'imperfection de l'exécution du procédé du professeur Scarpa, et à la transgression des principes fondamentaux sur lesquels est basée sa méthode.
Je ne veux point révoquer en doute la réascension du cristallin après des semaines, des mois, des années ; mais je puis déclarer que jamais je n'ai été témoin d'un fait de cette nature. Ceux qui ont ouvert des yeux dans lesquels le cristallin avait été abaissé depuis plusieurs années , comprendront sûrement la nature de mes doutes lorsqu'ils se rappelleront les liens anormaux qui environnent cette lentille dans la partie de l'œil où elle a été déposee [1).
(1) Scarpa., Trattato délie principale malattie degli occhi. Pavie, 1816, vol. II, page 72.
(2) Sœmmering , op. cit.; Cloquet, Thèse du concours de pathologie.
Espérons donc que cet accident deviendra plus rare et que les efforts faits par les élèves du professeur Scarpa, pour faire comprendre et exécuter sa méthode , ne seront point perdus pour la science.