‹ Recherches statistiques sur le Royaume des Pays-BasChapitre 18 sur 109 · M DCCC XXIX · texte numérisé non relu

M DCCC XXIX

INTRODUCTION (*)

Pendant long-temps l’histoire des peuples s’est réduite à la peinture des effets déplorables de leurs fureurs 5 on ne nous présentait l’homme que pour le montrer , les armes à la main, courant égorger son semblable , ou servant aveuglément d’instrument aux passions souvent les plus viles. On a compris depuis qu’il existait une étude plus consolante; les peuples ont été considérés de près ; on a examiné leurs lois et leurs mœurs ; on a cherché à pénétrer le secret de leurs richesses , à sonder les sources de leurs prospérités. Un calcul qui prit naissance vers le milieu du dix -septième siècle , et qui ne servit d’abord qu’à évaluer les chances que présentent • les différens jeux, prit bientôt un nouveau déve-

* (1) Ce Mémoire, dont les principaux documens ont été puisés à des

sources très-authentiques , n’était pas destiné d’abord à être rendu public. S. M. le Roi des Pays-Bas , ayant bien voulu depuis m’autoriser à le livrer à l’impression, je le présente ici comme faisant suite à quelques essais sur la statistique que j’ai déjà publiés précédemment. Je crois devoir faire mention de cette cix^constance , qui n’est pas étrangère à la confiance que peut mériter mon travail.

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loppement et répandit une lumière inespérée sur plusieurs grands problèmes, dont la solution intéressait le plus l’humanité. On entrevit dès lors la possibilité de s’élever d’une manière sûre, par des documens puisés dans le passé, à des règles de conduite pour l’avenir. L’économie politique à son tour prit rang parmi les sciences, et en s’appuyant d’une part sur la statistique, et de l’autre sur l’histoire considérée sous son point de vue le plus large , elle prêta à la société ses conseils et ses lumières. Au lieu de mots on voulut des faits } et des observations sages au lieu de vagues hypothèses et de systèmes sans fondement. On apprécia tous les avantages que prenait le raisonnement dans une marche aussi sévère. Cette manière de procéder toute scientifique caractérise le dix-neuvième siècle, destiné à occuper un des premiers rangs dans les annales de l’esprit humain ; chaque jour elle prendra de nouvelles forces dans les nombreux documens dont on l’environne, et il faudra désormais pour essayer de l’attaquer avec succès, se mettre sur son terrain et la combattre à armes égales.

Parmi les nombreuses applications que l’on a faites du calcul des probabilités , la statistique comparée n’est certes pas une des moins impor-

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tau tes 5 elle est à peu près pour la société ce que l’anatomie comparée est pour le règne animal. Son but est éminemment utile ; rien ne doit être en effet plus intéressant aux yeux du philosophe et de rhomme d’état , que d'observer les modifications qu'éprouvent les différens peuples dans leur état physique et moral, et de chercher à en pénétrer les motifs. Car il faut bien nous dépouiller de cette idée que les événemens dont nous n’apercevons pas directement les causes ,, sont produits par le hasard , mot vide de sens , dont le vulgaire voile son ignorance et qui tend à nous faire envisager les choses d’une manière étroite.

Je suis loin sans doute de prétendre que quelques tableaux numériques isolés peuvent suffire pour déterminer complètement tous les élémens si compliqués de nos sociétés modernes. Il faudrait , pour remonter des effets aux causes , ou pour conclure de ce qui est à ce qui sera , avoir égard à un ensemble de circonstances qu’il n'est point donné à l’homme de pouvoir embrasser : de là, la nécessité de négliger toujours , dans toute espèce d’appréciation , un certain nombre de circonstances dont il aurait fallu tenir compte. De là aussi, l’absurdité des résultats auxquels

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conduit souvent cette énumération incomplète, ou le trop d’importance qu’on attache à un élément qui ne devrait être considéré que comme secondaire. La mauvaise foi pourra même porter à ne choisir dans une série de résultats, que ceux qui sont favorables au principe qu’on voudrait faire prévaloir, en passant sous silence ceux qui lui seraient contraires : et c’est ainsi , comme on l’a fort bien observé, que tout pourrait se prouver par les nombres de la statistique. Mais de ce que l’observation est difficile et de ce qu’il existe des ignorans ou des hommes de mauvaise foi, faut-il en conclure qu’on doit rejeter la statistique? Non sans doute : il faudrait rejeter aussi la physique, la chimie, l’astronomie, en un mot, toutes les sciences d’observation qui rendent les services les plus éminens et qui font le plus d’honneur à l’esprit humain. Pour l’ignorance, elle se montre toujours par assez de côtés , pour qu’on n’ait point à la redouter 5 quant à la mauvaise foi, il faut s'attacher à la combattre, en prenant dans la statistique même les élémens qu'elle cherchait à cacher, afin de substituer avec plus d’assurance le mensonge à la vérité.

La statistique doit donc entrer, à mon avis,

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dans la même voie que les sciences d’observation; et dans l’impossibilité de réunir tous les élémens qui déterminent l'état de la société , elle doit s'attacher à reconnaître ceux qui ont en général le plus d’influence, et chercher à les déterminer de la manière la plus rigoureuse , et sous une forme qui les rende facilement comparables. Ce genre d’appréciation présente de grandes difficultés, il est vrai; j’ajouterai même qu’il n’appartient qu’à un esprit supérieur de bien distinguer tous les élémens qui ont amené un résultat , et de reconnaître ceux qu’on peut négliger sans qu’il en résulte d'erreur sensible; mais il suffit d’avoir de la rectitude dans le jugement , pour assembler des documens dignes de* confiance, quand il a été reconnu que ces sortes de documens peuvent être utiles. Déjà la route à suivre a été tracée par des hommes habiles ; mais comme elle a été tracée de différentes manières , on a de la peine à s'entendre , et cependant les chemins s’encombrent de jour en jour de matériaux de toute espèce, que des écrivains plus zélés qu'instruits amassent souvent sans discernement.

Parmi les élémens que doit comprendre la statistique , les uns peuvent s’exprimer numéri-

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quement , les autres ne peuvent eu aucune manière être réduits à une semblable expression. Vouloir adopter exclusivement l'un ou l’autre de ces deux genres d’élémens , c’est ne voir qu’un côté de la statistique. Je ne suis pas d’avis cependant qu’il faille mettre dans la statistique des sciences qui lui sont étrangères 5 il me semble qu'011 a voulu lui donner beaucoup trop d’extension en y faisant entrer, par exemple , la topographie et l’histoire , qui sont nécessaires sans doute pour acquérir une notion complète d’un pays et de l’état moral de ses liabitans, mais qui doivent continuer à former des sciences particulières. Quelques écrivains aussi n’ont pas vu sans une certaine crainte , les documens numériques que contiennent la plupart des statistiques , et ont crié à l’envahissement des nombres • quelques-uns meme, sous prétexte qu’on voulait trop matérialiser les choses , ont cherché à les envelopper d'une espèce de proscription , et se sont plaints de ce qu'on comparait l’homme à des machines , et de ce qu’on étudiait les états comme des cadavres. Ce qui paraît surtout les choquer, c’est l’application qui a été faite du calcul des probabilités à tout ce qui concerne les tribunaux. Ils ont vu du fatalisme dans la

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conclusion qu’on déduisait des nombres annuels des accusés et des condamnés 5 et plutôt que de renoncer à des préjugés très - respectables sans doute, ils préfèrent nier que, les mêmes causes continuant à subsister , on doit s’attendre à voir se reproduire les mêmes effets , sans même rien préjuger sur la nature de ces causes. En vain, l’expérience leur parle à défaut de preuves scientifiques qu’ils repoussent, ils ne voudront jamais comprendre qu’il y ait de la probabilité pour la reproduction d’événemens qui, pendant longtemps , se sont manifestés régulièrement sous les mêmes influences. Ayant eu occasion moi-même de soulever dans cet écrit des questions délicates, j’ai énoncé librement et franchement ce que me dictait une conviction intime 5 je ne crains pas de voir se renouveler encore des accusations que m’a déjà suscitées la publication de quelques-uns des résultats auxquels je suis parvenu , tout en croyant cependant avoir droit à l’impartialité et à la tolérance que j’ai toujours professées à l'égard des autres.

D’après la haute idée que j’ai cherché à faire concevoir de la statistique comparée, il paraîtrait sans doute téméraire de me présenter dans une carrière épineuse où quelques hommes dis-

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tingués ont seuls osé se montrer jusqu’à présent ; aussi n’ai-je point cette préten tion. Comme Belge, j’ai par inclination porté de préférence mon attention sur la Belgique 5 je me suis borné à réunir quelques nouveaux documens sur ce pays, dont j'ai cherché à comparer l’état à celui des peuples voisins qui se sont élevés si haut par leur industrie et par leurs lumières. Je crois devoir déclarer du reste que je n’ai eu en vue que la vérité , seul but de toutes mes études et de tous mes travaux 5 je n’écris sous l’influence d’aucun système, d’aucun parti 5 je ne puis cependant, en cherchant à me mettre à l’abri des erreurs ou des préjugés, garantir d’avoir réussi à m’y soustraire entièrement , surtout dans un sujet aussi difficile.

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