GOUVERNEMENT DES CHARTRAINS
Il faut croire que les Chartrains ne se sont pas gouvernés autrement que les autres Gaulois ; et, d’après Jules César. non seulement en toutes les cités, en tous les bourgs, mais même en chaque maison particulière, il y avait des factions et en chaque faction des princes et des chefs qui s’emparaient de l’autorité souveraine qu’ils exerçaient du consentement de ceux qui s’y étaient assujettis, au gré desquels se faisaient toutes choses. On croit que c'est la raison pour laquelle, de toute antiquité, personne dans le peuple ne manquait d'assistance et de protecteurs contre les plus puissants, personne ne souffrant qu'aucun de ses parents ou de ses amis demeurât opprimé ou trompé; et s1l arrivait que l’un d'eux ait autrement agi, celui qui avait manqué à ce devoir perdait toute autorité sur ses parents. On en usait généralement de la sorte dans toute la Gaule, toutes les villes étant divisées en deux partis. Il ne faut point douter queles Chartrains ne fussent dans la même disposition, que leur pays ne fût quelquefois divisé, et quil ne s’y renconträt divers partis.
De cette humeur des Gaulois et de la disposition en laquelle les Chartrains se trouvèrent lorsque César vint en Gaule, Rouillard prend sujet d'écrire ce qu'il dit avoir tiré des archives anciennes de l’église de Chartres : que cent ans avant la naissance de J.-C. les Druides ayant connu, soit par les règles de l'astrologie, soit par révélation, qu'une vierge devait enfanter, ils lui érigèrent un autel dans la grotte de leur forêt sacrée sur lequel ils placèrent son image.
GOUVERNEMENT DES CHARTRAINS 27
* Priscus alors roi des Chartrains, ayant recu quelque grâce par la dévotion qu'il avait eue à la « Vierge qui devait enfanter » représentée par cette image, lui aurait donné tout son bien et la seigneurie temporelle des Chartrains qui lui appartenait. Depuis ce temps-là, le souverain pontife des Druides l’aurait toujours possédée, jusqu’à ce que Tasgétius, issu de la race de Priscus, fâché de voir la principauté des Chartrains entre les mains des Druides qui n'y pouvaient avoir droit, fit tous ses efforts pour la leur ôter et s’en rendre maitre. Se sentant trop faible pour venir à bout de son dessein, voyant que César était dans les Gaules, il eut recours à lui pour se faire rétablir en ses biens et droits.
César, adroit comme il était, aurait saisi cette occasion qu’il trouvait très favorable et très avantageuse au dessein qu'il avait de se rendre maïtre des Gaules, et se prévalant de la division des Chartrains, n'aurait pas manqué d’accepter les offres que Tasgétius lui faisait, employant toutes ses forces pour le rétablir en son état et le remettre en la principauté de ses ancêtres que les Druides possédaient. s | . Je ne sais dans quelles archives chartraines cette histoire peut être conservée, tant elle a peu de fondement et de vraisemblance. Elle servirait plutôt à détruire la révélation que nos ancêtres ont eue de la Vierge qui devait enfanter qu’à l’établir. Cette dévotion qui aurait porté Priscus à se démettre de son état entre les mains des Druides, si extraordinaire et si merveilleuse, n’aurait-elle point été connue sinon dans toutes les Gaules, du moins dans le pays chartrain ? Tasgétius n’en aurait-il point informé César, et César luimême, qui remarque tant de choses de moindre importance et bien moins célèbres, lui qui fait une si belle relation des Druides et de leur état, l’aurait-il omise dans ses Commentaires ? Notre dévotion doit avoir des fondements plus solides et il n’y a point d'apparence, comme nous le ferons voir ailleurs, que la seigneurie des Chartrains ait jamais appartenu aux Druides dont la profession n’était pas de dominer, mais de vaquer aux devoirs de la religion, de rendre la justice, d’assister de leurs conseils les peuples et ceux qui les gouvernaient, tout en s’adonnant à l’étude de la philosophie et des autres sciences les plus curieuses. S’il survenait entre eux des différends
pour lesquels ils pouvaient quelquefois en venir aux armes, c'était lorsqu'il était question d’élire celui qui les devait présider quand les voix étaient partagées, et non pas au sujet de la seigneurie temporelle et du gouvernement des peuples.
Pour parler plus particulièrement de la police des anciens Gaulois de laquelle celle des Chartrains ne peut pas avoir différé, si l’on en doit croire Strabon, elle était aristocratique. Les principaux et les plus honnêtes gens ayant le commandement de chaque cité, chaque peuple usait de la même police. Au rapport de Strabon ils élisaient tous les ans deux personnages, l’un pour les affaires de la paix et. l’autre pour celles de la guerre, César en témoigne lorsqu'il écrit que Dructiacus et Liscus avaient la souveraine magistrature des Bourguignons, et dit que ces magistrats étaient créés tous les ans et qu’ils avaient puissance de vie et de mort sur les peuples. La plupart des provinces ne voulaient pas souffrir de rois, comme les Auvergnats qui tuèrent Catillus, fils de Vercingétorix, parce qu’il se voulait faire roi. Le gouvernement des Romains était pareillement aristocratique, néanmoins dans quelques provinces 1l y a eu des rois. César remarque que Catamontalides avait été longtemps roi du Sénonais, et que Orgetorix, qui avait mission de soulever les peuples de la Gaule pour prendre le parti des Romains, s'était efforcé de persuader Catillus de le remettre en possession du royaume de son père. Galba avait aussi été roi du Soissonnais, Adeantrianus et un aïeul de Pisonitiobrige de la Guyenne, Meritascus des Sénonais, et les ancètres de Tasgétius des Chartrains.
Les rois s’établissaient par usurpation et contre la police ordinaire des Gaulois dont le gouvernement était communément aristocratique et Ceux qui avaient usurpé ce titre de roi n'avaient pas plus de puissance que de simples magistrats élus par le peuple, si bien qu’un Priscus, roi des Chartrains, n’aurait pas eu le pouvoir, sous quelque prétexte que ce soit, de disposer de sa seigneurie en faveur des Druides qui ne l’auraient pas acceptée; et les peuples, de leur autorité, quelque respect qu’ils eussent pour les ministres de leur religion, pour leurs précepteurs et pour leurs juges, ne l’auraient jamais souffert. Les petits rois ne faisaient rien sans le conseil public de la cité qui les élisait et qui leur donnait quelquefois le titre de