DE LA FORCE MORALE
La base (hi caractère humain est la force morale. Le degré de la volonté ou de l'énergie met entre les
' hommes la même distance que celle de la force physique entre les animaux. Sous ce rapport un homme peut être à un autre homme ce qu'un rat ou une belette est à un lion. Cette yëritë est inébranlable; elle est d'ailleurs assez sinistre, c'est pour cela qu'on ne la crie pas par-dessus les toits. Et maintenant bouleversez une société de fond en comble, nivelez tout ce qui a été construit à sa surface, faites-y passer la charrue et semez du sel, décrétez la loi agraire et l'égalité absolue, ramenez l'homme à l'état de larve, la société à l'état de peuplade primitive. Si ce niveau égalitaire était possible une minute, la minute d'après la force morale inégalement répartie entre les hommes, aurait refait de pied en cap la hiérarchie politique et les catégories sociales.
On peut décomposer tous les actes de la vie humaine, on y trouvera le même jeu de la force morale. Dans toutes les circonstances critiques, à la guerre, dans une assemblée, l'énergie de quelques hommes entraîne le reste. Dans le mouvement régulier de la vie, toujours l'action persévérante de la volonté triomphe. De deux hommes qui vivent ensemble, celui qui a le plus de caractère mène l'autre. De dix hommes réunis, le mieux trempé mène les autres.
Il n'y a pas plus moyen de se révolter contre cette loi-là que contre les lois de la pesanteur, l'attraction et la gravitation des corps. Au fond les rapports entre les hommes se règlent donc sur les aptitudes
respectives à exercer la domination ou à la subir. On comprend alors aisément pourquoi il y a des hommes en bas, d'autres en haut ; pourquoi il y a des gouvernements, des princ ^ et des aristocraties. Les forces primitives originaires qui ont constitué un état de choses déterminé à un Uioment donné, tendent à se perpétuer dans des institutions, à s'organiser en classes, en castes, en privilèges et souveraineté, en paralysant ou en désarmant les forces contraires qui pourraient les détruire. La force morale organise la force sociale à son profit et la fait servir à ses ambitions.
Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque chose de profondément irritant dans le joug de la puissance publique fondée sur la faiblesse des autres hommes. La force divisée dans les masses s'imit sous l'empire d'une haine commune, on fait alors des révolutions; mais qui les fait? Encore la force morale départie à quelques hommes résolus. On ne sort pas de ce cercle.
Eiifin dans le dernier état de choses on arrive à l'égalité de droit; toute puissance publique héréditaire a disparu, tout privilège» est détruit. La vie sociale n'est plus qu'un immense concours ouvert à toutes les ambitions. Eh bien, ce concours ressemble assez à un gymnase au(|uel on aurait convié boiteux, manchots, paralytiques et goutteux, à disputer le prix de la course à tous les concurrents valides à les dépasser de vitesse, à grimper aux mats, à s'élancer
sur les trapèzes pour gagner le prix qui dépend de l'agilité des bras et des jambes.
Très-évidemment l'obstacle n'est que déplacé; au lieu d'être au dehors il est au dedans. La puissance individuelle rendue à la liberté de son essor fait son office d'exclusion comme tout autre mécanisme social en excluant les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des concurrents qui se sentent tous l'appétit nécessaire pour prendre part aux fêtes de la vie.
On reste en présence de la force. De laquelle? De la force morale ; mais en un sens cette force morale ressemble fort par ses effets à la force matérielle? mais oui.