DES CONSEILS
des plus vives couleurs, de même que le larve hideux devient un brillant papillon aux premiers rayons du soleil.
Mais avant que les résolutions ne se traduisent par des actes, il y a la période des délibérations et des conseils; c'est un sujet de haute importance au point de vue de la faveur. Il y a souvent des gestations longues, laborieuses ; il faut se résoudre :
1 ° Sur le but , 2'' sur les moyens. — N'avoir pas d'aptitude à conseiller, c'est être au-dessous de la position. Seulement, il est utile de savoir en quoi consiste cette aptitude.
Deux hypothèses contraires peuvent servir à fixer les principes de la matière : ou le prince que l'on conseille a la tête forte, ou il a la tête faible.
S'il a la tête forte, c'est-à-dire s'il est volontaire, opiniâtre, absolu, rien de plus simple, on doit toujours lui conseiller ce qu'il veut, mais la chose n'est pas si facile qu'elle le parait au premier abord. Le principal mérite des princes qui se dirigent ou ont la prétention de se diriger eux-mêmes, c'est de dissimuler ce qu'ils pensent. Ils ne consultent que pour fortifier leur manière de voir ou pour la justifier; on ne peut que l'entrevoir ou la deviner. Ils ont beaucoup plus souvent qu'on ne le croit des scrupules et ils les exposent même avec une certaine franchise.... pour qu'on les en débarrasse. C'est là un grand talent ; c'était celui de Talleyrand avec Napoléon. Il pénétrait sa plus secrète pensée et le pous-
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sait invariablement à l'exéculer. C'était jouer la règle.
Avec les princes faibles, sans ligue de conduite arrêtée, ou sans esprit de suite, le manège paraît beaucoup plus difticile, et il importe à cet égard de répudier la plupart des idées reçues.
Ainsi pour être de bon conseil, il ne s'agit pas de bien conseiller, il n'est question ni d'avoir des idées justes, ni d apprécier sainement les choses, ni d'être en état d'éclairer les questions.
Le mérite d'un conseil ne consiste pas dans sa valeur intrinsèque. Théoriquement un conseil ne vaut rien, ne signifie rien s'il n'est à la portée de celui qui le reçoit et de ses moyens d'exécution.
De même qu'il n'est pas utile de dire des choses sensées, mais de les dire avec agrément, de même il n'est pas utile de donner de bons conseils, mais de les donner avec talent.
1)11 mauvais conseil bien présenté, vaut mieux qu'uii bon conseil mal déduit.
L.'intérêt à Acnir doit toujours être sacrifié à Tintérêl présent lorscju'ils sont en opposition.
Le langage des passions doit toujours être préféré à celui (l(* la raison.
On doit c()ns('iII(M' (l(\s expédieiils loujouis. et des solulious le moins j)()ssil)Ie.
L\^sprit de combinaison est souncuI dangereux. Il ne faut |)as circonscrire faction du prince par des actes de prévoyance anlici])é(', ne jamais statuer sur
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l'ensemble des difficultés mais sur chaque circonstance en particulier, à mesure que son urgence se manifeste, ne faire que ce qui est nécessaire dans le moment même et se déterminer au fur et à mesure des événements.
L'inertie bien employée est une très-grande force quoi qu'on dise, c'est même la plus grande force des gouvernements.
Les princes qui ont la prétention de ne faire que ce qu'ils veulent ne peuvent pas ne pas faire rire un peu les habiles gens qui les entourent.
Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait, entre autres choses, que la vérité pût arriver naturellement jusqu'à eux, ensuite qu'on pût la leur dire.
Il faudrait même qu'ils n'eussent pas de passions, car une seule faiblesse ou un seul vice traité avec art les soumet, volens auînolens ^ à des influences et à des suggestions dont le secret leur échappe.
Les influences, en se combinant et en se concertant, créent des situations purement factices que les princes prennent pour des réalités. C'est ce qu'on appelle dans un langage discrédité, mais parfaitement exact, des coups montés. Les intrigues sont l'axe ou le pivot autour duquel tourne tout le système.
Rechercher comment les intrigues se nouent.
se compliquent et amènent les résolutions d'Étal et les événements, c'est là le meilleur côté de l'histoire, le côté vraiment instructif.
L'intrigue est le lien intime de la politique et de la diplomatie, c'est la chaîne secrète de l'histoire, qui n'est réellement pas plus sérieuse au fond que le reste. Le monde est mené par des intrigues de cour et de cabinet que la philosophie moderne prend gravement pour le développement rationnel des destinées de l'humanité.
Les ambitieux qui jouent entre eux les parties que nous voyons seraient sciemment ou à leur insu les instruments prédestinés des grandes œuvres de la civilisation. C'est à faire pitié!
Si les intrigues sont des œuvres vides devant le Seigneur, comme le disait une dame du dernier siècle, il n'y a certainement rien de plus fécond dans les cours; elles vienn(MU à bout de ce qui résiste au talent, à la volonté, au génie.
l\i( n ne peul l(\s empêcher d'assurer le triomplie de ceux (jui mettent en t^lli^s leurs forces et leurs espérances.
11 en arrive ainsi même dans les cours où l'on se respecte dans une certaine mesure. Le cardinal de Rolian,dont le nom a été couvert d'un si ineffaçable ridicule dans la inuK use alTaire du ( ollier, était un personnage sans ^aleur, sans nueurs, sans probité, universellement décrié dans une cour très-décente et près d'un roi plein de scrupules; rien ne put cepen-
dant l'empêcher d'être nommé successivement grandaumônier de France, abbé de Saint- Waast (bénéfice qui valait à lui seul trois cent mille livres de rente, dans ce temps-là), proviseur de Sorbonne, administrateur de l'hôpital des Quinze-Vingt, et enfin cardinal.
Et cela contre des concurrents du plus haut mérite. Il est vrai qu'il était servi par le plus habile intrigant qui ait jamais porté la soutane *.
On citerait Maupeou, on citerait Terray, Dubois, Maurepas et mille autres à qui l'intrigue toute pure a fait des situations non moins étonnantes en raison du caractère et de la valeur personnelle des hommes.
Les intrigues sont dans les cours comme les toiles d'araignées dans les caves ; il y en a dans tous les coins, elles sont à l'œuvre sans relâche ; elles tendent sans cesse à envelopper dans leur marche ceux qui vivent dans cette atmosphère. Leur but est toujours le même : élever, soutenir ou déplacer un certain nombre d'hommes auxquels se rattachent des intérêts individuels plus ou moins considérables. Ces résultats se produisent par des jeux d'influence dont il est impossible d'analyser tous les éléments. La faveur, l'influence et le crédit qui sont comme des formes ou des reflets de la puissance se divisent en un certain nombre de hautes têtes autour desquelles se forment des partis de cour appelés coteries ou camarilla, qui sont autant de foyers différents d'intrigues et de cabales. Ces
l. L'abbé Georgel.
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influences se balancent les unes les autres, souvent elles se neutralisent. On les voit tantôt se diviser et tantôt se réunir au gré des intérêts du moment.
La grande affaire est toujours d'emporter dans un sens ou dans l'autre la décision des affaires d'État; aussi à la veille des hautes résolutions, c'est une véritable prise d'armes, toutes les coteries s'ébranlent en même temps. Quand elles viennent à se coaliser, elles produisent des effets foudroyants.
En remontant à l'origine des intrigues les plus compliquées, de celles qui aboutissent à de grands événements, on ne peut guère trouver que des causes infiniment petites, puisque ce sont presque toujours des intérêts privés qui décident des affaires d'Etat. Ln froissement d'amour-propre, une rivalité entre favoris, la colère d'un courtisan mal payé, une place de cour à donner, quel(|ue grosse somme d'argent à distribuer produisent de hautes intrigues et des combinaisons profondes.
Une querelle entre Louis XIV et LouNois au suj(»t d'une des fenêtres de ïrianon amène la guerre du Palatinat.
Les scrupules insensés d'un vieux roi exploités par la fourbe d'un confesseur et d'une vieille maîtresse amènent la révocation de ledit de Nantes.
La rancune d'un procunnu' contre un magistrat amène la suppression des parlements.
11 y a des gens qui croient i\uc rien d'analogue ne se passe aujourd'luii dans les cours.
Quand on voit les intrigues produire des résultats aussi considëral)les que des guerres, des révolutions, des changements de religion ou de dynastie, on ne saurait se défendre d'un certain respect pour une force qui produit de si grands résultats par de si petits moyens.
Lorsque cette force, au lieu de s'exercer sur les événements généraux de la politique, se borne à attaquer des situations de cour, à renverser des favoris, à masquer des situations fausses ou périlleuses, elle enfante des miracles de ruse et de perfidie qui laissent bien loin tout ce que l'imagination pourrait inventer.
Louvois, voulant perdre le maréchal de Luxembourg dans l'esprit de Louis XIV, trouve le moyen de l'envelopper dans une accusation de sorcellerie et d'empoisonnement avec des femmes perdues et des faussaires; et la trame était si bien ourdie que, même après avoir été absous, au sortir d'une longue captivité, le maréchal en eut pour dix ans avant de pouvoir reparaître à la cour.
La condamnation et le supplice de Lally sous Louis XV, fut le fait d'une intrigue du même genre.
Envoyé sur sa demande aux Indes orientales pour faire la conquête des colonies indiennes sur les Anglais, il y avait accompli des prodiges de valeur dans les conditions les plus défavorables, malgré le chef de l'escadre française qui refusait de seconder ses
Opérations et s'enfuyait après une victoire, malgré le gouverneur de Pondichéry, qui refusait de nourrir son armée et au milieu de la trahison de ses propres officiers.
Le comte d'Argenson, qui connaissait le caractère de Lally et qui ne put le détourner de cette expédition, avait tiré en deux mots son horoscope.
a A la première négligence qui compromettra le service du roi, avait-il dit, à la première apparence d'insubordination ou de friponnerie, M. de Lally tonnera s'il ne sévit pas; on fera manquer ses entreprises pour se venger de lui. »
La prédiction se réalisa de point en point. Lally, caractère tout d'une pièce, incapable de ruser ni de biaiser, ne manqua pas de vouloir rétablir l'ordre et de mettre fin aux rapines de la compagnie des Indes. Ce fut le signal de sa perte.
Tous ceux qui avaient jusqu'alors profité impunément des désordres et des malversations des agents de la compagnie se réunirent à la fois pour faire échouer son entreprise. Accablé par desdésastrc^scjuil avait tout fait pour prévenir, il eut l'imprudence en revenant en France de menacer les concussionnaires dont la coalition avait amené sa perte. Ce fut à \u\stant même un duel à mort (Mitre lui et des adversaires qui ne pouvaient échapper au châtiment (|u'en le faisant monter sur l'échafaud. Bussy, 1)' Vclié, Leyritz, tous les hommes (]ui depuis de longues années s'étaient enrichis des dépouilles de la colonie, déchaî-
nèrent contre lui un parti de cour si furieux et si agissant, qu'il n'y eut qu'un cri de réprobation en France contre un des hommes les plus intègres et les plus héroïques de cette époque. C'est au point que Madame du Deffant partageant sous ce rapport tous les préjugés de son temps, écrivait à Walpole que M. de Lally-Tollendal clait le plus fieffé fripon du royaume.
Les préventions ameutées contre lui par le parti de la cour gorgé de l'or des colonies, étaient si fortes que Louis XV qui le croyait innocent ne put pas le sauver.
Après dix-sept mois de captivité, pendant lesquels on ne daigna même pas l'interroger, le noble vieillard fut condamné à mort. Le procureur général ne voulut pas retarder ses conclusions de douze heures pour lui permettre de compléter sa défense ; il n'obtint pas même la faveur de se rendre à pied à l'échafaud, on l'y conduisit en charrette.
Pendant le cours de son procès, un jésuite avait préparé deux mémoires, l'un concluant à la condamnation de Lally et l'autre à l'acquittement. Quand Lally fut condamné, il brûla le premier mémoire et publia le second.
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