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S'IL Y A DES IDÉES OU SEULEMENT DES SENSATIONS EN AMOUR

Ce n'est pas trop la tendance de ce siècle de mettre l'amour hors de la poésie des sens pour le faire entrer dans le domaine de l'idéal.

Il est vrai que la doctrine de l'idéalisme sentimental rencontre de graves objections.

L'amour ne survit pas chez les hommes à la perte de la beauté. — Un. On ne voit pas s'aimer entre eux les laiderons qui ont de belles âmes. — iJeux. Les mariages d'amour sont rarement heureux. — • Trois. Hors le mariage on se brouille presque toujours avec la femme que l'on a aimée. — Quatre.

Il est vrai que les deux premiers exemples ne prouvent pas grand'chose, et que les deux derniers ne prouvent rien.

On ne hait les femmes que Ton a aimées que

parce que Ton a appris à les connaître. Lorsque deux amants brisent violemment leurs chaînes, ce n'est que la rupture de deux âmes qui n'étaient pas faites Tune pour l'autre.

Mais, d'un autre côté, les femmes qui attachent le plus les hommes ne sont pas celles qui ont le plus de vertu.

Et, d'autre part, les femmes ne s'attachent pas aux hommes en raison de leurs qualités.

Cependant, dans l'amour malheureux on éprouve une souffrance de l'âme qui le distingue absolument des sens, et qui atteste l'essence immatérielle de l'amour.

Mais l'âme est malade aussi, quand on a perdu sa fortune ou que l'on se trouve sans argent.

Cependant, on peut aimer assez une femme dans la première jeunesse, pour que l'image même du plaisir blesse la pensée.

Oui, mais cela ne dure pas, et cette délicatesse exquise n'est que la crainte du vertige à la pensée <!u bonheur.

Mais la pudeur, qui fait monter un sang si frais aux joues des jeunes filles, n"est-elle pas une protestation de la chasteté qui désarme la concupiscence ?

Oui, mais la pudeur des jeunes femmes n'est rju'une e^xpression détournée du désir; et qu'est-ce fjue l'amour de la femme la plus pure, quand il arrive un jour, une heure où elle s humilie dans le plaisir. Est-ce que le plaisir est chaste?

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Ton! es les héroïnes devraient mourir avant d'aborder au lit nuptial et même avant de se délacer.

On peut si l'on veut rétablir la balance au profit du spiritualisme, quelques mots de plus, ce serait fait, mais l'art ne le souffre pas.

On sent, à vrai dire, qu'il peut y avoir quelque chose de surfait dans l'amour, quand on en parle comme de l'essence des choses divines, comme de la contemplation du monde intellectuel et moral. Les idées générales de l'amour ne sont pas aussi ri-, ches que ses sensations, qui sont elles-mêmes fort audessous de ce qu'on désirerait. Le langage de l'amour n'a guère plus de variété que le chant des oiseaux; on ne saurait, quoi qu'on fasse, sortir d'un certain convenu^ que l'amour exalte jusqu'au délire, ma/is dont les termes ne changent pas.

Que l'on suppose l'homme le mieux conformé moralement, aux genoux de la femme la plus intelligente et la plus belle, le dialogue ne sortira pas de ceci :

Je vous aime !

Je vous aime passionnément !

Je vous aime furieusement I

Reste la preuve à faire à un moment donné, c'est autre chose.

11 n'en est pas moins vrai que c'est avec ces trois notes qui n'en font qu'une, que se composent toutes les mélodies delà parole écrite ou parlée. Leshommes ont tous une vanité qui leur est propre. Ils s'ima

sçiiient que^s'ils sont admis aux genoux d'une femme ils lui feront entendre des accents tout à fait nouveaux, mais les femmes qui ont de Texpérience déclarent que les hommes ne font jamais en pareil cas que répéter la même chose. . .

Si, par un beau clair de lune, vous êtes assis avec votre amante, sur la lisière d*un bois ou sur le bord d'un ruisseau, vous n'avezqu'à vous taire; ou si vous voulez parler qu'avez-vous à lui dire, sinon que la lune est brillante?

Et si vous êtes érudit vous ajouterez : « Que ce fut dans une nuit semblable, tandis qu'un doux zéphyr caressait légèrement le feuillage, sans y exciter le plus léger frémissement, (jueTroïle escalada les murs de Troie, et adressa les soupirs de son àme vers les tentes des Grecs, où reposait Cressida. Que ce fut dans une pareille nuit que Thisl)é, craintive, et foulant d'un pied léger la rosée du gazon, aperçut l'ombre d'un lion avant de le voir lui-même, et s'enfuit éperdue de frayeur. Que ce fut dans une nuit semblable que Didon, seule sur le rivage d'une mer en furie, une branche de saule à la main, rappela son amant vers Carlhage. >> Etc.

Depuis le conmiencement du monde, tous les dialogues d'amoureux se ressemblent et sont copiés les uns sur les autres. Aussi les portes, les savants, ne se sont-ils jamais avisés de faire parler deux amants dont l'amour n'est traversé par aucun obstacle, qui peuvent se dire qu'ils s'aiir.cnt et qui peuvent se le

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prouver, sans craindre un mari jaloux ou la vengeance d'un rival.

A part ce que la passion prête à une foule de petites choses insignifiantes par elles-mêmes, il n'y a point de pensées au fond de l'amour, il n'y a que des sensations déguisées.

Mais la peinture de ces sensations, qui est la poésie des sens, comporte les tableaux les plus charmants et les plus variés. La manière d'exprimer le désir emprunte le monde des images. Tout ici consiste dans cette grâce de langage dont l'antiquité nous donne tant d'exemples ; car les anciens ont été nos maîtres dans l'art d'exprimer les passions.

u Laisse-moi, dit Harmonie à Vénus, en parlant de Cadmus, Laisse-moi du moins près de lui. Je toucherai peut-être sa main ou le bord de sa tunique, et ce serait un remède au mal qui me consume. Je verrais son cou sans voile, et comme par mégarde je serrerais son corps pendant qu'il est assis. Ah ! si par hasard sa main s'étendait jusqu'à moi et venait à toucher mon sein, il me semble que je mourrais. Oui, pour presser de mes lèvres, ses lèvres entr'ouvertes et les effleurer de nies baisers, pour l'entourer de mes bras un moment, je consentirais volontiers à passer les ondes del'Achéron. Alors, sur les rives du Léthé,qui voit couler tant de larmes, je raconterais aux morts ma douce destinée et je ferais à la fois envie et pitié à la triste Proscrpine. Là, j'enseignerais l'art de ces baisers pleins de charmes,

aux amantes malheureuses qu'a consumées le feu du désir, et j^exciterais leur envie, s'il est vrai qu'après la mort les femmes gardent encore de jalouses passions aux bords du fleuve de l'oubli.... »

Et ceci que l'Arioste lui-même n'a pu imiter (une jeune amazone blessée en combattante)

« Une vierge est tombée, à demi nue sur le sol poudreux. Sous ses vêlements relevés, sa beauté s'arme encore. Blessée, elle blesse son meurtrier séduit.... Ses charmes nus lancent contre lui les traits de l'amour; et, comme Achille à la vue d'une autre Pentlîésilée, l'Indien eût baisé les lèvres refroidies de la nymphe étendue sur la poussière, s'il n'eût redouté la colère des dieux. Alors il considère cette beauté qui se révèle et lui est refusée; il voit la blancheur de ses pieds, ses formes que rien ne voile. Il la touche, approche sa main de cette poitrine de rose, qui n'a pas encore perdu la grâce de ses contours. — 11 fait entendre d'une voix éperdue ces paroles insensées : « Ah I malheur à ma lance, malheur à mon bras téméraire ! Quand je presse la blessure de ton corps charmant, quel hymne magique, quels enchantements constellés |)ourront, à ma voix inspin'e, endormir tes angoisses et arrêter ton sang ! Que n'ai-je

i. Nous ne saurions dire an juste si le passaj^e qui suit, de même que celui qui ])réc('de, sont lires de ((uelque poète, on seulement imaginés par l'autour. Nous croyons cependant que ce sont deux morceaux extraits des Dionysiaques de Noinios.

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là, près de moi, une source vivifiante pour baigner ton corps dans les eaux qui calment la douleur, j'adoucirais ta gracieuse plaie jusqu'à ce que j'eusse vu revenir ton âme errante. Où Irouverai-je les remèdes mystérieux de Péan et son art salutaire. Que n'ai-je cette plante que l'on appelle centaurée, j'en presserais sur toi le suc de sa fleur, qui apaise les souffrances et je te sauverais vivante de l'enfer, d'où l'on ne revient pas. »

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