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Le mode de formation des globes fulminants

(d) V. Arago. Notice sur le Tonnerre, p. 46.

« A Massa-Carara, le 10 septembre 1713, pendant un orage et une pluie en quelque sorte diluviale, Maffei et le marquis de Malaspina virent subitement apparaître, à la surface du pavé, un feu très vif, d'une lumière en partie blanche et en partie azurée ;... ce feu semblait fortement agité, mais sans mouvement progressif; il se dissipa tout à coup, mais après avoir acquis un grand volume. »

— Ibid,, p. 50 (Observation faite àTrieste, en 1841, et adressée par M. Butti à Arago)... « le tonnerre éclatait de temps en temps avec un bruit épouvantable. La rue était déserte, car la pluie tombait à verse

et la voie publique était convertie en un torrent la première chose

qui frappa mes yeux fut un globe de feu qui marchait au milieu de la rue... Pour donner une idée de la grandeur de ce globe igné, de sa couleur, je ne puis que le comparer à la lune;... mais on ne voyait pas de contours précis dans le météore ; il semblait enveloppé dans une atmosphère de lumière dont on ne pouvait pas marquer la limite précise. »

s explique de la même manière que celle des globules de feu obtenus dans les expériences décrites précédemment (137).

L'agglomération sphérique de la matière soumise à l'action d'un puissant flux électrique résulte, comme nous l'avons dit, de l'aspiration ou du vide produit par le passage même du courant.

Chacun de ces globes est une sorte à' oeuf électrique, sans enveloppe de verre, une aigrette voltaïque (139), que le milieu environnant tend sans cesse à remplir ; mais labondance du flux électrique raréfie la matière à mesure qu'elle afflue dans le milieu électrisé (*).

190. — L'éclat de ces globes qui est quelquefois très vif, comme Font remarqué divers observateurs (^) (188), s'explique par la grande quantité de Félectricité en jeu lors de leur manifestation.

La lumière produite dans l'œuf électrique des cabinets de physique est faible, parce que la quantité d'électricité de tension qui les traverse est très minime. Mais on sait que, dans les parties rétrécies des tubes à gaz raréfiés, cette lumière est beaucoup plus vive et qu'elle a d'autant plus d'éclat que la machine électrique, ou l'appareil d'in-

[\) Les aigrettes quelquefois sphériques de l'électricité statique, les étincelles observées par M. du Moncel avec la bobine d'induction, terminées souvent par une houle de feu rouge {Notice sur Vappareil dHnduction de Ruhmhorff, p. 143) se rattachent au même ordre de phénomènes.

(2) Arago. Notice sur le Tonnerre y p. 43 et 46.

duction que Ton emploie, peut fournir une plus grande quantité d'électricité.

On peut compter aussi parmi les causes de la vivacité de la lumière émise quelquefois par les globes fulminants rincandescence des particules cosmiques de l'atmosphère, qui, bien qu'en quantité très minime, ajoutent leur éclat à celui de l'air et des gaz de la vapeur d'eau raréfiés et incandescents.

Ces particules cosmiques contiennent, en effet, outre les matières organiques, des matières minérales telles que le fer, la silice, la chaux, etc. (*), substances douées d'un grand pouvoir d'irradiation, à une haute température. On a vu d'ailleurs plus haut (155) les effets lumineux qui résultent, en particulier, de l'incandescence do la silice sous l'action de l'électricité. (Lumière électrosilicique.)

171. — La couleur des globes fulminants, qui est très variée, comme celle des éclairs ordinaires, dépend, suivant nous, des conditions hygrométriques de l'atmosphère, et aussi de la quantité d'électricité en jeu.

Si la vapeur d'eau est très abondante, l'hydrogène provenant de sa dissociation domine, et le globe tend à avoir une couleur rouge, puisque c'est la couleur plus particulièrement propre à l'hydrogène raréfié traversé par un fort courant.

(i) V. Les poussières de Vair, par (i.islon Tissandier, p. 12. Pari»,

Si, d'autre part, le flux électrique est relativement moins abondant, la raréfaction et la dissociation sont moins complètes sur son parcours, et la couleur tend vers le bleu violacé propre à l'air raréfié.

Les nuances intermédiaires s'expliqueraient par les proportions variables entre les gaz raréfiés de l'air et de la vapeur d'eau.

172. — L'odeur particulière qui accompagne la chute des globes de feu et même de la foudre ordinaire peut s'expliquer encore par la combustion des parcelles cosmiques, jointe à celle de la matière même ^frappée directement par la décharge sur le point où elle atteint le sol. On conçoit que dans le long parcours d'un éclair ou la traversée d une colonne d'air par le flux électrique, les parcelles cosmiques rencontrées soient en assez grand nombre pour donner une odeur sensible par leur combustion.

L'ozone et les produits nitreux formés par la combinaison des éléments de l'air y contribuent aussi, sans doute, pour une certaine part.

173. — Le bruissement qui accompagne l'apparition des globes fulminants et que l'on retrouve dans l'expérience décrite plus haut (135) provient de la vaporisation rapide que développe le flux électrique.

Nous ajouterons que, pendant la décharge produite, en particulier, par l'électrode positive au-dessus de l'eau distillée (140), on entend comme un bruit de souffle très marqué, dû évidemment à la vaporisation de l'eau qui s'échaufi'e, sous l'action de la flamme émanant de cette

électrode, bien plus fortement que sous l'action de l'électrode négative.

174. — Ces considérations, jointes à celle du sens positif ordinaire de Félectricité atmosphérique , nous portent à penser que le signe électrique des globes fulminants^ qui résultent de Fécoulement direct de l'électricité des nuages, doit être positif, tandis que celui des feux Saint-Elme, des aigrettes, colonnes lumineuses (189), et autres effets électriques produits par l'influence doit être négatif,

175. — Le mouvement gyratoire que Ton a observé quelquefois dans les globes fulminants doit résulter simplement de la réaction due à l'écoulement du flux électrique, de même que le mouvement gyratoire des globules liquides (136) ou des filets lumineux composant les flammes ovoïdes (138) formées à la surface du voltamètre.

176. — La foudre globulaire se présente, soit sous la forme d'une simple chute de boules de feu plus ou moins nombreuses, qui disparaissent immédiatement, soit sous la forme d'un globe unique qui se meut avec lenteur, et reste quelquefois longtemps visible.

Dans le premier cas, les globes de feu nous paraissent devoir leur origine à des rclairs d'un genre particulier que nous décrirons plus loin, sous le nom d'éclairs 671 chapelet (188), et dont nous expliquerons la formation.

Ce sont des éclairs produits par Técoulement d'une plus grande quantité d'électrité que celle des éclairs ordi-

naîres, et qui entraîne la production de ventres ou d'agglomérations sphériques de matière raréfiée électrisée sur leur parcours.

177. — Le second cas, consistant dans la marche lente d'un globe fulminant, peut se produire, selon nous, de deux manières différentes.

On a vu plus haut (141) que les globules de feu, obtenus au-dessus de l'eau ou même au-dessus d'une surface conductrice quelconque à l'aide d'un courant électrique de haute tension, suivaient naturellement les mouvements de l'électrode à l'extrémité de laquelle il se produisent; que, si Ton opérait dans l'obscurité, ou si on masquait par un écran le fil servant d'électrode et oscillant comme un pendule, on ne voyait plus qu'un globule de feu en mouvement au-dessus de la surface conductrice.

De même, dans la nature, si un nuage orageux, chargé d'une grande quantité d'électricité, vient à passer à une faible hauteur au-dessus du sol, il peut se former tine colonne ou trombe d'air humide fortement électrisée et invisible qui sert d'électrode, et produit l'écoulement du courant électrique sous forme d'un globe de feu qui apparaît à son extrémité. Cette colonne étant essentiellement mobile, le globe de feu en suivra naturellement tous les mouvements.

178. — Mais la marche lente des globes fulminants peut se produire aussi, d'une autre manière, alors même qu'il n'y aurait pas déplacement d'une colonne d'air humide électrisée.

Nous avons montré, par l'expérience de l'étincelle élec-

trique ambulante (152), figure 48, comment, dans certaines conditions, une étincelle globulaire pouvait se mouvoir spontanément d une manière assez lente pour qu'on pût assister au développement successif de ses capricieuses sinuosités. Il suffisait de déterminer la production d'une étincelle d'électricité dynamique à haute tension entre les deux armatures d'un condensateur dont la lame isolante très mince pouvait être facilement percée, ou présentait d'avance quelque fissure. L'étincelle, au lieu d'avoir une durée instantanée, cheminait alors en brûlant devant elle la matière même du condensateur et s agrégeant en un globule de feu.

On peut donc admettre qu'il se forme de même dans l'atmosphère, sur le point où apparaît la foudre globulaire, les éléments d'un condensateur, dans lequel une couche ou colonne d'air humide fortement électrisée joue le rôle de l'armature supérieure, le sol celui de l'armature inférieure, et la couche d'air interposée celui de la lame isolante (*).

Cette couche d'air isolante étant traversée par le flux électrique, l'écoulement se produit, sous la forme globulaire, entre le sol et la colonne ou couche humide électri-

(d) L'intervention d'une bande d'air isolante, dans la production du phénomène, avait été, du reste, déjà admise par M. du Moncel : « La marche lente du globe de feu, dit M. du Moncel, ne serait que le résultat des variations dans la direction de cette bande isolante ou du courant d'air qui l'aurait motivée, variations qui déplaceraient le point où l'écoulement du fluide électrique se manifesterait à l'état lumineux. » {Notice sur le Tonnerre et les Éclairs, p. 51. Paris, 1857).

sée formant rarmaiure supérieure. Quand la base de cette colonne offre une certaine étendue, conune cela arrive, si elle forme une portion même de la nuée électriséc descendue très près du sol, le globe de feu reste en communication avec cette armature, sans qu'elle se déplace, et continue seul sa marche en traversant la couche d'air isolante, d'une manière irrégnlière, suivant les variai tions d'épaisseur ou de résistance qu'elle présente, de même que, dans notre expérience, le petit globule de feu chemine entre l'armature supérieure et l'armature inférieure du condensateur, sans le déplacement des électrodes ni des armatures.

Dans l'expérience que nous rappelons, l'étincelle est, il est vrai, un globule de matière solide en fusion; mais les autres exemples que nous avons cités permettent de supposer que des sphéroïdes de gaz incandescents présenteraient les mêmes phénomènes.

On pourrait objecter aussi à ces comparaisons que les globes de feu naturels ne se produisent point, à l'extrémité d'électrodes métalliques. Mais on admet aujourd'hui l'identité de la foudre et des étincelles des machines électriques, bien que ces étincelles partent de conducteurs métalliques, et les amas de vapeur d'eau qui forment les nuages électrisés sont considérés conune des conducteurs analogues. Il est donc permis d'assimiler de même à une électrode métallique conduisant un courant de haute tension une colonne d'air humide par laquelle l'électricité des nuages orageux descend quelquefois jusque près de la surface du sol.

179. — On peut s'expliquer également, par les considéi-'ations qui précèdent, comment les globes fulminants disparaissent quelquefois sans bruit, ou sont accompagnés, 4lans d autres cas, du bruit du tonnerre.

Quand Fépaisseur de la couche d'air isolante qui sépare la couche nuageuse électrisée de la surface du sol devient trop grande, sur le parcours du globe fulminant, et quand, d'autre part, la quantité d'électricité fournie par la nuée orageuse n'augmente pas, l'écoulement électrique cesse, et la flamme globulaire disparaît sans bruit, de même que le globule de feu produit à la surface du condensateur cesse d'apparaître quand l'épaisseur de la lame isolante devient trop grande.

180. — Si, au contraire, l'orage augmentant d'intensité, ou la nuée électrisée se rapprochant plus du sol, de nouvelles quantités d'électricité viennent affluer à la surface de la couche d'air isolante, l'écoulement, au lieu de continuer de se faire d'une manière relativement calme et silencieuse, sous la forme globulaire, s'opère brusquement, sous la forme d'une décharge proprement dite, accompagnée du bruit du tonnerre.

On conçoit alors que, du point même où apparaissait le globe fulminant, partent, dans tous les sens, des traits de de foudre sinueux ou on zigzag qui frappent les objets environnants (*).

{\) Notre explication sur ce point est presque identique à celle qui a été donnée par M. du Moncel : « L'explosion du globe de feu et les (t éclairs qu'il lancerait latéralement >>, dit iM. du Moncol, une seraient

181. — Mais nous n'entendons point dire par là que le bruit soit dû à Texplosion du globe fulminant lui-même.

Si on se reporte aux notions que nous avons données sur leur nature (166), d après les analogies tirées de nos expériences, on comprend que ce n'est point une petite masse d'air raréfié et lumineux par le passage du flux électrique qui peut éclater avec le bruit du tonnerre et se résoudre en traits foudroyants.

La source du phénomène final est dans le réservoir même d'électricité que renferme la nuée orageuse, et qui se décharge au point où l'écoulement avait commencé sous la forme du globe de feu (*).

182. — Quand la foudre globulaire se manifeste sous la forme d'une chute de globes de feu qui n'apparaissent qu'un instant (176), le bruit du tonnerre accompagne cette chute et ne doit pas être attribué non plus aux globes

(( autre chose que la décharge électrique pure et simple, déterminée a par les corps conducteurs, interposés dans la bande d*air isolante « et à portée desquels se trouverait le météore. » {Notice sur le Tonnerre et les Éclairs y p. 51.)

(1) Nous avions pensé d'abord, comme plusieurs auteurs ou observateurs, que l'explosion accompagnant la disparition des globes fulminants était due à l'électricité qui y était accumulée ; mais nous avons modiûé nos idées sur ce point, depuis nos dernières expériences. Il y a, sans doute, accumulation ou agglomération de matière électrisée, puisqu'il y a renflement sphérique de l'espace rendu lumineux par l'écoulement de l'électricité ; mais , comme nous l'exposons ci-dessus, c'est l'électricité affluant de toute la nuée qui produit la décharge accompagnée du bruit du tonnerre, et non la faible quantité d'électricité du globe lui-même.

eux-mêmes, mais à tout l'ensemble de l'éclair en chapelet d'où ils dérivent (188) et dont ils constituent des grains détachés.

183. — L'intensité exceptionnelle du bruit du tonnerre, mentionnée souvent dans les relations de chute de foudre globulaire, s'explique encore par la ç^w^w/iVe d'électricité en jeu, toujours plus gi'ande pour la manifestation de ce phénomène que dans les cas ordinaires.

Le volume du flux électrique, si on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire la masse de matière pondérable traversée et raréfiée par la décharge, est alors plus grand. De là naturellement un plus grand vide produit.

Mais comment l'électricité produit-elle le vide? s'est-on demandé pendant longtemps. Nos expériences permettent, croyons-nous, d'y répondre simplement : Par l'action calorifique puissante et instantanée que développe l'électricité et qui vaporise toute matière placée sur son passage.

La plupart des phénomènes que nous avons décrits (13S à 160) ne sont, en effet, que des conséquences de la vaporisation produite, sur des liquides ou des surfaces humides, par un flux électrique réunissant à la fois la quantité et la tension.

184. — On s'explique comment les paratonnerres ont été souvent inefficaces dans les cas de foudre globulaire, en considérant que l'apparition . d'un globe fulminant révèle un commencement d'écoulement abondant et continu de Télectricité de la nuée orageuse en un point d'élection particulier, et que la simple action à'infliience

— Inexercée par le voisinage d'un paratonnerre ne saurait arrêter cet écoulement une fois déterminé.

Si ces globes à mouvements lents paraissent inoffensifs par eux-mêmes, puisque des observateurs, auprès desquels ils se sont pour ainsi dire promenés, n'en ont reçu aucune atteinte, ils n'en sont pas moins la source de grands dangers ; car ils représentent soit l'extrémité même d'une électrode nuageuse, soit ce point d'élection où elle exerce sa plus grande influence, et ils annoncent une tendance à une décharge imminente d'autant plus destructive qu'il y a une plus grande quantité d'électricité en jeu.

On ne saurait donc trop multiplier les directions dans lesquelles peut agir un paratonnerre pour prévenir la formation de ce point particulier d'écoulement d'un flux abondant d'électricité.

Les paratonnerres à pointes multiples de MM. Melsens et Perrot nous paraissent tout à fait indiqués dans ce cas, et préférables à des paratonnerres à pointe unique d'une grande hauteur.

Quelques-unes des expériences que nous avons décrites, telles que l'étincelle en forme de corbeille à pointes de flammes produite au-dessous d'une électrode positive amenant un courant de forte tension à la surface d'un liquide (143), figure 50, les perforations produites sur une matière organique humide avec formation de cratères bordés de filaments redressés et divergents autour du point frappé par la décharge (160), figure 68, indiquent la forme que l'électricité négative semble choisir de préférence

pour aller en quelque sorte à la rencontre de l'électricité positive et la neutraliser.

Ces expériences militent donc en faveur de la disposition en corbeille de pointes adoptée par M. Melsens pour les paratonnerres de l'Hôtel de ville de Bruxelles et appuient particulièrement les vues du savant belge à ce sujet (*).

185. — La dernière expérience que nous venons de rappeler (160), figure 68, offre en outre une image frappante des effets de dessication produits par la foudre sur les végétaux, de leur division en lattes, en lanières ou en brins innombrables; elle explique leur arrachement, leur soulèvement, et les effets d'aspiration qui accompagnent souvent les décharges de l'électricité atmosphérique.

186. — Cas de foudre globulaire à Paris, en 1876. - Les explications qui précèdent paraissent s'accorder, d'une manière satisfaisante, avec les faits que nous avons eu Toccasion de recueilli: ou d'observer nous-même sur la foudre globulaire (^).

Les conditions indiquées plus haut (16S-167) comme étant favorables à la manifestation du phénomène, c'est-àdire la présence d'une grande quantité d'électricité dans l'atmosphère, constituant, par la fréquence ou la conti-

(1) Des Paratonnerres à pointes, à conducteurs et à raccordements terrestres multiples, par Melsens, Bruxelles, Hayez, 1877.

(2) Comptes rendus, t. LXXXIII, pp. 321 et 484. 31 juillet et 21 août 1876. — La Nature, 4*^ et 5° années. 30 septembre et 28 octobre 1876 ; 7 avril 1877.

nuité de ses décharges, une sorte de flux dynamique, jointe à la production d'une pluie abondante saturant Tair de vapeur d'eau, se sont trouvées réalisées, lors de deux violents orages qui éclatèrent à Paris, le 24 juillet et le 18 août 1876.

Aussi la chute de la foudre fut-elle constatée, sur plusieurs points, sous la forme globulaire.

Le 24 juillet, entre trois heures et demie et quatre heures de l'après-midi, une pluie torrentielle mêlée de grosse grêle, et accompagnée d'éclairs et de tonnerre, s'abattit sur la place de la Bastille, que nous traversions en ce moment. Le vent étant relativement faible, la nuée orageuse se maintint presque fixe pendant quelques minutes ; les décharges étaient incessantes, et plusieurs coups de tonnerre succédant aux éclairs sans intervalle appréciable annoncèrent que la foudre était tombée plusieurs fois dans le voisinage.

Nous étant livré aussitôt à une enquête, nous apprîmes que le météore venait de tomber trois fois de suite presque au même point, sur le théâtre Beaumarchais, dans la cour et dans le jardin de la maison n** 28 de la rue des Tournelles, connue au Marais sous le nom de Thôtel de Ninon de Lenclos.

Le régisseur du théâtre, qui se trouvait dans le magasin des costumes, petit pavillon situé à la partie supérieure de Fédifice, avait vu tomber une bombe de feu de la grosseur du poing.

Dans la rue des Tournelles, un ouvrier demeurant au quatrième étage avait aperçu un globe de feu^ de la gros-

seur d'un boulet de canon, passer au bord du toit près d'un pot de fleurs, en ne brisant qu'une tige, et tomber dans la cour. Au même instant, un autre ouvrier placé au rez-de-chaussée observait trois petites boules de feu au-dessus du sol de la même cour, qui était alors complètement inondée.

De son côté, M. Languereau, fabricant de bronzes, voyait tomber dans son jardin deux ou trois parcelles incandescentes, sans contours nettement définis, et se noyer, suivant son expression, dans le jardin transformé en un vaste bassin par l'abondance de l'eau tombée comme une véritable trombe (*).

187. — Ces parcelles incandescentes ne devaient pas être formées, selon nous, de matière en ignition, mais particulièrement d'air raréfié et des gaz de la vapeur d'eau lumineux, de même que les globes eux-mêmes, et les flammes électriques produites dans nos expériences (^).

Cependant, de même qu'on trouve des grêlons renfermant, à leur intérieur, des noyaux de matière organique

(1) Les dégâts matériels furent insignifiants, comme on pouvait s'y attendre en raison même de la chute de cette colonne d'eau qui a pu conduire facilement la majeure partie du flux électrique jusqu'au sol. Un fragment de la toiture en zinc du théâtre, soulevé et lancé sur la maison voisine, le gaz enflammé à l'extrémité d'un tuyau de plomb, et quelques commotions ressenties par les diverses personnes témoins du phénomène, tels sont les seuls accidents qui furent constatés.

(2) Nous avons eu, en effet, l'occasion d'observer souvent que la moindre cause, telle qu'un souffle ou un courant d'air, suffisait pour modifier la forme sphérique et altérer les contours de ces flammes.

OH minérale, il jieul se trouver aussi, dans ce genre de parcelles lumineuses, quelques corpuscules cosmiques empruntés à latmosphère.

188. — Éclairs en chapelet. — L'orage du 18 août 1876 a été plus remarquable encore que le précédent par l'intensité des phénomènes électriques. Il survint à la suite d'une longue période de fortes chaleurs et de sécheresse, et fut accompagné d'une pluie torrentielle. Cet orage, dont nous suivîmes attentivement les diverses phases, d'un des points les plus élevés des environs de Paris, des hauteurs de Meudon, où nous nous trouvions à cette époque de l'année, nous fournit l'occasion d'observer un genre d'éclair trîîs rare qui n'était point encore classé en météorologie et qui nous a paru de nature à jeter un nouveau jour sur la formation de la foudre globulaire.

L'orage se déclara, vers six heures du matin, aux environs de Paris. Une vaste nuée .obscurcit le ciel et donna naissance à une série d'éclairs de grande longueur et de formes trfes variées : quelques-uns étaient bifurques, d'autres présentaient des courbes à point multiple ou des contours fermés. L'un d'eux, replié sur lui-même, présenta une forme exactement semblable à celle de la courbe connue sous le nom de foliiim de Descartes.

Ces éclairs paraissaient, en général, composés de points brillants^ semblables aux sillons de feu produits sur une surface humide par un courant électrique de haute tension.

Vers sept heures du matin, au moment où l'orage com mençait à s^étendre sur Paris, un éclair remarquable entre

— 201 ~ lous s'élança de la nue vers le sol en décrivant une courbe semblable à un S allongé, et resta visible peudant un instant appréciable , en formant im chapelet de grains brillants, disséminés le long d'un filet lumineux très étroit (fig. 72).

Fig. 72.

Cet éclair nous sembla frapper Paris dans la direction de Vaugirard. Les journaux publièrent, en effet, que la foudre était tombée à Vaugirard, à Grenelle, etc., et de plus, qu'elle avait été vue sous la forme ovoïde ou globulaire {').

(1) Noua extrayons des journauï publiés à Paris , le aanieili 19 aoAt 1876, les passages suivants :

« L'orage tant attendu est enfln arrivé. Vers minuit, les éclairs ont commencé à sillonner la nue, sans bruit, mais augmentant d'intensité de minute en minute. Vers quatre heures du matin, ils se auccêdaienl sans interruption, comme les fusées d'un feu d'artifice.

Il est probable que la chute de la foudre avait dû se produire simultanément sur divers points, et qu'elle s'était divisée en plusieurs branches ou en plusieurs grains dans le voisinage du sol ; car nous n'avions vu qu'un seul éclair atteindre la terre dans cette direction.

La pluie était très abondante, en sorte que Tair traversé par la décharge devait être entièrement saturé de vapeur d'eau.

La foudre tomba encore, pendant cet orage, sous la forme globulaire (*), sur une maison portant le n** 35 de

« On a remarqué que les coups de tonnerre étaient différents du grondement habituel. Ce n'était point le crépitement classique, mais une série de coups secs comme une canonnade...

<c Le tonnerre est tombé en plusieurs endroits et a produit d'assez curieux phénomènes.

« Ainsi, au boulevard de Vaugirard, 259, le fluide électrique est entré par la cheminée, a traversé une chambre habitée par une domestique qui, heureusement, était absente, et après avoir communiqué le feu à un sac de linge, il est sorti de la chambre en brisant deux carreaux.

«... Presque au même instant, la foudre frappait la maison u9 99, rue d'Assas. Le fluide, sous forme ovoïde, a démoli le pignon ouest de la maison et l'a projeté à une grande distance dans les jardins environnants. Les éclats de pierre de la corniche, en retombant sur le balcon du cinquième étage, faisaient jaillir des milliers d'étincelles. Le zinc dont était garni le pignon a été découpé comme à l'emportepièce. »

(i) « Il est vraisemblable, dit M. H. de Parville, que le phénomène du tonnerre en boule se produit plus souvent qu'on ne le pense; il aura échappé jusqu'ici aux observateurs non prévenus. Ainsi, d'après M. Alluard, directeur de l'Observatoire du Puy-de-Dôme, il n'est pas rare de voir, par un temps d'orage, des quantités de petites boules de feu rebondir sur le versant de la montagne, »

la rue de Lyon. Ce fait fut mentionné également par tous les journaux (*), et nous nous assurâmes, par une enquête, qu'il était exact.

Entre autres témoins, un élève de la pharmacie placée au rez-de-chaussée de cette maison nous déclara avoir vu tomber, à quelques mètres de distance et au même instant, deux globes de feu d'un éclat tel qu'il en fut ébloui, et qui disparurent en atteignant le sol.

Bien que nous n'ayons pas vu, de Meudon, l'éclair qui a frappé ce point de Paris, à cause du rideau de pluie qui nous le cachait, l'observation de l'éclair en chapelet qui était tombé à Vaugirard permet de penser que celui de la rue de Lyon devait être de la même nature. Du reste, ceux qui se produisaient au sein des nues présentaient, ainsi que nous l'avons mentionné, l'apparence de séries de points brillants plutôt que celle de traits lumineux uniformes.

189. — La quantité d'électricité répandue dans l'atmosphère était si grande, pendant cet orage, que des effets d'influence très curieux, analogues aux aigrettes et aux feux Saint-Elme, furent observés par M. Trécul, dans le quartier même visité par la foudre (^).

(1) Nous extrayons encore ce passage : « L'orage qui a éclaté hier, 18 août, sur Paris, a été accompagné, par moments, d'une pluie torrentielle... Rue de Lyon, n**35, la foudre a paru sous la forme d'un globe lwmneux,X>Q tonnerre est tombé également dans la cour d'une usine, 7, rue Jules-César (à quelques pas du n*» 35 de la rue de Lyon).

(2) « Pendant l'orage qui survint dans la matinée du 18 août, dit

190. — Ce genre d'éclair nous a paru constituer un phénomène indicatif (*) montrant la transition de la forme ordinaire de la foudre en traits sinueux ou reclilignes à la forme globulaire. On conçoit, en effet, que les grains de Téclair puissent acquérir un certain volume et donner naissance à des globes de feu.

Nous avons donc conclu de cotte observation que les globes fulminants qui tombent en plus ou moins grand nombre, accompagnés du bruit du tonnerre, et qui disparaissent immédiatement, pouvaient être considérés comme dérivant d'un éclair en chapelet,

191. — Cette formation do grains lumineux, alternant avec des traits de feu, doit être une conséquence de Técoulement du flux électrique au travers d'un milieu pondérable et peut être comparée soit au chapelet de globules incandescents que présente un long fil métallique fondu

M. Trécul, j'étais occupé, entre sept et huit heures, à écrire devant ma fenêtre ouverte. De grands éclats du tonnerre, qui semblait tomber dans le voisinage, eurent lieu à plusieurs reprises. Durant les plus rapprochés, ou à peu près en même temps qu'eux, de petites colonnes lumineuses descendirent obliquement jusque sur mon papier. La longueur de l'une d'elles était d'environ 2 mètres leur apparence

était celle d'un gaz enflammé à contours mal définis.... Aucune détonation n'eut lieu ; seulement, près de s'éteindre, elles quittaient le papier avec un faible bruissement... » [Comptes rendus, t LXXXIII, p. 478. 21 août 187G.)

(1) « La forme est bien plus évidente et manifeste dans certains faits que dans d'autres ; ces faits privilégiés sont ceux où la nature de la forme se trouve moins gênée et contrainte par d'autres natures ou confondues avec elles. Nous appelons ces faits : faits éclatants et indicatifs, » — Bacon. Novum organum, lib. II, § 20,

par un courant voltaïque, et dont les extrémités restent un instant suspendues en fusion aux pôles de la pile (99), figure 23, soit encore aux renflements résultant de Técoulement de toute veine liquide.

De telles agglomérations de matière électrisée et lumineuse doivent être naturellement plus lentes à se dissiper que le trait lui-même qui les relie, et ainsi s'explique la persistance de Téclair observé.

\ 92. — Cette observation s'est trouvée concorder avec une autre du même genre, citée par M. du Moncel, dans la description d'une série d'éclairs à sillon persistant. Pendant un orage à Londres, dans la nuit du 19 au 20 juin 1857, on remarqua plusieurs éclairs « qui persistaient pendant quelques instants, et ne disparaissaient qu'après s'être comme fondus en lumière granulaire » (/).

193. — Nous avons donc été conduit ainsi à proposer de réunir ces exemples d'éclairs d'un caractère particulier et de les classer, sous le nom d'éclairs en chapelet, parmi les phénomènes météorologiques (^).

■ 194. — Depuis lors, plusieurs témoignages sont venus confirmer la réalité de l'existence de ce genre d'éclairs.

Dans une communication adressée à l'Académie des sciences, le 20 novembre 1876, M. E. Renou écrit que notre observation lui a rappelé un cas tout semblable dont il avait été témoin il y a longtemps.

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(1) Notice sur le Tonnerre et les Éclairs, par le comte du Moncel, p. 54.

(2) Comptes rendus, U LXXXIlf, p. 481. 21 août 4876.

« Pendant un violent orage qui se déclara dans la soirée du 20 juillet 1859, aux ponts de Braye, commune de Sougé, à la limite des départements de la Sarthe et de Loir-et-Cher, la foudre, dit M. E. Henou, me parut tomber sur des peupliers d'Italie, situés au bord de la Braye, à 200 ou 250 mètres du lieu où je me trouvais; la foudre traça un sillon vertical, mais un peu sinueux, formé de boules presque tangentes, absolument comme un chapelet, et d'un éclat excessif (*). »

M. Renou a apporté, en outre, un nouvel argument à Tappui de l'explication que nous avons donnée de l'origine des globes fulminants en comparant le diamètre que lui ont paru avoir, à une distance déterminée, les grains de Téclair en chapelet avec celui qu'ont ordinairement les globes fulminants vus de très près par quelques observateurs.

(( Cette apparition, dit M. Renou, a été instantanée ; mais, d'après l'impression qu'elle m'a laissée, j'ai évalué le diamètre des boules à la dixième partie du diamètre du soleil ; un angle de trois minutes à 200 ou 250 mètres donnerait à ces sphères un diamètre de 0™20 ; c'est le diamètre qu'on a attribué à ces globes de feu qu'on a vus plusieurs fois traverser lentement des intérieurs d'appartement, ssms atteindre les personnes présentes. »

19S. — Le R. P. Van Tricht (^) relate que, pendant un violent orage accompagné de grêle, qui eût lieu à Namur le 24 juillet 1877, et qui fut considéré comme le plus fort du mois, un de ses collègues, observant avec lui, « a fort distinctement aperçu un de ces éclairs en chapelet dont il a été question dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences de Paris ».

(1) Comptes rendus, t. LXXXIH, p, 1002. 20 novembre 1876.

(2) V. X Étude des orages en Belgique, par A. Lancaster. Annuaire de l'Observatoire royal de Bruxelles, p. 279, 1878^

196. — D'un autre côté, M. Daguin, professeur à la Faculté des sciences de Toulouse, nous a écrit dernièrement :

« En confirmation de la forme en chapelet dont vous citez des exemples, je puis vous dire avoir observé un éclair de cette structure allant des nuages vers la terre. J'étais alors à TObservatoire de Toulouse, et j'avais mis ce cas au nombre des figures bizarres et très variées que présentent souvent les éclairs vus d une station élevée. »

197. — D'autres exemples d'éclairs analogues ont été publiés plus récemment en Angleterre :

« Dans la soirée du 16 août 1877, écrit M. B. Joule (*), un violent orage eût lieu à Southport.... Parmi les plus brillants éclairs que j'observai, l'un d'eux présenta une apparence dont je n'avais jamais été témoin auparavant. Depuis son point de départ des nuages jusqu'à sa chute dans la mer, il semblait formé de petits fragments détachés qu lui donnaient l'aspect figuré ci-dessous (fig. 73). »

198. — Cette dernière observation a été elle-même appuyée par une autre publiée dans le même recueil (^) :

« Je puis confirmer, écrit M. E. J. Lawrence, ce fait que les éclairs peuvent présenter quelquefois la forme ponctuée,,.. Il y a environ quarante ans, pendant un orage accompagné d'une pluie abondante, dont je fus témoin à Ampton (SufFolk), les éclairs se succédaient, d'une manière incessante, pendant plus d'une demi-heure, et le quart environ (autant que je puis m'en souvenir) présenta cette apparence exceptionnellç. Depuis cette époque, j'ai souvent cherché à la retrou-

(1) Sur un éclair remarquable; Note lue par M. B. St. J. B. Joule à la Société de Physique, etc. de Manchester, Nature, recueil anglais, t. XIII, p. 260. 4 juillet 1878.

(2) Nature, t. XVllI, p. 278. 11 juillet 1878. Forme remarquable d'éclair, par E. J. Lawrence.

ver, mais je ne l'observai de tiçuveau qu'une seule fois, el encore n'y eut-il qu'un éclair de cette câpëce parmi un grand nombre. Dans l'une

cl l'autre occasion, ces éclairs poncfiifs étaient d'un éclat éblouïssanl

ol présentaient la forme de courhes sinueuses sans angles vifs; l'une entre autres présenta celle d'un 8 presque parfait. »

199. — La réalité de l'cxistenRe des éclairs en chapelet ou simplement ponctw'-s (quand ils sont vus à une plus grande distance) nous paraît donc démontrée par les faits qui précëdent, et permet d'en former une classe particulière siu' laquelle nous appelons l'attention des observateurs.

Il serait en outre intéressant, dans le cas où on observerait des éclairs de cette nature, de constater s'ils ont été suivis de la chute de la foudre sous la forme globulaire, ce qui confirmerait les vues que nous venons d'exposer,

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