DU BUT qu’on s’est PROPOSÉ DANS CES RECHERCHES
Les sources originales nous font complètement défaut pour la première période de l’histoire de la médecine grecque. Homère est notre plus ancien témoin, les poèmes homériques constituent nos plus antiques archives (1). Faut-il donc renoncer à donner de cette période une idée, même incomplète, et à en retrouver quelques traits caractéristiques? Non! Et c’est ici que nous devons faire intervenir l’histoire de la médecine indienne, en nous plaçant toutefois à un point de vue particulier et différent de celui qui a été choisi par les autres historiens. Ce n’est pas une comparaison que nous voulons établir maintenant entre la médecine grecque et la médecine indienne, d’après des ouvrages récents, d’après la compilation de Susruta par exemple (2); c’est la plus ancienne période de l’histoire de la
(1) Voy. notre Essai sur la médecine dans Homère; Paris, 1865, in-S®, où nous avons tâché de déterminer le caractère de la médecine des temps héroïques, et de donner en même temps un tableau aussi complet que possible des connaissances médicales de ces temps d’après les poèmes homériques.
(2j Nous reviendrons plus tard sur cette comparaison et nous aurons alors k discuter l’opinion des personnes qui pensent que la médecine grecque vient de la médecine indienne. Le docteur Allan Webb, résidant dans l’Inde, auteur d’un ouvrage important intitulé Pathologia indica , a soutenu par de faibles ou même par de faux arguments cette dernière opinion dans un écrit, qui a pour titre : The historical relations of ancient Hindu with Greek medicin inconnection wilh the study of modem medical science in India; lecture faite en juin 1850, au Collège médical de Calcutta. The Calcutta Rewiew, 1850, vol. XIV, p. 541 et suiv. ; a donné une analyse détaillée et cependant insuffisante de ce discours. — M. Fr. Tredenlenburg a soutenu, le 12 juin 1866, k Berlin, une thèse fort instructive qui a pour titre : De Veterum Indorum chirurgia, 31 p. in-8°, et où il incline vers l’opinion de Webb, par des motifs plus raisonnables, mais que cependant je ne crois pas fondés.
médecine grecque que nous voulons relrouver dans la plus vieille littcralure de l’înde.
Aux âges primitifs, il n’y a pas d’autre littérature que la poésie religieuse et guerrière; c’est là que le peuple met toute son âme, tontCb ses passions, toutes ses croyances ; c’est là aussi qu’on trouve le reflet de toutes ses connaissances et le germe de la civilisation des âges subséquents. Mais « où sont les hymnes des anciens Hellènes récités par les Aedes? Ils avaient des chants antiques, de vieux livres sacrés; de tout cela il n’est rien parvenu jusqu’à nous. Quel souvenir peut-il donc nous rester de ces générations qui ne nous ont pas laissé un seul texte écrit (1)? » Heureusement le passé d’un peuple ne meurt jamais complètement; si nous ignorons ce que pensaient au moment où, quittant leur berceau (2), les diverses tribus qui furent plus tard confondues sous le nom d’Hellènes, commencèrent à couvrir l’Asie Mineure, les îles et le continent de la Grèce, c’est-à-dire bien longtemps avant Homère, nous pouvons, à l’aide du Rig-Véda (3), essayer de déterminer ce que pensaient et ce que savaient leurs proches parents, les Aryas de l’Orient, il y a près de trente-cinq siècles; nous le pouvons à l’aide du Rig-Véda.
Comme rien n’est mieux démontré aujourd’hui que l’étroite parenté des habitants des bords du Gange avec les populations helléniques; comme dans l’histoire de toutes les fractions de la race indo-germanique , on entrevoit à l’origine un idiome commun, et, dans la suite des temps, un même culte et les mêmes usages, on arrive, par une induction à la fois légitime et naturelle, à renouer pour un peuple les fils rompus de la tradition, en puisant dans les documents authentiques qui émanent d’un autre peuple. « A voir l’Indien tel qu’il est actuellement et avant qu’on connût les Védas^ on devait avoir beaucoup de répugnance à considérer son existence comme une image des temps les plus anciens. Aujourd’hui on peut admettre avec pleine confiance que nous avons réellement sous les yeux dans l’état des Indiens à l’époque védique, un tableau extrêmement fidèle de la vie de nos ancêtres commune aux Indo-Européens (4). » Ainsi nous sommes autorisés à chercher dans les vieux hymnes des Védas une esquisse de l’état probable de la médecine chez les Hellènes durant une partie au moins de la période qui a précédé
(1) Fustel de Coulanges, La cité antique, 2« éd., Paris, 1866, p. 5. — Cf. Maury, Relig. de la Grèce antique, Paris, 1857, t. I, p. 237 et suiv.
(2) Compris entre la mer Caspienne, les déserts de l’Asie centrale et la chaîne de l’Indou-Koh.
(3) Le Code de Manou, qui comprend des parties fort anciennes, répond assez exactement, du moins pour le degré de civilisation qu’il représente, au Code de Moïse. Le livre cinq renferme les préceptes d’hygiène religieuse, et le livre onze quelques noms de maladies ; mais tout cela est postérieur au Rig- Véda et plus voisin de V Atharva-Védn, le plus récent des Védas.
(4) Weber, Hist. de la ïitt. indienne, trad. Sadous; Paris, 1859, p. 15. — On consultera avec fruit cet ouvrage et les sept articles de M. Barthélemy Saint-Hilaire dans le Journal des Savants (ann. 1853 et 1854) sur les différentes espèces de Védas, leurs parties constitutives et accessoires, sur leur âge et sur les recensions ou commentaires dont ils ont été l’objet dans l’Inde jusqu’aux premiers siècles après Jèsus-Clirist, soit pendant la période védique, soit surtout pendant la période sanscrite.
Homère. Je dis une partie, car le plus ancien des Védas, le Rig, correspond à une époque beaucoup plus rapprochée de la réunion des peuples indo-germaniques en une môme contrée, que l’époque dont le chantre de la ruine d’Ilion est l’héritier immédiat (1).
Le Rig- Véda nous montre les Aryas établis encore hors de l’Inde ou du moins sur les frontières nord-ouest de ce pays, entre le cours du Cabul et de l’Indus, et dans le Penjab, ce qui nous ramène au moins à l’an 1500 avant Jésus-Christ, comme limite la plus rapprochée de nous. Il est possible que le critique, pénétrant plus avant dans l’étude des Védas, déterminant avec plus de précision les diverses couches qui les ont successivement constitués (2), recule ces limites; nous les acceptons provisoirement, car elles sont assignées par les indianistes les plus éminents (3). Rien ne nous empêche, du reste, de porter nos regards bien au delà de ces 1500 ans, puisque la plupart des hymnes qui composent aujourd’hui le Rig-Véda{A) semblent avoir pris naissance au milieu des travaux paisibles de la vie pastorale et en dehors des préoccupations et des aventures de la conquête au delà de l’Indus (5). En tout ceci on ne saurait préciser les dates, mais on acquiert des données chronologiques approximatives qui sont d’un prix inestimable aux yeux de l’historien, et qui permettent de retracer les grandes lignes des origines de la civilisation indo-européenne.
Puisque de très-bonne heure la négligence des hommes ou les injures du temps ont détruit les premiers monuments de la littérature grecque, essayons de tirer du Rig- Véda^ de ces hymnes magnifiques qui célèbrent comme des divinités tantôt les forces de la nature et tantôt certains objets terrestres ou matériels, tout ce qui peut servir à nous initier aux plus anciennes connaissances de nos ancêtres dans l’art médical. Interrogeons les Indous, ils nous répondront et porteront témoignage pour leurs frères les Hellènes (6).
(1) Cf. Maury, Religion des Aryas, p. 15, dans Croyances et Légendes de l’antiquité-, Paris, 1863,. in-So,
(2) Voy. Max. Müller, Hist. of anc. sanskrit liter.; London, 1859, p. 481 et suiv.
(3) Voy. Weber, Hist. de la littér. indienne, p. 15 et suiv. — Max. Müller, l.l., p. 11, 63, et aussi 202 et suiv. ; 525 et suiv. , enfin p. 572. Cet auteur me semble pencher plutôt par l’an 1200 environ, du moins pour la réunion des hymnes en Samhitâ. — Pictet (Orig. indo-europ., 2« éd.,p. 726 et suiv.) arrive par d’autres voies au chiffre de Weber, et deColebrocke pour la composition des plus anciens hymnes. — Les études sur la géographie de l’Inde ancienne confirment ces données chronologiques. Voy. Vivien de Saint-Martin, Bulletins de la Société de géographie, 1856 ; Connaissance actuelle de VInde ancienne (plus particulièrement p. 14-17); — du même, VInde aux temps védiques, dans Revue germanique, 1861, t. XV, p. 481, et t. XVI, p. 77.
(4) Samhitâ du Rig, recueil qui date du développement complet de la hiérarchie brahmanique et qui comprend un trésor d'hymnes, les uns plus anciens, les autres plus récents, mais paraissant appartenir pour la plupart au séjour des Aryas en deçà de l’Indus.
(5) Voyez Weber, kl. , p. 98-105.
(6) Je me suis servi de la traduction de Langlois, Paris, 1848-1851, 4 vol. in-8°, et, pour les quatre premières sections, de la traduction beaucoup plus exacte de Wilson, Londres, 1850-1857 ; cette tra-
Une simple lecture du Rig-Véda no\x^ conduit aussitôt à faire deux parts dans ce recueil d’hymnes ; les six premières sections contiennent évidemment les hymnes les plus anciens ; les deux dernières renferment au contraire ceux qui sont relativement les plus récents et qui ont le plus de rapports, ceux de la septième avec le Sama-Véda qui les reproduit à peu près entièrement, ceux de la huitième avec \ Artharva-Yeda \ c’est surtout dans ces deux dernières séries que commencent à se faire jour, comme l’a remarqué M. Max. Müller, l’anthropomorphisme et les systèmes de cosmogonie et de métaphysique.
Dans les six premières sections la médecine est tout entière et directement entre les mains des dieux; la thérapeutique n’a pas d’autre formulaire que les invocations et les prières. On ne peut pas dire qu’il y ait des dieux spéciaux de la médecine, puisque presque tous sont invoqués contre lés maladies; cependant les deux Aswins, ces dieux véridiques protecteurs (l),ces cavaliers jumeaux qui mettent les ténèbres en fuite, annoncent l’aurore et président au réveil bienfaisant de la nature(2), semblent plus spécialement chargés des soins de la santé.