CHAPITRE IV
Amibocytes du système hématique et cellules jaunes de l'intestin.
Divers auteurs ! ont décrit dans le système hématique des Oligochètes des corpuscules amiboïdes ; ceux du Lombrie ont été observés par LANKESTER, Vesnovsky et CuÉnor ; nous en donnerons des représentations dans diverses figures.
Ce sont des cellules de très petite taille, peu nombreuses, qui flottent dans le liquide ou qui, plus souvent, se rencontrent fixées par leurs prolongements à la paroi des vaisseaux ; leur protoplasma renferme des granulations Jaunes, qui se colorent en gris foncé par les réactifs osmiques et se dissolvent dans le chloroforme ou léther; nous les considérons comme formées de graisse (fig. 5).
Ainsi que l’a énoncé Cuénor, sans cependant insister sur le fait et sans se rendre bien compte de la portée du phénomène, ces amibocytes ont une fonction excrétrice. L'expérience suivante le démontre, Si l’on injecte dans la
{ Aux auteurs cités par VEsnovsky (System und Morphologie der Oligochäten, p. 118), on peut ajouter, pour les Polychètes, Scaæppt, qui représente ces éléments fig. 30, 31, 32, pl. XVIII de son mémoire : Das Chloragogen von Ophelia radiata.
cavité cœlomique du Lombrie une dissolution de carminate d’ammoniaque ", on constate que le système hématique extrait du liquide plasmatique de la matière colorante en notable quantité; chez un animal fixé par le sublimé, après un temps convenable (10 à 24 heures suivant la dose de substance injectée), on ne trouve plus, sur les coupes, de coloration appréciable du coagulum cœlomique : le carmin ne s’y rencontre qu’à l’état de grumeaux précipités, la plupart du temps dans des amas de phagocytes ?. Au contraire, le liquide dans tous les vaisseaux hématiques a pris une coloration rouge violacée de carmin, fort différente de sa teinte d’hématine, témoignant de son imprégnation antérieure par du carminate d'ammoniaque ; de très petits grains de carmin se rencontrent aussi par-ci par-là.
Il ne s'agit pas ici de l’imbibition post mortem d'un albuminoïde plongé dans une substance tinctoriale pour laquelle il aurait de Paffinité : les parois des vaisseaux seuls sont légèrement colorées, le liquide a la même teinte et dans les parties du système plongeant dans la cavité injectée et dans les fines ramifications les plus éloignées; enfin des Lombrics traités de la même manière et conservés comme témoins continuent à vivre indéfiniment.
Le système hématique a done soutiré au liquide plasmatique, en ces circonstances, une matière qui s'y trouvail en dissolution; peut-on en conclure que, dans les conditions normales, le liquide hémoglobique emprunte des substances au liquide cœlomique? Nous nous heurtons ici à l’imperfection de la méthode des « injections physiologiques ». Cette méthode opère avec des substances qui, normalement, ne se rencontrent pas dans l’organisme, et les déductions qu’on tire des résultats qu’elle fournit, pour éclairer la nature
1 Ce carminate s'obtient par l’action de l’ammoniaque sur du carmin en excès : après contact prolongé et filtration, on obtient un liquide rouge violacé, sans odeur d’ammoniaque, fort instable, dans lequel la moindre trace d'acide précipite du carmin. Cette décomposition se produit d’ailleurs dès que l’alcali n’est pas en excès et le précipité de carmin est tellement ténu qu'il passe à travers les filtres : il n’est donc pas possible d'obtenir un liquide clair, si l’on veut le débarrasser de toute trace d’ammoniaque; à cet état de commencement de décomposition, le liquide constitue, dans nos expériences, un excellent indicateur d'acidité.
2 Le fait que ces phagocvytes renferment le carmin sous forme précipitée, prouve que le liquide des vacuoles qui le renferment a une réaction acide.
des réactions physiologiques réelles, présentent toujours un certain degré d'incertitude. Dans le cas présent, il nous semble que, à moins de dénier toute valeur à ce procédé qui s’est montré si fécond, on peut admettre qu’il existe un échange de substances entre les deux systèmes circulatoires.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ainsi en possession d’une méthode qui permet d'introduire, indirectement, une substance colorante dans l'appareil hématique !; et nous pouvons conclure, comme premier résultat, du fait que le carminate reste en solution dans le liquide hémoglobique, que celui-ci a une réaction alcaline : donnée qu'il serait fort difficile d'obtenir par un autre procédé.
Mais il y a plus : les amibocytes du sang rouge, après semblable injection, renferment, comme l’a déjà signalé Cuénor ?, des grains de carmin ; ils sont donc capables d'extraire certaines substances du liquide qui les baigne.
Les amibocytes du système hématique peuvent, comme ceux du liquide plasmatique, s'associer en nombre variable. Nous avons rencontré, dans les capillaires de l'intestin moyen, des groupes binucléés (fig. 5), quelquefois aussi des agglomérals provenant de la fusion d’un grand nombre de globules : ce sont alors des masses volumineuses, bourrées de sphérules graisseuses de toutes dimensions (fig. 9).
Des éléments de forme et d’aspeet semblables se rencontrent dans l’épaisseur de l'épithélium intestinal; et, bien que nous n’ayons pas eu la bonne fortune de saisir un de ces phagocytes du système hématique en train de percer les parois intermédiaires, nous leur identifions néanmoins sans hésitation les éléments en question.
Ce sont des masses multinucléées, dont les noyaux, pareils à ceux des amibocytes du système hématique, différent beaucoup par leur taille et leur aspect de ceux des cellules intestinales. On les observe à tous les niveaux
1 Elle peut servir, comme une injection directe, à suivre facilement sur les coupes le trajet des fines ramifications du réseau hématique. 2 Page 112 et figure 30.
dans l'épaisseur de l’épithélium, logés dans des cavités provenant du refoulement et de la destruction partielle des éléments de cet épithélium. Leur forme et leur taille sont fort variables : à côté des types relativement petits et globuleux s'en trouvent de plus volumineux, irrégulièrement ramifiés ; leur contenu, formé principalement de sphérules jaune d’or, très apparentes à l’état frais, se montre, sur les coupes d'objets traités par le liquide de HERMANN, constitué par des boules noirâtres de graisse, des vacuoles et des masses provenant de la désagrégation des cellules intestinales rongées ; souvent aussi on y trouve des noyaux de cellules intestinales à divers degrés d'altération (fig. 10).
En résumé, on observe là des phénomènes identiques à ceux que DE Bruyne ! a décrits à propos de la diapédèse de globules sanguins à travers l’épithélium des branchies des Lamellibranches; identiques aussi à ceux qu'on peut observer dans l’épithélium intestinal de ces Mollusques ou d'animaux d’autres groupes.
Les éléments que nous avons décrits correspondent aux « cellules jaunes de l'intestin » des auteurs; celles-ci ne sont donc pas des cellules spéciales propres à l'épithélium intestinal, comme on la pensé jusqu’à présent ?, mais des phagocytes originaires du système hématique qui, chargés de produits d'excrétion, quittent l’organisme par la voie de l'intestin. Fait caractéristique, — qui se comprend aisément par lexplication précédente, — ces cellules jaunes sont réparties très irrégulièrement chez les divers individus : rares au point d'être introuvables chez certains exemplaires, elles se présentent chez d’autres extrêmement nombreuses et volumineuses. Il ne s’agit point là d’une « évolution périodique » d'éléments préexistants dans l’épithélium, comme le croit Cuénor (p. 106), mais d’une diapédèse de phagocyles excréleurs, plus énergique dans certaines conditions de nutrition.
Les considérations qui précèdent fournissent l'explication de faits consignés par CuÉNor dans son mémoire et dont il donne une interprétation à
1 C. DE BruYyve, Contribution à l'étude de la phagocytose. (Mémoires cour. ET MÉM. LES SAV. ÉTR. publ. par l’Acan. Roy. DE BELGIQUE, 1895.)
2 Cuénor, dans sa figure 22, planche IV, leur attribue un orifice de sortie (x); c’est là une confusion avec l’extrémité en pointe d’une cellule à ferment.
laquelle nous ne pouvons souscrire. D’après cet auteur, les granules chloragogènes tombés dans le cœlome et phagocytés par les amibocytes, subissent à l’intérieur de ceux-ci une sorte de digestion : ils abandonnent une partie soluble et deviennent beaucoup plus petits, noirâtres et irréguliers. Cette partie soluble serait, d’après Cuénor, éliminée par les cellules jaunes de l’intestin ; en effet, dit-il, la couleur fixée sur les granules après une injection cœlomique de vésuvine s’en sépare « plus ou moins modifiée» , et l’on constate que le contenu des cellules jaunes se colore vivement en brun (p. 108).
Ce rôle attribué aux cellules jaunes de lintestin n’est pas du tout démontré par les expériences de Cuénor : il faudrait constater, ce qui n’a pas été fait, que les amibocytes cœlomiques bourrés de substances étrangères rejettent dans le sérum ambiant des produits liquides de digestion ; il faudrait en outre suivre ces produits jusque dans les cellules jaunes. La présence de vésuvine dans celles-ci s'explique de manière plus simple : lors de l’injection, comme dans nos expériences avec le carminate d’ammoniaque, une certaine quantité de substance colorante a passé dans le liquide hémoglobique; puis elle a été reprise par des globules de l'appareil hématique qui ont émigré dans l’épithélium intestinal pour y constituer des « cellules jaunes ».
Cette interprétation, conforme à des faits expérimentaux, est infiniment plus vraisemblable que lhypothèse, toute gratuite, de Cuénor; nous n’admettons donc pas qu’il y ait entre les cellules chloragogènes et les cellules Jaunes la relation physiologique bizarre que propose ce naturaliste.