‹ Recherches sur la religion des MalabarsChapitre 1 sur 75 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On a dit précédemment que la publication de l’?nde Française répondait à un besoin chaque jour plus vivement senti, celui de connaître les mœurs, les traditions et les cérémonies religieuses de chacune des races qui ont vécu pendant tant de siècles dans cette vaste étendue de pays, à laquelle les Européens ont imposé une fictive unité, en rassemblant sous une seule dénomination des contrées séparées plus encore par la différence des mœurs que par la distance des lieux. La rédaction de l’ouvrage a été constamment dirigée par la pensée d’exclure toutes ces généralités vagues et tant de fois répétées qui ne nous ont encore rien appris de satisfaisant sur l’Inde, et de n’admettre que des notions sur l’exactitude desquelles leur spécialité même ne püût laisser aucun doute. Il ne suffisait cependant pas d’être seulement exact ; il était encore nécessaire d’être complet; or l'ouvrage laissait à désirer des descriptions détaillées des cérémonies de la vie publique et des occupations de la vie privée des Tamouls; ce devait être le sujet d’un travail supplémentaire, espèce de note générale s'étendant à toutes les parties de l’ouvrage, et destinée à éclaircir les diflicultés que pouvait faire naître la rédaction trop concise des notices particulières : pour un semblable travail, les nombreuses descriptions des parties méridionales de l'Inde, publiées par les Anglais, pouvaient fournir des documents utiles, quoiqu'ils n’eussent pas le caractère d’une spécialité bien précise. Mais s’il existait un ouvrage comprenant l’ensemble des sujets sur lesquels on attendait de nouveaux éclaireissements, composé par une personne qui avait long-temps et minutieusement observé, dans l’intention de faire connaître d’une manière exacte des détails trop souvent négligés ; si un tel ouvrage existait, l’/nde Francaise devait s’en enrichir, et ne pas attendre d’autre part un complément, qui lui était pour ainsi dire dès long-temps préparé. Cet ouvrage a été trouvé; c’est celui dont nous publions des extraits étendus dans le présent appendix ; l'observation directe des faits y a réuni plus de notions utiles que n’eût pu en rassembler un long et consciencieux travail de compilation. Cet ouvrage inédit porte le titre de Religion des Malabars ; il est anonyme, et aucune circonstance particulière de la rédaction ne peut nous aider à découvrir le nom de l’auteur ; nous avons seulement la certitude qu’il appartenait à la mission française de la côte de Coromandel , et nous pouvons conjecturer qu'il écrivait son livre dans la première moitié du dernier siècle, au moment où était encore vivement soutenue la polémique suscitée entre les Jésuites et d’autres ordres religieux, sur la part de concessions qu'il convenait de faire, dans les missions de l’fnde et de

la Chine, à l’influence qu'avaient conservée sur les usages de la vie civile des nouveaux convertis, les réminiscences et les habitudes de leur vie religieuse antérieure.

Cette longue discussion créa une littérature tout entière ; l'attaque et la défense furent entretenues pendant plus de trente ans avec un zèle qui n’était pas toujours exempt de scandale. La question fut plusieurs fois portée au tribunal du Souverain pontife, des décisions furent rendues, de solemnelles légations furent envoyées en Orient pour en assurer l'exécution , et cependant les causes du différend subsistaient toujours, la vivacité de la discussion n’avait pas même été atténuée. L'intérêt qu’elle avait d’abord excité en Europe avait contribué à la prolonger; dès que l'attention publique se fut détournée de ces querelles religieuses, pour se porter sur d’autres sujets, la discussion s’apaisa peu à peu; quelques années encore et lon ne s’en souvint plus. Si les limites de cette courte introduction ne m’obligeaient de supprimer tout développement , j’examinerais, avec toute la gravité qu’elle comporte, une question d’un haut intérêt, qui se dissimulait à peine sous la question religieuse; savoir, celle de la conversion des naturels à la civilisation européenne; la question se représenta plus tard, lorsque les Anglais eurent étendu leur domination sur l'Inde presque entière, mais alors dégagée de toutes les controverses religieuses qui l'avaient d'abord compliquée : les Jésuites et les Anglais décidèrent la question dans le même sens ; seulement, placés dans des positions différentes, ils firent des concessions plus ou moins larges aux préjugés des Indiens, et mirent plus ou moins d’habileté à suivre l'application de leurs raisons politiques, à préparer l’accomplissement de leurs desseins. Les Anglais, en prenant possession de l’Inde , s’empressèrent de maintenir toutes les institutions de la société indienne ; ils n’abolirent pas une seule loi civile , ils ne dérangérent pas un seul intérêt privé, et, sur toutes choses, ils respectèrent les croyances religieuses ; ils encouragèrent même les études de la littérature et de la religion nationales, soit par la publication des textes, soit par leur propre exemple : le gouvernement de la Compagnie s'était placé assez haut pour n’intervenir comme pouvoir dans aucune discussion d'intérêts civils ou religieux; il avait reconnu les institutions indiennes ; les Indiens reconnurent la domination britannique , et ajoutèrent ainsi une sanction morale au droit de la conquête. Les Anglais firent preuve de prudence ; les Jésuites montrèrent une grande habileté; ils mirent autant de soin à se mêler à la vie privée des Indiens, que les Anglais en mirent dans la suite à ne pas y intervenir ; le pouvoir leur manquait pour commander; l'esprit de conciliation leur servit à se faire tolérer ; ils n'étaient pas en position d’approuver et de concéder ; ils furent assez discrets pour ne manifester leur approbation que par ladoption de ce qui convenait aux Indiens; ils ne voulurent pas détruire lautorité religieuse des brahmanes ; ils aimèrent mieux la partager ; ils n’essayèrent pas d'effacer les préjugés que les naturels entretenaient contre les Européens; ils s’offensèrent de ce nom comme d’une insulte ; ils attirèrent les Indiens à la religion chrétienne, ou du moins à ce qu'ils avouaient de cette religion , tantôt en dissimulant les dogmes chrétiens sous des formes qu'un brahmane seul pouvait trouver orthodoxes, tantôt en prétant une intention chrétienne aux cérémonies les plus significatives du culte brahmanique, en sorte qu'on put douter si les Indiens avaient converti les Jésuites, ou si les Jésuites avaient converti les Indiens. Ce qui ne fut plus long-temps douteux, c’est que cet ordre religieux s'était acquis sur lesprit des tribus littorales de l'extrémité méridionale de l'Inde, un pouvoir moral que n'avait encore pu obtenir aucun des gouvernements militaires établis par les Européens dans ces contrées, c’est qu'il s'était assuré sur l’obéissance que prêtait à ces gouvernements une partie de la population indigène, une influence dont il ne faisait pas toujours un légitime usage, c’est que déjà il prétendait au partage de l'autorité souveraine. Un tel succès avait suivi tant d'efforts habilement dirigés. Dans quelques provinces le nombre des fidèles de la nouvelle secte était presque égal à celui des sectateurs de Vichnou et de Shiva; les Jésuites étaient les brahmanes de cette nouvelle secte. Il est aujourd’hui bien reconnu, et l'opinion de M. l'abbé Dubois est décisive sur ce point, qu'il

n’y avait pour les Jésuites d'autre parti à prendre que de faire des conversions douteuses ou de n'en pas faire du tout ; or, il était peut-être plus sage de préparer les Indiens à la religion et aux mœurs des Européens en gagnant leur confiance, que de faire l’épreuve de leurs répugnances en essayant de faire subir à leurs mœurs des altérations dont ils ne comprenaient pas l'utilité. Ainsi les Jésuites et les Anglais arrivèrent par des considérations différentes au même résultat, le maintien des usages civils et religieux des Indiens.

Les autres ordres religieux qui partageaient avec les Jésuites les travaux de la mission, mais qui n’obtenaient pas les faciles succès de leurs confrères, dénoncèrent au souverain pontife les actes peu orthodoxes de la nouvelle église; de là surgit la querelle religieuse: au sujet de cette querelle fut certainement composé l'ouvrage dont on publie ici des extraits. Le dessein de l'auteur est évidemment de rapprocher dans un continuel parallèle les cérémonies du culte indien primitif de celles du culte indien modifié par les Jésuites; pour suivre l’exécution de ce plan, il donne d’abord une description étendue et minutieusement exacte de chacune des principales cérémonies religieuses des Tamouls, le récit de toutes les légendes qui se rapportent à l’institution de cette cérémonie, puis ensuite les témoignages prouvant que cette cérémonie, dans ses parties les plus significatives, est autorisée ou du moins tolérée par les Jésuites, les excuses alléguées ou même les raisons produites pour la légitimation de cet acte religieux, ou bien encore les faussés interprétations de cet acte substituées à celles qu’en donnent les brahmanes. Le religieux auquel nous devons cet ouvrage, n’était certainement pas un homme d’une érudition fort remarquable; il est douteux qu’il eût acquis par une grande lecture de textes les connaissances spéciales dont il fait preuve dans son traité; il les avait sans doute recueillies de la conversation des poédjäri et des brahmanes, ou il les avait obtenues de ses propres observations. Ce défaut d’érudition est précisément ce qui constitue le mérite particulier de ouvrage: les textes nous sont depuis quelques années plus accessibles qu’ils ne pouvaient l’être alors à un religieux, que ses premières études n’avaient sans doute pas préparé aux travaux de pure érudition ; mais lorsqu'en Europe nous lisons un des textes sacrés des Indiens, nous ne sommes assurés de connaître que l’état ancien des croyances religieuses ; nous possédons l'autorité canonique ; nous ignorons d’ailleurs si la pratique du culte s’y conforme également dans toutes les parties de l'Inde; nous sommes incertains sur les modifications que des circonstances et des traditions locales peuvent apporter au précepte général. Cest là ce que nous devons attendre de l’observation directe des faits; c’est là ce qu’un voyageur doué d’une certaine justesse d'esprit peut rechercher aussi bien et souvent mieux qu’un savant préoccupé de l’étude des théories. Il serait à désirer que l’on possédât, sur les usages religieux des diverses provinces de l’Inde, des séries d’observations aussi précises que le sont généralement celles qu’a faites sur ces usages, dans le Carnatic, l’auteur de la Religion des Malabars (x); cet ouvrage porte le caractère d’une sévère exactitude.

Un doute s’est d’abord présenté à l'esprit de l'éditeur : devait-il n’admettre dans ses extraits que les passages concernant les cérémonies purement mdiennes , et supprimer les détails relatifs au mélange de ces cérémonies avec celles du culte chrétien , ou bien devait-il faire un choix entre tous ces détails, et publier ceux qui pouvaient exciter quelque intérêt ? IL s’est décidé à suivre ce dernier parti, en considérant que le partage serait souvent fort difficile, sinon impossible à faire, et que d’ailleurs le titre général de l’7nde Française admet des détails spéciaux sur les rites des Tamouls chrétiens. On à supprimé tous les passages de controverse théologique et des chapitres entiers absolument dépourvus d'intérêt ; une table de louvrage , placée à la suite des extraits, permettra d'apprécier l'étendue et la valeur des parties supprimées. La rédaction de l’ouvrage est d’une incorrection remar-

(1) L'auteur, en intitulant ainsi son traité, a commis une erreur d’ailleurs si souvent répétée par les Européens, qu’elle re ‘ 2. LA À 7e . , PPS a presque cessé d’en être une. Le nom de Malabar n'appartient proprement qu’à la côte de la péninsule indienne opposée à k . . 2 Pr » ni Û celle qui est vulgairement connue sous la dénomination de Coromandel, et qui est habitée par les tribus de race tamoule.

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quable , bien que le manuscrit sur lequel on a copié ces extraits, paraisse avoir été préparé pour l'impression (1); on a cru ne pas manquer de fidélité en corrigeant le style, sans en altérer d’ailleurs les formes et le caractère. Les mots tamouls sont aussi fort inexactement transcrits dans le manuscrit original, l'orthographe en a été rétablie dans le texte même, et on a cité en note les lecons fautives du manuscrit.

J'ai placé à la suite de ces fragments, et en forme de notes, des extraits d’un autre ouvrage inédit sur les croyances religieuses des Tamouls. Cet ouvrage est intitulé : Relation des erreurs qui se trouvent dans la religion des Malabars gentils de la côte de Coromandel; il peut être réuni au premier dans une étude commune. Moins étendu et moins spécial que la Religion des Malabars, répare néanmoins quelques omissions de ce traité, et sert à le compléter; mais ce qu’il offre de plus curieux, c’est la naïveté avec laquelle l’auteur ( appartenant sans aucun doute à l’ordre des Jésuites ) fait aux PP. de la mission du Madouré un mérite et une gloire de ces complaisantes transactions avec les croyances indiennes, que le missionnaire de la mission française leur reproche si vivement. Le Jésuite prend soin d'expliquer toutes les pieuses embûches que leur zèle dresse à la crédulité des gentils ; il approuve, il loue si franchement , qu'on peut le considérer comme disposé à tolérer des cérémonies même plus étranges que celles qu'a décrites l’auteur de la Religion des Malabars.

IL existe à la Bibliothèque Royale trois copies de l'ouvrage que je viens d'indiquer ; elles ont été successivement revues et corrigées. La dernière , et la plus correcte, n’est pas complète ; la première est remarquable par les fautes grossières qui la rendent presque inintelligible ; on s’apercoit-que le R. P., en étudiant le tamoul et le telinga, avait désappris sa langue maternelle, et avait même oublié l’ordre dans lequel les idées doivent s’y présenter. Bien que les deux copies corrigées soient moins fautives et moins prolixes, le style en est encore embarrassé par de nombreuses répétitions ; je n’ai donc conservé de l'ouvrage que les faits et l’ordre dans lequel ils sont exposés : j’ai entièrement renouvelé le style.

L'auteur a divisé son traité en sept chapitres intitulés : [| Erreurs des Malabars au sujet de la divinité ; IL Erreurs des Malabars au sujet du paradis et de l'enfer ; IIT Erreurs des Malabars au sujet de l’âme ; IV Erreurs des Malabars au sujet du monde; V Erreurs des Malabars au sujet de l’homme; VI Gouvernement, coutumes, rites nuptiaux et funéraires des Malabars; VII Opinion que les Malabars ont des Européens ou Piranguis.

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