CHAPITRE IV
La coutume, parmi les Malabars, est que chacun porte le nom d’un dieu gentil; ceux d’entre eux qui se font chrétiens, ne laissent pas de se faire donner ces noms d’origine payenne. Les PP. Jésuites et les autres Malabars chrétiens ne les appellent pas autrement. Les PP. Jésuites croient que cet abus peut être toléré, parce qu’il y a des adultes qui ne veulent pas tout d’abord paraitre chrétiens ; or, si on les appelait du nom qu’ils ont reçu à leur baptème , ils seraient reconnus et exposés à de fâcheux traitements, chassés de leur famille, déshérités, considérés comme infâmes. Lors même qu’ils sont publiquement reconnus comme chrétiens, ils se font appeler de leur nom gentil. Plusieurs des chrétiens de Pondichéry s'appellent 7'rouvenkatam (5) (c’est un des noms du dieu Vichnou) , Koumäräpen (un des noms du dieu Choupiramaniyen (6); Chouriyäpen (un des noms du dieu Soüriyen ou le soleil); Ærounächalam (7) (un des noms de Shiva) ; Y’elajanden (8) (un autre nom de Shiva); c’est aussi celui du catéchiste des PP. Jésuites de Pondichéry, etc. Tous les Malabars chrétiens signent de leurs noms gentils les contrats qu’ils font et les lettres qu'ils ÉCrIPeNt
(1) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Des Jésuites brahmatchäris et brahmanes.
(2) Irrégulièrement écrit chréstouver dans l'original.
(3) L'auteur donne cette analyse un peu confuse du mot Sarouvechourenoudaïya : « Ichouren fait au génitif échourenoudarya, » et en changeant l’? en e, esourenoudaïya; Von joint ce mot à sarouva, venant du datif sarouvadou, et faisant au nominatif sarouvam » (tout); puis enfin retranchant le dernier a de sarouva, on a sarouvechourenoudaïya. » IL ÿ à d’ailleurs en même temps justesse et confusion dans les observations de l’auteur sur le sens de ce mot : il a en effet confondu sarva (tout) et sharva (nom de Shiva), deux mots entre lesquels il n’existe d’autre rapport qu’une ressemblance de sons. Mais il était impossible au missionnaire de reconnaître cette différence dans la transcription tamoule sarouva, qui convient également aux deux mots, la langue tamoule ne possédant qu’un seul caractère pour représenter les trois sifflantes sanskrites. Son observation n’en subsiste pas moins; car Les Jésuites commettaient la même erreur que lui, et n’avaient raison qu’à leur insu. E. J.
(4) On verra dans la suite de ces extraits des détails sur ce point.
(5) Irrégulièrement écrit Dérouvangandam dans l'original : tirou signifie saint ; Venkata est le nom tamoul de Vichnou. E. J.
(6) Irrégulièrement écrit Chouppramanyar; Soubrahmanya en sanskrit. Koumära est un des noms de Kartikeya. Le mot apen qui termine le nom de Koumäräpen et plusieurs autres, signifie père, et se joint, comme titre honorifique , aux noms des individus de certaines castes et à ceux de la plupart des divinités. E. J.
(7) Arounätchala est proprement le nom d’une montagne où Shiva est adoré. E. J.
(8) La première partie de ce mot signifie /anc. E. J.
Les PP. Jésuites n’imposent jamais aux baptisés les noms des saints de l'église, tels que nous les donnons; ils les traduisent en d’autres noms; ainsi le nom de Paul en celui de Chinnäpen (Htce qui veut dire petit maitre ; le nom de Louis en celui de Nänapiragächam (2), qui signifie bonne lumière , par allusion au mot latin lux, et ainsi des autres. Les PP. Jésuites donnent pour motif de cette irrégularité qu’il n’y a pas de termes pour exprimer les noms de Paul, de Louis, etc. , et que d’ailleurs ces noms de Chinnäpen et de Nänapiragächam désignent invariablement saint Paul et saint Louis. Puis, disent-ils, les noms de Chinnäpen et de N'änapiragächam ont le mérite particulier de ne pas laisser soupçonner aux gentils que l’on impose aux chrétiens malabars des noms étrangers. Toutes vaines excuses. On peut très-bien exprimer le nom de Paul par Pavoulou, celui de Pierre par Pedoulou, celui de Louis par Lopichou, et ainsi des autres.
Les Jésuites du Madouré et des autres missions malabares de l’intérieur des terres ne donnent plus, depuis long-tems , tous ces noms travestis. Ils conservent au catéchumène son premier nom, celui de lidole; ainsi, lorsqu'ils baptisent un adulte s’appelant Vichnou, ils lui laissent ce nom, sans lui en imposer d’autre. Quant aux enfans, les parens leur donnent tous les noms gentils qu’ils veulent, sans que les PP. Jésuites s’en mettent en peine. Est-ce donc là le christianisme que les Jésuites , dans leurs lettres imprimées, osent comparer à celui de la primitive église ?..….
La difficulté que font les Malabars de souffrir qu’une personne qui n’est pas de leur caste souffle sur eux, n’est pas une raison suffisante pour omettre une cérémonie du baptême. Quant au signe de la croix et à l'imposition de la main , les PP. Jésuites font ces cérémonies à une si grande distance de la personne baptisée (surtout si c’est un paria), qu’elles ne paraissent point exprimer l’intention dans laquelle elles ont été instituées...….
Quoique les Malabars chrétiens aient beaucoup de respect pour les PP. Jésuites de Pondichéry, ils ne laissent pas de les regarder comme des parias (3). Les PP., qui ne l’ignorent pas, ont la complaisance de s'abstenir de mettre eux-mêmes le sel dans la bouche de la personne qu’ils baptisent ; c’est le parrain ou la marraine qui se charge de ce soin... Les PP. Jésuites n’observent point du tout la cérémonie de l’onction avec la salive dans le baptême qu’ils confèrent aux Malabars : ils ne veulent ni paraître se souiller en touchant les oreilles et les narines des parias, ni souiller les Malabars de haute caste en oignant avec de la salive leurs oreilles et leurs narines ; car ils craignent qu’on ne dise que les Malabars baptisés sont devenus infâmes , oints de la salive d’une personne qui n’est pas de leur caste. Il y a pourtant un décret de la sacrée congrégation , approuvé par Alexandre VII, qui défend d’omettre ces cérémonies sous de tels prétextes...….
Il faut que les Malabars sachent que nous ne faisons point cette cérémonie par mépris de leurs personnes , et qu’ils ne sont pas plus dégradés de leur caste en devenant chrétiens, qu’un Malabar de la secte de Vichnou ne devient brahmane , parce que des brahmanes appartiennent à la secte de ce dieu. Les honneurs des familles ne se changent pas de la sorte; celui qui est noble , demeure toujours noble , et celui qui est de basse condition , demeure toujours tel, nonobstant le baptème. Cette cérémonie chrétienne ne peut être que très-honorable aux hommes de tous rangs. Nous voyons d’ailleurs des Malabars gentils pratiquer des cérémonies beaucoup plus extraordinaires ; s’ils les pratiquaient en toute autre circonstance et à une autre intention, ils passeraient pour infâmes et perdraient leur caste; mais sanctifiées par leurs dieux qui les ont instituées d’une manière spéciale , ils regardent ces cérémonies comme pieuses et honorables. Ainsi, lorsqu'un brahmane se fait recevoir docteur , les brahmanes font ouvrir le ventre d’un mouton, lui font arracher le foie, et après l’avoir rôti devant le feu du sacrifice yégiram (4), en mangent tous un morceau : la loi défend cependant aux brahmanes de tuer aucun animal, et il leur est aussi défendu de manger d’aucune chose qui ait eu vie , sous peine de péché, d’infamie et de perte de caste. Lorsqu'une certaine confrérie de Vichnou tient ses assemblées de nuit, et qu'après avoir bu de l’arac, puis éteint toutes les lumières, les brahmanes, les Malabars et leurs propres femmes, tous ensemble, sans se connaître , se mêlent et commettent d’infâmes actions (5), on ne dit pas que ces gens soient devenus infâmes, ni qu'ils aient perdu leur caste, ni même qu'ils aient commis aucun péché. N'est-ce pas
(1) Chinnäâpen a le sens de paroulus (Paulus) pater ou dominus. E. J.
(2) Incorrectement écrit dans l'original Nianapragacham. En sanskrit, Djnânaprakäsha , lumière de la science. Les Jésuites qui avaient inventé ces déguisements de mots , n’étaient pas assurément de très-habiles étymologistes. E. J.
(3) Voyez la suite de ces extraits.
(4) Incorrectement écrit dans l'original jekiam. En sanskrit yégya ou yadjña, sacrifice : ce mot paraît avoir dans l’Inde méridionale le sens particulier de sacrifice pour lequel se réunissent douze brahmanes. Un autre chapitre de l'ouvrage présente Les détails de la cérémonie à laquelle l’auteur fait allusion. E. J.
(5) Gette singulière cérémonie est décrite avec plus de détails dans une autre partie de l'ouvrage. E. J.
encore une chose fort dégoûtante que de boire de l'urine et de manger de la fiente de vache? et cependant les gentils croient être sanctifiés par cette pratique de piété.