‹ Recherches sur les difformités congénitalesChapitre 89 sur 102 · EXPOSE · texte numérisé non relu

EXPOSE

Jl- viens, a|)i'ès cinquante années de travail, l'aire connaître les l'èsuttats auxquels je suis arrivé durant cette longue carrièiT dans les difTérentes branches de la médecine et de la chirurgie.

Le retard que j'a|)porle ^ celte publication a eu deux motifs principaux. Tant que mon esprit a pu s'occuper d'un sujet nouveau, c'est-à-dire d'une vépilé qu'il a crue nouvelle, il a rerois à un autre temps de compléter ses recherches aaléneures; et tant qu'il a cru pouvoir donner A ces dernières des développements , nouveaux, il a sursis à leur publicatioa défmitivo. Or, tous les travaux qui ont occupé mon esprit, se reliant par une communuulâ de vues cl de principes, avaient cet avantage et cet ultrait pour moi, que la lumière que je projetais sur im point se répundiiit pres(]ue du nit>me coup sur tous les autres, comme éclaiiiinl un même édifice.

Aujourd'hui que l'A^çe m'avertit de songer plutôt à mes acquisitions passées qu'à dos acquisitions nouvelles, je me décide à rassembler les pi-emières, à les compléter, i les coordonner, A les montrer tlans leurs rapports de liliation et de signifiralion.

s (ICUVRKS Di; DOCrtl^K JOLIES UlJËRIN

lie ra(;uu ù \tuv donner lo caractère, la solidité et l'intérêt d'un^l

Un coup d'oeil rétrospectif sur ma carrière montrera la possi- 1 bilité de réaliser cette entreprise.

Eu 1830, Je fondais la Gazelle médicale. L'esprit d'indépendance qui a marqué mes premiers pas, en opposition avec les systèmes puissants qui régnaient alors, a montré ce que je seraii^ dans l'avenir. Tous ceux qui m'ont suivi, pendant les quarante années de ma direction, ont pu voir si j'ai transigé une seule fois avec mes convictions.

C'est dans ces dispositions d'esprit que, poui- remplir la mission que je m'éuUs donnée d'être l'historien fidèle et impartial de la science contemporaine, Je n'ai cessé de recueillir et d'annoter au passage toutes les idées, toutes les inventions, toutes les découvertes qui ont paru ajouter quelque chose à la science et à l'art.

Mais, pendant que je remplissais ainsi le rôle d'historien de la pensée des autres, j'accumulais dans mon esprit, sur une foule de sujets, des idées suggérées, tantôt par les erreurs que j'avais à combattre, tantôt par les vérités que j'avais à signaler. Chemin faisant, je plantais les jalonsdes innovations que je méditais.

Ces premières ébauches, que je confiais à la Gazette médicale, n'ont peut-être pas été étrangèresà dos travaux dont leurs auteurs n'ont pas toujours reconnu la véritable origine. Mais qu'importent ces pelils déguisements! Un illustre savant de cette époque me disait à propos de ces larcins détournés : « On pourra emporter quelques pierres de votre maison, mais on n'enlèvera pas la maison, t

Indépendamment de ces conceptions d'altenle, que je comparerais volontiers aux croquis de voyage si habituels aux peintres, * je me livrais, dèsicspremiers temps de ma carrière, à des travaux sérieux et suivis sur une branche presque enlièremenl nouvelle de la médecine et de la chirurgie; je veux parler des difformilés du corps humain. Dès 1837, mes recherches, comprenant plu-

(KUVRES 111 DOCTEUK JULES liUERIN. ;i

sieurs volumes de texte et des centaines de planches, obten»ienl le grand prix de c!iifiij'|j;ie lit l'Académie des sciences.

Voici dans quels ternies la commission motivail son jugement et terminait son rapport : * Après tant de recherches faites suc- » cessivemenl sur le squelette, sur le cadavre, sur le vivant; ■ après un si grand nombre d'observations rigoureusement

> recueillies et sévèrement interprétées ; après cette foule de faits » nouveaux et de vues neuves sur les différentes parties du sujet ;

> tinalemeut, après de si nombreux, de si beaux nt de si féconds » résultats introduits dans la science et dans l'art, nul ne s'élon-

. » nera, sans doute, que le prix ait été adjugé à ce remarquable • travail (1). »

Comme suite et complément de ces premiers travaux, je faisais connaître, dès 1838, mes nombreuses opérations de téaolomie appliquées à toutes les formes et variétés de diffoi'mités produites par les diverses distributions de la rétraction musculaire; cl l'Académie des sciences m'accordait une seconde fois le prix de chirui^e pour la généralisalion de celte méthode.

Presque h la même époque, je communiquais fi la même Académie une série de mémoires sarlsmèthode sotis-culatiée, suivis bienlôl d'un travail d'ensemble résumant les principes et les principales applications de la méthode ; et l'illustre corps savant me décernait une troisième fois le prix de chiiurgie pourlaj/eRéraliaalion de la mélhode sous-cutanée.

Pour reconnaître l'importance et l'utilité de ces nouvelles recherches, lo conseil général de l'.Assistance publique avait créé un service spécial  l'hdpital des Enfants, service qui mu permit d'ouvrir un enseignement théorique et clinique sur les difformités du corps humain et sur la chirurgie sons-cutanée. C'est^râceà ceserviœ,Klàla multitude de malades offerts i mon obâer\'alion, que j'ai pu recueillir un assez grand nombre de faits pour asseoir sur des bases délinilives l'orlliupédic scientilique et chirui-gicale. Les tenues suivants du rapport de la commission Mes hôpitaux, sur mes Irallemenls orthopédiques ;\ l'hApilal des KnfauLs, me permettent peut-être de m'exprimerde cette façon

\i) Rapport >ur lu vuncoun pourlp grund prix de cliinirgie, rcUtifaux ûUtonaïUt Au*jiUttaioMtia\;commitn\TTt: MX. DCLOirG, Savaiit, Nuk.ipik. Skkpiki, UHIiLr. non, e( Double, rappurKur. Sôiincc {mlili<taG da 31 aufti (837

CKCVRES l>U DOCTEUR Jl'LES orËRIN.

sur la v»lcur, si longtemps et si passionacmenl contesléc, de cett ]».ii-tie (Je mon œuvre. « Les niélhoties. prowd^s el appai'eils^ » imaginés par M. J. Guérin pour le tiaileincnl des difformités i ■ et accidents qui les compliquent, et les règles qu'il a posées 4 » pour leur application, constilupol un ensemble de moyens el- ■ • de préceptes à l'aide desquels il a jiroduit des résultais com~ j i pUlemenl nouveaux; comme l'ensemble de ses recherches et 1 > de SCS idées sur cet ordre de faits avait, dès longtemps, con- 1 I stitué une branche de la médecine presque enliêremenl «ou- , . velte (1 ). .

\c ^oulant pas me renfermer dans le rercle d'une spécialité, j'ai étendu mes éludes à une série de maladies d'un ordre plus général.

Comme transition du premier ordre demesêtudesau second Je mesuisoccupédurflc/iiïwmc, desfl^(ftI■aiJ/lVseldela(ufM^«l/(Me,• (roig catégories de maladies constituant elles-mêmes, par leui-s effets éloignés, trois sources de difformités, que j'ai désignées sons le nom de difformilès morbides.

Mes études et expériences sur le rachitisme, en établissant le diagnostic de la maladie sur une nouvelle élude des altérations du tissu osseux, ont Tail cesseï' la confusion qui existait entre les déformations du racliis et le véritable rachitisme. Cette détermination m'a conduit it un autre résultat : à savoir, que le rachitisme n'est pas, comme on le professait, la conséquence d'une mauvaise alimentation, mais le produit de Valivientation prénidlurée. Cette théorie, démontrée ultérieurement par des expériences sur les animaux, m'a conduit à substituer à un régime alimentaire qui ne pouvait qu'accroître la maladie, un régime approprié à l'âge del'enfant etàlaforne de ses organes digestifs.

Mes éludes sur l'affection lubercuîetise des os, que j'ai reliée plus tard à la tuberculose pulmonaire, m'ont pennis d'éclairer le mécanisme de l'une par le mcciinisme de l'autre: l'une etl'autre*

^11 Hafpurt sur Enfants, pGiidnnl Ir MU. [II.ANDJN, nu»

tnent!^ urUiapfcliijui^KdeM. kD' J. Gu£rinilt'liApilal ia I8U, IHt-i et ]8i5, par une cnmniisaion «ompos^ de HT, \.ov\^, ItA^En el Sehres. Prùaidcnt, M. ORFiL\.

ueuviiEs m: DcniTEtin ji:i.es cirEitis. ;.

cousidérées comme du simples lociilisalioDS d'iiim même maliiiiip. qui se ;r<^n<^i'ulise bientôt (inns tout rorganisiniî, ou qui part dn l'orfinnisme infectt- pour se lociiliser dans les divers orj^anes.

Ealln, (Inns un enscigaeinent suivi, consaori^ à l'étude des arlhralgics, j'ai cherrhi' à di^monlrer que cetordre de maladies (la coxaUjie et autres affections articulaires de la même origiae) ne sont pas, comme on le professai! alors, des arthrites, mais des affeclion-s nerveuses que j'ai désignées sous le nom de parali/sies orgaHiques; comme aussi les difformités arthraltiiqms ne sont pas, comme on le rroyail, le résultai d'altitudes vicieuses, mais l'etTet direct d'un mode particulier de contracture musculaire auquel j'ai doàné le nom de loniracture rêjlexe.

De cette nouvelle manière de considérer tes arthralgies et les diffoimités auxquelles elles donnentnaissnnce, sont nées toute une théorie et deux méthodes thérapeutiques qui ont été plus ou moins explicitement formulées dans des mémoires spéciaux, cl dans une foule d'articles de la Gazette médicale; théories et mér thodes qu'une longue expérience me permet de présenter aujourd'hui comme des conceptions aussi fondées en principe que parl'ailement confirmées en pratique : je veux parler de la théorie de laïwm/,ysieor^(i'»/?we,deslinéei'i remplacer un joitria théorie surannée de Vin/lammalion, de la méthode îlibio-dermique et de la cautérisation ponctuée, destinées toutes les deux, je ne crains pas de le prophétiser, !\ entrer dans la prali<iue générale, comme elles sont depuis longtemps les principaux moyens de ma pratique particulière.

Passant à l'étude des maladies essentiellement du domaine médical, je me suis occupé successivement du choléra, de la fièvre jaune, de la variole, de la vaccine, de la pusttUe matigHc, de la «iori'c, de la rage, de la fièvre ptterpérale, de la fièvre typhoïde, de la tuberculose puhnonaire, etc. Le simple énoncé de ces différenles maladies nppcllera nu leclenr les idées cl les médicalions qui onl surgi de mes recherches. Citer la période prémonitoire du choléra, c'est indiquer, par un seul exemple, ce que j'ai cherché ;i él;d)lir poiu' Iniiles les iii.iladics préciu>es.

li OF.rVRF.& 1)11 DOCTEUR JCLES GtlËRIN.

à savoir, que toutes préludent par une période prodromiqui géinîralement inaperçue; par des formes incomplètes, effacées^ auxquelles j'ai donné le nom de formes ébauchées ; déduisant d cet ordre d'idées cl de recheiTlies la nécessité de substituera I nosologie si/mplomalique et au diagnostic organique, WpathO"% génie et le diagnostic éliologiqne, pI la possîliilité de guérir, à'ï une période inaperçue jusque-là, des maladies presque louJounJ incurables â une période plus avancée.

Tous ces points de vue nouveaux, présentés tautôl sous \mM forme de mémoires ou d'articles de la Gazelle médicale, lantd sous la Torme de discours dans les discussions académiqucs,J reposent sur une multitude d'observations particulières qui! . n'ont jamais été publiées, mais dont la mise au jour doit avoir! pour résultat de convertir en vérités démontrées ce qui avait pu I n'être considéré que comme de simples aperçus théoriques, f L'indication des développements que je compte donner à chacun' 1 de ces sujets suffira pour en faire comprendre rintérèl et la f nouveauté. C'est ainsi, par exemple, qu'à l'occasion de mes 1 études précédentes sur h fièvre typhoïde, je serai conduit à exposer toute une classe de maladies, entièrement méconnues jusqu'ici, produites par l'intoxication stercorale.

Passant alternativement de la médecine à la chirurgie et de la chirurgie à la médecine, je n'ai cessé de montrer que ces deux i branches de la science et de l'art sont une dans leur conceptioa J la plus élevée; que pour changer d'objectif immédiat, pour se . servir de moyens spéciaux, elles n'en sont pas moins indissolubles dans leur unité, et ne sont complètes l'une et l'autre qu'à la , condition de s'inspirer des mêmes principes, de se prêter ub t réciproque appui; en un mol, de ne constituer qu'une même J science, un même art : la science des maladies et Yarl de les "l guérir. Telle est la pensée qui domine dans tous mes ouvrages, dans mes moindres études. C'est ainsi, pour ne citer qu'un chapitre de mes recherches, que j'ai eu à démontrer, comme une loi presque invariable, la simultanéité des lésions tubercu-.

OEUVRES DU nOCTEUli itlLES GtËRIN. 7

leiisesdesos elde la tuberculose généralisée, et la connivence des méthodes ihèrapeuliques, médicales et cliirui|{icales appropriées à l'étiologie généi'ale et parlinuHère de ta maladie et îles lésions qu'elle délonninf.

Finalement, passant de ces études spéciales à une conception plus ^énéi-ale de leur significatioD, j'ai abordé, dans une série d'articles de ta Gazette médicale, l'étude comparative des dilTé* renies méthodes scientifiques en usage, telles que Vitnalyse et la synthèse, la statistique H la méthode numérique, les applications de la physique et de lu chimie à ta médecine, la niîcroscopie et Y histologie, Vanalomie normale pathologique et comparée, la physiologie normale pathologique et comparée, la médecine comparée, les vivisections, la met}wdeexpérimenlale,\' observalion, \'induciion et la gènéralimiion. La détermination du conlinRi>nt fourni par chacune de ces méthodes et de ces sciences, mises en regard de l'observation étiologique, m'a conduit A conclure à la suprématie de la niélhode étiologique comme les résumant toutes, sans diminuer la valeur d'aucune d'elles.

Mon premier soin sera de remettre complètement en lutaièrc celte signiCcation générale de mes travaux; die en sera comme le frontispice.

L'indépendance'et l'originaliléderes idées devaient naturellement provoquer la contradiction. C'est alors qu'un second ordre de travaux d'une nouvelle forme el d'un caractère plus pénétrant est venu au secours des premiers. Je veux parler de mes diuours dans les discussions académiqties, où, pendant plus de trente ans, j'ai eu à soutenir des luttes sans précédents, oonlrc les esprits les plus ardents et les plus puissants de l'époque. En présence de ces oppositions violentes, passionnées, où ma personne a reçu maintes fois les atteintes qu'on ne pouvait faire arriver A mes idées, j'ai eu au moins l'occasion de développer, d'éclaircir, de faire mieux comprendre des vérités que leur trop grande concision ou généralité avait souvent rendues peu

H IKUVBES DU DOCTEUn JULSS GrSRIti

accessibles au plus graoïi nombre. Mes principaux (]iscours,J placés ;'i la suite de l'expositioD ni<!'thot]iqiie de mes idi'-i marqueront l'origine, el les défendront contre les contradio leurs nouveaux, comme ils les oui défendues contre mes conUïl^ dicteurs anciens.

VU

Par cela môme que la plupart de mcit travaux ont vu passera b-ois géni^rations, ils se présentent dans des conditions qu'ilJ n'est pas inutile de signaler aux lecteurs d'aujourd'hui. De ceâl travaux, quelques-uns sont peu connus, d'autres ont pu èlrel oubliés, un certain nombre ont été travestis par une critique! malveillante , un plus grand nombre sont entrés dans loi domaine public en perdant, comme les monnaies anciennes, I tout on partie de leur marque originelle. Mieux faire connaître 1 les uns, rappeler les autres, rétablir cens qu'on a travestis, restituer à leur origine ceux qu'on en a détournés, c'est là une 1 œuvre de critique indispensable, mais qui ne sera pas sans! intérêt pour la génération actuelle. Celle sorte de revue con-temporaine aura, en outre, l'avanlage de me taire revivre dans J le présent, et de préparer, en quelque façon, mon bilan pour l'avenir.

Pour donner à cette partie de ma publication tout l'intéièt J dont elle est susceptible, je ne la présenterai pas d'une façon I régulière et didactique. Inspirée par les travaux du jour, mise I en regard des publications les plus récentes, elle réunira, à ] l'attrait de l'impn^vu, le mérite d'une sorte de contrôle inn-ssant ( du présent par le passé.

Cette œuvre d'un demi-siècle, interi'ompue, moi'celêe.diversi- I fiée par les imprévus de cette longue existence de labeur, a donc besoin d'être unlOée et harmonisée dans une publication j régulière el méthodique, comme elle l'était depuis longtemps] dans mon esprit. C'est ce travail que je ne crains pas d'entreprendre aujourd'hui. Je n'ai pas l'espoir, hélas! de retrouver, iJ

(KrVHKS Ur nOCTKUR JULESliUERn, Il

l;i lin de ma cnnii^i'e, la (îénL'i'aUoa (|iii a salué sympaHiiquenitriit iin>s débuis. Le lemps, qui semble iivoir oiiblii- l'auleiir, n'a t,'u<^i-c laissé, autour de lui, de ces amis qui, dès 1830, eocoura- ^'paicnl ses prcmieis nlTorU. Mais à toules.lcs époques il existe des esprits sympatijiques aux travailleurs. Si mes amis du premier Jour nie font au jourd'hiii défaut, J'espère les voir rcmpincf-s ])ar les véritables amis de la scienee, qui ne sont dominés ni par i'nspnt de coterie, ni par de vaines rivalités professionnelles; ceus-là, quoi que l'oa fasse pour les détourner, sont de tous les tfmps et de tous les pays; romme la science elle-même, la race en est impérissable. (Vest A eux, c'est iV ces amis, eomposant la fi-aternilé scientifiquts que je m'adresse aujourd'bui; c'est sous leur patronage que je plarc une entreprise toute scientifique, mais qui n'a pour elle ai le prestige d'un grand nom, ni les privilèges de l'enseignement ollicicl.

Ces indications {générales données, voici ronim<-nt Je compli' réaliser malériellemenl mon entreprise.

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