THÉRAPEUTIQUES DE LA SAIGNÉE ET DU TARTRE STIBIÉ
Ce qu’il nous importe surtout de connaitre dans l’histoire des médicamens, ce n’est par leur action immédiate sur notre économie; mais leur action thérapeutique, à proprement parler; ou leur influence sur la marche et l'issue de nos différentes affections. Aussi, est-ce le but que je me suis surtout efforcé d'atteindre, dans les deux chapitres précédens, à l'égard des émissions sanguines et de l’émétique. J'ai suivi, pour y arriver, une méthode qui me semble à-la-fois naturelle et rigoureuse. Que fallait-il faire, en effet, pour savoir si la saignée a une influence favorable sur la marche de la pneumonie, et connaître le degré de cette influence? Evidemment, rechercher, si, toutes choses égales d’ailleurs, les malades saignés le premier, le deuxième, le troisième, le quatrième jour de l'affection, guérissent plus promptement et en plus grand nombre, que ceux qui ont été saignés plus tard. Il
fallait encore procéder de la même maniere pour apprécier l'influence de l’âge, ou, plus généralement, d’une circonstance quelconque, sur les effets appréciables de la saignée: c'est-à-dire rechercher si les sujets placés dans cette circonstance, guérissaient plus tôt, sous l'influence dela saignée, toutes choses égales d’ailleurs, que ceux qui se trouvent dans des circonstances différentes. Et quant au mécanisme de cette recherche, si je puis me servir de cette expression, il était pour ainsi dire obligé; je devais grouper les sujets qui se trouvaient dans des circonstances semblables, puis ceux qui se trouvaient dans des circonstances un peudifférentes;prendrelamoyenne de la durée de l'affection chez les uns et chez les autres; comparer et conclure.
Cependant, cette méthode, dont la simples exposition devrait suffire pour en démontrer la . nécessité; cette méthode a été critiquée par plus d’un médecin. Voyons si les attaques dirigées contre elle ont quelque fondement, et s’il est possible d'arriver à des résultats rigoureux, à une démonstration quelconque en thérapeutique, sans son secours.
La premiere et, en apparence, la plus grave des objections.faites à la méthode dont il s’agit, c'est qu'il est difficile de réunir un nombre suf-
fisant de cas d’une même maladie, dont on puisse dire qu'ils sont identiques ; surtout si l’on prend garde qu’il n’existe peut-être pas deux cas d’une affection quelconque, absolument semblables.
Sans doute, si, pour que deux cas d’une même maladie aient la ressemblance qui est nécessaire pour les grouper, ils doivent être relatifs à des individus d’un âge parfaitement égal, de force, de stature et d’embonpoint mathématiquement semblables, etc., etc.; si l'affection doit être très exactement à la même époque de sa durée, ou d’une étendue identique (à supposer qu’on puisse la mesurer ); si le mouvement fébrile qui l'accompagne doit être le même, au point que les pulsations artérielles ne soient pas plus nombreuses, même de deux ou detrois, chez un sujet que chez l’autre; si telles sont les conditions de la ressemblance dont il s’agit; il sera à jamais impossible de les troûver réunies; pas plus qu’on ne trouve, sur un même arbre, deux feuilles de forme, de couleur et d'épaisseur exactement semblables. Et, comme la nécessité de réunir des faits semblables, pour les grouper et en conclure rigoureusement, n’est pas douteuse, il s’ensuivrait qu'il n’y aurait, en médecine, que des individualités, qu’il y serait à jamais impossible de s'élever à un fait général quelconque, même
(Cm),
en pathologie; qu'il n’y aurait pas moyen, non plus, de décrire une feuille d'arbre d’une manière générale. L'expérience, heureusement, nous permet d'apprécier la valeur de ces conséquences, et aussi celle de lassertion d’où elles découlent. Une feuille d’arbre étant bien décrite, on peuttoujours la reconnaitre;et les faits généraux de la pathologie une fois bien constatés, on les vérifie tous les jours, dans des circonstances, semblables à celles dans lesquelles se trouvaient les malades de l’histoire desquels on les a conclus. De manière qu’en réalité on peut réunir des faits assez semblables entre eux, pour en tirer des lois que l'expérience vérifie journellement.
Raisonnant & priori, comme l’ont fait les médecins qui se sont déclarés contre la méthode dont il s’agit, et qu’on désigne sous le nom de méthode numérique; on pourrait, on devrait conclure de la diversité des tempéramens, de celle de lataille, de l'intelligence et de beaucoup d’autres circonstances, facilement appréciables chez l'homme; on devrait eonclure des différences non moins considérables relativement aux viscères profondément placés, et à leur action; et soutenir , relativement à l’estomac, par exemple, qu'il faut autant d'espèces d’alimens qu'il y a d’individus. Et néanmoins, l’expérience montre que,
malgré d’assez grandes différences qu’on ne saurait nier, entre les personnes qui se ressemblent le plus; neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sur mille de celles qui diffèrent par l’âge, le sexe, le tempérament, etc., etc., etc., se nourrissent des mêmes alimens, accommodés de la même maniere.
L'expérience montre aussi, et c’est à l’expérience qu'il faut en appeler de tous les raisonnemens, qu’un même médicament administré.
dans une même maladie, à des individus qui offrent de grandes différences d’âge, de force, de tempérament, etc., etc., peut avoir un succès presque constant. Ainsi, les drastiques dans la colique des peintres; le quinquina dans les fievres intermittentes, etc., etc. D’ouil suit, d’une part; que les faits, pour être groupés, n'ont pas besoin d’une ressemblance parfaite ou imaginaire; et de l’autre, que, quand l’action d’un agent thérapeutique est très efficace, elle s'exerce, malgré de nombreuses différences entre ceux qui y sont soumis; différences qui semblent momentanément effacées par la maladie ellemême.
On dira peut-être, relativement au quinquina, que le raisonnement n’est. pas péremptoire, cermédicament ayant été administré, d’après la
supposition faite, dans des maladies intermittentes. Mais qu'importe, relativement au sujet qui nous. occupe, les malades auxquels il a été donné offrant de nombreuses différences, sous le rapport de l’âge, du sexe, du tempérament, dé la force, del’ancienneté de la maladie, etc., etc. ?
S'il n’est pas indispensable de tenir compte de beaucoup de circonstances, pour apprécier, d’une manière générale, l'effet des agens thérapeutiques employés dans le traitement de la colique de plomb et dans celui des fièvres intermittentes; on peut encore s’en abstenir dans le traitement de beaucoup d’autres maladies. Que, par exemple, dans une épidémie quelconque, cinq cents malades, pris indistinctement parmi ceux qui ont été atteints de la maladie régnante, aient été soumis à une espèce de traitement; que cinq cents autres, pris de la même manière, aiént suivi un traitement différent: ne devra-ton pas conclure, s'il est mort un plus grand nombre de malades parmi les premiers que parmi les seconds, que le traitement des premiers était inférieur à celui des autres? On le devra nécessairement; parce que sur un groupe de sujêts aussi considérable, des circonstances semblables se seront nécessairement rencontrées; et tout étant égal de part et d'autre, à part le trai-
tement, la conclusion sera rigoureuse. C’est de cette manière qu'on a procédé dans l’appréciation générale du traitement du choléra asiatique; et personne, excepté peut-être le principal intéressé, n’a trouvé la méthode mauvaise. Je voudrais bien savoir, en effet, comment on s’y serait pris pour savoir à quoi s’en tenir sur ce point, sans compter.
Remarquons d’ailleurs que J’objection faite à la méthode numérique, c’est-à-dire la difficulté ou l'impossibilité de faire des groupes de faits semblables , est la même pour toutes les méthodes qu’on voudrait lui substituer : que c’est précisément a cause de l’impossibilité d’apprécier chaque cas avec une exactitude en quelque sorte mathématique, qu'il faut nécessairement compter ; puisque les erreurs, des erreurs inévitables, étant les mêmes pour deux groupes de malades traités par des procédés différens, ces erreurs se compensent, et peuvent étre négligées, sans altérer sensiblement l’exactitude des résultats.
Une des causes qui s’opposerit à ce que les faits rapprochés soient exactement semblables, c'est, dit-on, la difficulté de fixer le début des maladies , et l'impossibilité de conclure le degré ou la période de l'affection, par sa durée. Je pourrais, pour toute réponse à cette objection,
renvoyer à la remarque qui précède; mais il convient peut-être mieux d'y répondre directement, en peu de mots. Sans doute, il est difficile de fixer le début des maladies, et personne, peutêtre, n’a autant insisté que moi sur ce point. Cependant, cette fixation n’est pas impossible, soit pour les maladies aiguës, soit pour les maladies chroniques; à part quelques sujets peu inteiligens, dont la mémoire est débile, et dont l’histoire doit être considérée comme nulle, sous beaucoup de rapports. Et quant à l'impossibilité de juger le degré d’une maladie par sa durée, cela est parfaitement vrai; maïs qui a dit que ces deux choses fussent les mêmes, et toujours proportionnées l’une à l’autre? N'a-t-on pas, pour mesurer le degré d’une maladie, la violence du mouvement fébrile, la douleur, la dépression des forces? certains symptômes propres à chaque affection? dans la pneumonie, par exemple , la dyspnée, les résultats de l’auscultation et de la percussion, etc., etc.?
J'ajouterai qu'il est encore plus difficile de fixer exactement la fin d’une maladie que son début; qu'il faut cependant bien le faire, quelque méthode qu’on emploie pour arriver à l’appréciation des moyens thérapeutiques ; alors même qu'on rejetterait toute méthode, et qu’on se bor-
(42 nerait à linterprétation vague et incertaine, car elle ne peut être rigoureuse, des faits isolés.
Au sujet des émissions sanguines en particulier, on a encore dit que l’usage de la saignée, non plus que celui des autres agens thérapeutiques, ne peut se prendre dans un sens absolu. Qu'il ait lieu au début, au milieu, ou à la fin d’une pneumonie, par exemple; que la maladie soit légère ou intense, la perte de sang copieuse ou médiocre; vous ne pouvez rien conclure, ajoute-t-on, de ses effets avantageux ou nuisibles; à moins d’avoir bien précisé les motifs qui vous y ont fait recourir, et d’avoir nettemment distingué les signes de son application.
Si, par motifs, on entend qu’un agent thérapeutique quelconque ne peut être mis en usage, avec quelque espoir de succes, que quand on a reconnu que le malade auquel on veut l’appliquer, est dans une situation analogue à celle où se trouvaient des individus qui ont employé cet agent avec avantage; je comprends et je partage cette manière de voir, qui n’est autre chose que lexpérience appliquée à la thérapeutique. Mais si l’on entend par motifs, comme par indications, des considérations à priori; cette maniere de voir est tout-à-fait hypothétique, rentre dans la médecine rationnelle, médecine d'essai, à la-
(98.2 quelle on ne peut recourir que faute de mieux, quand l'expérience n’a pas encore parlé: et je la repousse de toutes mes forces.
Les bases sur lesquelles je crois possible d’établir la valeur des agens thérapeutiques, ont paru si rüuineuses, qu'on s’est étonné de l'excès de confiance qu’elles m'ont inspiré; et on a pénsé que j'aurais évité l'erreur, si j'avais cherché, avant tout, à déméler l'esprit de la science des nombres. Qu'est-ce que le calcul, s’est-on dit? Un instrument qui efface toutes les différences entre les objets auxquels on lapplique, pour les transformer en quantités abstraites et absolues ? (1)
(x) Cette objection et celles’ qui précèdent, ont été reproduites par un médecin dont je ne cite pas le nom , dans la crainte de paraitre exercer une vengeance qui est bien loin de ma pensée. Ce médecin a dit : « En invoquant l’inflexibilité de l’arithmétique pour se
«soustraire aux empiétemens de l'imagination, on commet contre « le bon sens la plus grave erreur; comme si l’on pouvait addition- « nér ‘ensemble des fleurs, des maisons, des oiseaux ; puis du total «<‘extravagant qu’on aurait, soustraire des poissons et des fruits! » C'est-à-dire que rapprocher un cäs de pnéumonie , d’un autre cas de la même affection, qui paraît aussi grave, chez des sujets qui se trouvent d’ailleurs dans des circonstances semblables, 'en a pparence mais qui peuvent différer un peu , en réalité ; c’est comme :si l’on rapprochait une fleur d’une maïson! A quelle classe de lecteurs
l’auteur a-t-il donc cru s'adresser?
Je répondrai à cela que le calcul employé comme je le fais, n’efface pas les différences; qu’il les suppose; qu'il se borne à réunir des unités semblables, pour les comparer ensuite à des unités pareilles, soumises à des influences un peu différentes; qu'après tout, si, comme il à été dit plus haut, il arrive nécessairement qu'on réunisse quelquefois des faits dont la ressemblance n’est pas exacte; l'erreur se retrouvant dans tous les groupes de faits, tout est égal de part et d'autre; et la comparaison peut avoir ‘ lieu, entre plusieurs groupes, sans que la vérité des résultats en soit altérée.
Après cette ohjection, en viennent deux autres analogues et qui se réfutent d’elles-mêmes.
D'ailleurs, que la méthode numérique ait des ennemis, c’est une chose toute simple et-qu’il était facile de prévoir ; car quelle proposition a l’unanimité en sa faveur, à part les axio- mes? Heureusement pour l’avenir de la science, la méthode nu- * mérique est considérée, par les hommes les plus expérimentés, comme un moyen nécessaire , dans la détermination des faits généraux de médecine; et les attaques qu’on essaie de lui porter n’y feront rien; car elles ne peuvent avoir pour auxiliaires que la répugnance, si naturelle malheureusement, pour les longs travaux; et il suffit que cette répugnance soit vaincue par quelques hommes laborieux, pour que la science fasse des progrès. J’ajouterai que la nécessité de la méthode numérique ne pouvait être complètement démontrée, que par les objections de ses adversaires; que ceux-ci travaillent réellement à son établissement.