THÉRAPEUTIQUES DE LA SAIGNÉE ET DD TARTRE STIBIÉ
Ce qu’il nous importe surtout de connaître dans l’histoire des médicamens, ce n’est par leur action immédiate sur notre économie; mais leur action thérapeutique, à proprement parler; ou leur influence sur la marche et l’issue de nos différentes affections- Aussi, est-ce le but que je me suis surtout efforcé d’atteindre, dans les deux chapitres précédons, à l’égard des émissions sanguines et de l’émétique. J’ai sûivi, pour y arriver, une méthode qui me semble à-la-fois naturelle et rigoureuse. Que fallait-il faire, en effet, pour savoir si la saignée a une influence favorable sur la marche de la pneumonie, et connaître le degré de cette influence? Evidemment, rechercher, si, toutes choses égales d’ailleurs, les malades saignés le premier, le deuxième, le troisième, le quatrième jour de l’affection, guérissent plus promptement et en plus grand nombre , que ceux qui ont été saignés plus tard. Il
feillait encore procéder de la même manière poup apprécier l’influence de l’âge, ou, plus généralement, d’une circonstance quelconque, sur les effets appréciables de la saignée: c’est-à-dire rechercher si les sujets placés dans cette circonstance, guérissaient plus tôt, sous l’influence de la saignée, toutes choses égales d’ailleurs, que céux qui se trouvent dans des circonstances différentes. Et quant au mécanisme de cette recherche, si je puis me servir de cette expression, il était pour ainsi dire obligé; je devais grouper les sujets qui se trouvaient dans des circonstances semblables, puis ceux qui se trouvaient dans des circonstances U n peu différentes; prendre la moyenne de la durée de l’affection chez les uns et chez les autres ; comparer et conclure.
Cependant, cette méthode, dont la simple exposition devrait suffire pour en démontrer la nécessité; cette méthode a été critiquée par plus d’un médecin. Voyons si les attaques dirigées contre elle ont quelque fondement, et s’il est possible d’arriver à des résultats rigoureux, à une démonstration quelconque en thérapeutique, sans son secours.
La première et, en apparence, la plus grave des objections faites à la méthode dont il s’agit, c’est qu’il est difficile de réunir un nombre suf-
fisant de cas d’une même maladie, dont on puisse dire qu’ils sont identiques ; surtout si l’on prend garde qu’il n’existe peut-être pas deux cas dune affection quélconque, absolument semblables.
Sans doute, si, pour que deux cas d’une même maladie aient la ressemblance qui est nécessaire pour les grouper, ils doivent être relatifs à des individus d’un âge parfaitement égal, de force ^ de stature et d’embonpoint mathématiquement semblables, etc., etc.; si l’affection doit être très exactement à la même époque de sa durée, ou d’une étendue identique ( à supposer qu’on puisse la mesurer); si le mouvement fébrile qui l’accompagne doit être le même, au point que les pulsations artérielles ne soient pas plus nombreuses, même de deux ou de trois, chez un sujet que chez l’autre ; si telles sont les conditions de la ressemblance dont il s’agit; il sera à jamais impossible de les trouver réunies; pas plus qu’on ne trouve, sur un même arbre, deux feuilles de forme, de couleur et d’épaisseur exactement semblables.. Et, comme la nécessité de réunir des faits semblables, pour les grouper et en conclure rigoureusement, n’est pas douteuse, il s’ensuivrait qu’il n’y aurait, en médecine, que des individualités; qu’il y serait à jamais impossible de s’élever à un fait général quelconque, même
en pathologie; qu’il n’y aurait pas moyen, non plus, de décrire une feuille d’arbre d’une manière générale. L’expérience, heureusement, nous permet d’apprécier la valeur de ces conséquences , et aussi celle de l’assertion d’où elles découlent. Une feuille d’arbre étant bien décrite, on peut toujours la reconnaître; et les faits généraux de la pathologie une fois bien constatés, on les vérifié tous les jours, dans des eirconstances, semblables à celles dans lesquelles se trouvaient les malades de l’histoire desquels on les a conclus. De manière qu’en réalité on peut réunir des faits assez semblables entre eux, pour en tirer des lois que l’expérience vérifie journellement.
Raisonnant à priori, comme l’ont fait les médecins qui se sont déclarés contre la méthode dont il s’agit, et qu’on désigne sous le nom de méthode numérique; on pourrait, on devrait conclure de la diversité des tempéramens, de celle de la taille, de l’intelligence et de beaucoup d’autres circonstances, facilementappréciables chez l’homme; on devrait conclure des différences nOn moins considérables relativement aux viscères profondément placés, et à leur action; et soutenir, relativement à l’estomac, par exemple, qu’il faut autant d’espèces d’alimens qu’il y a d’individus. Et néanmoins, l’expérience montre que.
malgré d’assez: grandes différences qu’on ne saurait nier, entre les personnes qui se ressemblent le plus; neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sur mille de celles qui diffèrent par l’age , le sexe, le tempérament, etc., etc., etc., se nourrissent des mêmes alimens, accommodés- de la même manière.
L’expérience montre aussi, et c’est à l’expérience qu’il faut en appeler de tous^ les raisonnemens, qu’un même médicament administré dans une même maladie, à des individus qui offrent de grandes différences d’âge, de force, de tempérament, etc., etc., peut avoir un succès presque constant. Ainsi, les drastiques dans la colique des peintres; le quinquina dans les fièvres intermittentes, etc., etc. D’où il suit, d’une part; que les faits, pour être groupés, n’ont pas besoin d’une ressemblance parfaite ou imaginaire; et de l’autre, que, quand l’action d’un agent thérapeutique est très efficace, elle s’exerce, malgré de nombreuses différences entre ceux qui y sont soumis ; différences qui semblent, momentanément effacées par la maladie elle^ même.
On dira peut-être, relativement au quinquina,, que le raisonnement n’est pas péremptoire,, ce médicament ayant été administré, d’après la
supposition faite, dans des maladies intermittentes. Mais qu’importe, relativement au sujet qui nous occupe, les malades auxquels il a été donné offrant de nombreuses différences, sous le rapport de l’âge, du sexe, du tempérament, de la force, de l’ancienneté de la maladie, etc., etc. ?
S’il n’est pas indispensable de tenir compte de beaucoup de circonstances, pour apprécier, d’une manière générale, l’effet des agens thérapeutiques employés dans le traitement de la colique de plomb et dans celui des fièvres intermittentes ; on peut encore s’en abstenir dans le traitement de beaucoup d’autres maladies. Que, par exemple, dans une épidémie quelconque, cinq cents malades, pris indistinctement parmi ceux qui ont été atteints de la maladie régnante, aient été soumis à une espèce de traitement; que cinq cents autres, pris de la même manière, aient suivi un traitement différent: ne devra-ton pas conclure, s’il est mort un plus grand nombre de malades parmi les premiers que parmi les seconds, que le traitement des premiers était inférieur à celui des autres? On le devra nécessairement ; parce que sur un groupe de sujets aussi considérable, des circonstances semblables se seront nécessairement rencontrées; et tout étant égal de part et d’autre, à part le trai-
tement, la conclusion sera rigoureuse. C’est de cette manière qu’on a procédé dans l’appréciation générale du traitement du choléra asiatique; et personne, excepté peut-être le principal intéressé, n’a trouvé la méthode mauvaise. Je voudrais bien savoir, en effet, comment on s’y serait pris pour savoir à quoi s’en tenir sur ce point, sans compter.
Remarquons d’ailleurs que l’objection faite à la méthode numérique , c’est-à-dire la difficulté ou l’impossibilité de faire des groupes défaits semblables , est la même pour toutes les méthodes qu’on voudrait lui substituer ; que c^est précisément à cause de Vimpossibilité â’apprécier chaque cas avec une exactitude en quelque sorte mathématique f qu^il faut nécessairement compter; puisque les erreurs y des erreurs inévitables étant les mêmes pour deux groupes de malades traités par des procédés différonsp ces erreurs se compensent, et peuvent être négligées, sans altérer sensiblement Vexactitude des résultats.
Une des causes qui s’opposent à ce que les faits rapprochés soient exactement semblables, cest, dit-on, la difficulté de fixer le début des maladies, et l’impossibilité de conclure le degré ou la période de l’affection, par sa durée. Je pourrais, pour toute réponse à cette objeetion,
renvoyer à la remarque qui précède ; mais il convient peut-être mieux d’y répondre directement, en peu de mots. Sans doute, il est difficile de fixer le début des maladies, et personne, peutêtre, n’a autant insisté que moi sur ce point. Cependant, cette fixation n’est pas impossible, soit pour les maladies aiguës, soit pour les maladies chroniques; à part quelques sujets peu intelligens, dont la mémoire est débile, et dont l’histoire doit être considérée comme nulle, sous ^ beaucoup de rapports. Et quant à l’impossibilité de juger le degré d’une maladie par sa durée, cela est parfaitement vrai ; mais qui a dit que ces deux choses fussent les mêmes, et toujours proportionnées l’une à l’autre ? ]N’a-t-on pas, pour mesurer le degré d’unejnala^ie, la violence du mouvement fébrile, la douleur, la dépression des forces? certains symptômes propres à chaque affection? dans la pneumonie, par exemple, la dyspnée , les résultats de l’auscultation et de la percussion, etc., etc. ?
J’ajouterai qu’il est encore plus difficile de fixer exactement la fin d’une maladie que son début; qu’il faut cependant bien le faire, quelque méthode qu’on emploie pour arriver à l’appréciation des moyens thérapeutiques ; alors même iju’on rejetterait toute méthode, et qu’on se bor-
lierait à l’interprétation vague et incertaine, car elle ne peut être rigoureuse, des faits isolés.
Au sujet des émissions sanguines en particulier, on a encore dit que l’usage de la saignée, non plus que celui des autres agens thérapeutiques , ne peut se prendre dans un sens absolu. Qu’il ait lieu au début, au milieu, ou à la fin d’une pneumonie, par exemple; que la maladie soit légère ou intense, la perte de sang copieuse ou médiocre; vous ne pouvez rien conclure, ajoute-t-on , de ses effets avantageux ou nuisibles; à moins d’avoir bien précisé les motifs qui vous y ont fait recourir, et d’avoir nettemment distingué les signes de son application.
Si, par motifs, on entend qu’un agent thérapeutique quelconque ne peut être mis en usage, avec quelque espoir de succès, que quand on a reconnu que le malade auquel on veut l’appliquer, est dans une situation analogue à celle où se trouvaient des individus qui ont employé cet agent avec avantage; je comprends et je partage cette manière de voir, qui n’est autre chose que rexpérjence appliquée à la thérapeutique. Mais si l’on entend par motifs, comme par indications, des considérations à priori • cette manière de voir est tout-à-fait hypothétique, rentre dans la inédecine rationnelle, médecine d’essai, à la-
quellë on ne peut recourir que faute de mieuxj quand l’expérience n’a pas encore parlé : et je la repousse de toutes mes forces.
Les bases sur lesquelles je crois possible d’établir la valeur des agens thérapeutiques, ont paru si ruineuses, qu’on s’est étonné de l’excès de confiance qu’elles m’ont inspiré; et on a pensé que j’aurais évité l’erreur, si j’avais cherché, avant tout, à démêler l’esprit de la science des nombres. Qu’est-ce que le calcul, s’est-on dit? Un instrument qui efface toutes les différences entre les objets auxquels on l’applique, pour les transformer en quantités abstraites et absolues ? (i)
(i) Cette objection et celles qui précèdent, ont été reproduites par un médecin dont je ne cite pas le nom, dans la crainte de paraître exercer une vengeance qui est bien loin de ma pensée. Ce médecin a dit : « En invoquant l’inflexibilité de l’arithmétique pour se « soustraire aux empiétemens de l’imagination, on commet contre « le bon sens la plus grave erreur; comme si l’on pouvait addition- « ner ensemble des fleurs, des maisons, des oiseaux ; puis du total « extravagant qu’ôn aurait, soustraire des [poissons et des fruits! » C’est-à-dire que rapprocher un cas de pneumonie , d’tm antre cas de la même affection, qui paraît aussi grave, chez des sujets qui se trouvent d’ailleurs dans des circonstances semblables, en apparence^ mais qui peuvent différer un peu, en réalité ; c’est comme si l’on rapprochait une fleur d’une maison ! A quelle classe de lecteul's l’auteur a-t-il donc cru s’adresser?
Je répondrai à cela que le calcul employé comme je le fais, n’efface pas les différences; qvfil les suppose ^ qu’il se borne à réunir des unités semblables, pour les comparer ensuite à des unités pareilles, soumises à des influences un peu différentes; qu après fout, si, comme il a été dit plus haut, il arrive nécessairement qu’on réunisse quelquefois des faits dont la ressemblance n’est pas exacte ; l’erreur se retrouvant dans tous les groupes de faits, tout est égal de part et d’autre; et la comparaison peut avoir lieu, entre plusieurs groupes, sans que la vérité des résultats en soit altérée.
Après cette objection, en viennent deux autres analogues et qui se réfutent d’elles-mêmes.
D’ailleurs, que la méthode numérique ait des ennemis, c’est une chose toute simple et qu’il était facile de prévoir ; car quelle proposition a l’unanimité en sa faveur, à part les axiomes? Heureusement pour rayenir de la science ^ la méthode numérique est considérée, par les hommes les plus expérimentés, comme un moyen nécessaire, dans la détermination des faits généraux de médecine; et les attaques qu’on essaie de luijporter n’y feront rien; car elles ne peuvent avoir pour anxiliaires que la répugnance, si naturelle malheureusement, pour les longs travaux; et il suffit que cette répugnance soit vaincue par quelques hommes laborieux, pour que la science fasse des,progrès. J’ajouterai que la nécessité de la méthode numérique ne ,pouvait être complètement démontrée, que par les objections de ses adversaires,; que ceux-ci travaillent réellement à sop établissement.
Eîi définitive, c’est par les résultats qu’on peut apprécier la valeur des méthodes: on s’occupe depuis des siècles de la thérapeutique , et la thérapeutique est dans l’enfance. Il v a donc à, faire autre chose que ce qu’on a fait jusqu’ici : et comme les homnaes habiles n’ont jamais manqué à la science; c’est à la méthode, ou plutôt au, manque de toute méthode, qu’il faut s’en prendre de l’état actuel de la thérapeutique. Qu’on,veuille bien mettre à lobservationle soin et le temps qu’elle réclame ; qu’ensuite on. analyse les faits rigoureusement; pour s’en rendre compte; et (il est impossible d’y parvenir sans les grouper, sans les compter); et la thérapeutique fera des pas , non moins assurés que les autres parties de la science.
Mais il y,a eu jusqu’ici tant de fluctuation en médecme; l’observation a été généralement si imparfaite; ce qu’on appelait ses résultats, si variable, si souvent démenti par les faits; on est si peu accoutumé à , voir rexpérience vérifier ce qui est dans les livres, qu’on dira peut-être que cette science que je fais si sûre avec mes chiffres, cette science abandonnera le praticien au lit du malade. Sans doute la science abandonnera le médecin, s’il en fait une mauvaise applimcation; ais comment pourrait-elle l’abandon-
uer, s’il l’emploie avec discernement; la science , l’entends la vraie science, n’étant que le résumé des faits particuliers. Et en preuve de la vente de ces propositions, je rappellerai au lecteur que les résultats auxquels j’étais arrivé, au moyen de la méthode numérique,il y a six ans, relativement à l’effet’des émissions sanguines dans les maladies aiguës; ces résultats ont été conarmés depuis, par l’analyse de faits nouveaux recueillis à l’hôpital de la Pitié. J’ajouterai qu’un jeune médecin !aborieux,pd. Bachelier, a publié en i83a,dans
sa Dissertation inaugurale, des faits qui confirment tout ce que j’ai dit et observé au sujet des émissions sanguines : et ces t^oïncidences ne pouvant être attribuées au hasard, elles dépor sent, en définitive, en faveur de la méthode au moyen de laquelle on y a été conduit.
Les objections faites à la méthode numérique appliquée à la thérapeutiqueV sont dohc'sans fondement; la thérapeutique ne peut marcher sans el le Et dire que cette méthode n’est pas nécessaire pour avancer sûrement 'dans son étude ; c est nîèr la nécessité de grouper les faits d’après leur ressemblance, puis de les nomlirer, pour se rendre compte de l’action des agens thérapeutiques; car en définitive compter n’a pas d’autre but; c’est aussi montrer une' bien grandè préoccupation,
et oublier ce qu’on fait tous les jours. En effet, quand des médecins sont appelés près d’un malade pour lui donner des soins, et qu’après être tombés d’acCofd sur lè caractère et l’espèce de l’affection, ils en viennent au traitement; si l’ün d’eux ne partage pas l’avis de ses confrères sur l’utilité des moyens proposés ; que fait-il pour faire prévaloir son seritiment? Il ne s’appuie pas (je parle des praticiens expérimentés) sur des raisons théoriques , sür des considératibns àpriéri, qui ne persuaderaient personne; il motive sa préférence pour les moyens qu’il indique, sur ce qu’il les a vus plus souvent suivis ) de Succès que l’emploi des moyens proposés.’ é’est-à-dire qu’il argumente comme s’il avait compté, sans l’avoir fait, j’en conviens; et cette argumentation est l’aveu tacite, où la preuve, quon ne peut constater ractidfa d’un agent thérapeutique, qu’en recherchant si, dans des cireonstances déterminées et èn apparence semblables, il n’est pas plus souvent donné avec succès que tout autre. '
^ On dira peut-être que si la méthode dont il s agit peut montrer que telle ou telle thérapeutique est généralement meilleure qu’une autre, elle ne dit pas comment tel individu atteint de pneumonie, par exemple, et traité de la même
manière que son voisin, qui paraît dans des circonstances analogues; comment cet individu guérit beaucoup plus lentement que le dernier. Je réponds à cela que l-avantage reconnu à la méthode'numérique est déjà fort grand , .et ne saurait être obtenu par un autre moyen, que quand des malades qu’on croyait dans des cirçonstances semblables,^guérissent après- des espaces de temps très inégaux, quoique traités de la même manière; cela provient nécessairement de ce que la ressemblance qu’on avait cru remarquer, n’était pasexacte; que c’est une nouvelle raison d’étudier les malades avec un grand soin,afin de pouvoir constater nettement les ressemblances et les dissemblances qu’ils présentent. Mais pour savoir si ces dissemblances ont la valeur qu’on serait tenté de leur attribuer, si elles ont réellement une infliience marquée sur l’action des médicamens, si elles expliquent l.a différence observée dans la durée de lamaladie; évidemment il faut mettre d’un côté tous les cas où les dissemblances, non aperçues d’abord, existent ; de l’autre, ceux où elles n’existent pas ; compter les uns et les autres : et si la durée de la maladie de chaque sujet d’un même groupe offre des différences moindres que celles dont il a été question , additionner ces durées, en prendre }a moyenne,
puis la comparer k celle des groupes opposés. C’est-à-dire qu’il faut encore compter. Jusque-là évidemment, ou avant que les faits semblables soient réunis, comptés, etc.; ily a à peine quelques probabilités en faveur de telle ou telle opinion.
Oui, je ne crains pas de le dire, et le lecteur attentif partagera ma conviction : entre celui qui compte les faits, groupés d’après leur ressemblance, pour savoir à quoi s’en tenir sur la valeur des agens thérapeutiques, et celui qui ne compte pas ; tout en disant, p/us ou moins, rate ou fréquent', il y a la différence de la vérité à l’erreur; d’une chose claire et vràimènt scientifique, à une chose vague et sans valeur; car quelle place donner dans la science à ce qui est vague ?
Personne ne nie la nécessité d’un nombre de faits considérable, pour s’élever à la connaissance du meilleur traitement d’une maladiè quel-conque ; mais à quoi J)on si Von ne compte ?
On va plus loin ; on s’élève contre la méthode numérique , parce que le nombre de faits sur lesquels elle opère est toujours borné, et que pour avoir toute la valeur qu’on lui suppose, il faudrait, dit-on, qu’elle agît sur une masse d’observations beaucoup plus considérable que celle qu’un même observateur peut recueillir. Mais cette objection est un des argumens les plus forts
en faveur de la nécessité de la méthode numérique j puisque chaque observateur venant à compter, des membres bornés ajoutés àdes npmr bres bornés, finiront par donner des npinbres si considérables, que la loi ou même le chiffre de la loi qui sera l’expression de ces faits ainsi accumulés, sera nécessairement d’une exactitude rigoureuse. -
On parle sans cesse de l’expérience des siècles ien médecine ; mais comment cette expérience peut-elle être une réalité, si ceux qui écrivent^ au lieu de lire, j’ai souvent vu, j’ai rarement vu ; n’ont pas dit, j’ai vu tant et tant de foisŸ Alors, en effet, l’expérience d’un homme pourrait s’ajouter à celle d’un autre homme» Mais le moyen d’ajouter rexpérience de celm qui a dit plus, moins, rarement eu fréquemment; à l’expérience de celui qui s’est aussi bCrné à dire, plus ou moins rarement ou fréqemment?
Imaginez des milliers d’auteurs ayant suivi cette dernière marche, c’est comme si vous n’en aviez qu’un; et, sous beaucoup de rapports,, comme si vous n’en aviez pas du tout» Si dune il y a moyen de recueillir Vexpérience des siècles en thérapeutique, ce ne peut être qrC’en employant la méthode numérique.
Bientôt sans doute celte proposition sera mon-
fS? )
jiâie courante; et alors il ne sera plus question du tact médical, de cette espèce de faculté divinatoire des médecins. Un ouvrage quelconque ne sera plus le développement unique d’une idée, pu un roman; mais l’analyse d’une série de faits plus ou moins nombreux, exacts, détaillés ; afin qu’ils puissent réppndrè au plus grand nombre possible de questions : et la thérapeutique pourra être une science; mais alors seulement.
Terminons ce qui concerne l’examen de la méthode^ en jetant un conp-d’œil rapide sur les ouvrages de quelques-uns des auteurs qui se sont occupés de la saignée spécialement. Un petit nombre de citatioiîs suffira pour montrer la marche qu’ils ont suivie ; pour savoir si quelques-uns des points nombreux qu’ils ont traités, ont été mis par eux hors de doute ; et si la méthode que j’ai exposée n’était pas le seul moyen de résoudre les problèmes qu’ils ont agités. Les ouvrages sur lesquels je vais appeler un instant l’attention du lecteur, sont ceux de Quesnay, de Fauchier, de Fréteau , de Vieusseux, et de M. Polinière.
Quesnay (^\)covcïxnQi\ce par faire remarquer que
41) Traité deseffetset deVusage de la saignée, un vol. in-12, -.7-70..
l’expérience a fait apercevoir, en gros. Futilité de la saignée dans plusieurs maladies: mais que l’expérience est si équivoque sur les succès de ce remède^ que les praticiens^ pensent différemment dans les différèns cas; que tous néanmoins réclament l’expérience^ pour appüyerleurs différentes opinions et les différentes théories qu’ils se sont formées afin d’expliquer les effets de là saignée, etc,, etc. (pag. 2 ).
Ces remarques qui étaient vraies du temps de Quesnay, le sont malheureusement encore aujourd’hui. Mais au lieu de chercher comment l’expérience est fautive, si l’on ne décorerait pas du mot expérience quelque chose qui n’y ressemblerait nullement, ou qui n’en serait que l’ombre; l’auteur conclut tout simplement de ses remarques, que l’expérience qui nous conduit dans les routes ténébreuses de la pratique, est un guide infidèle (pag. 3 et 4); que si l’on n’a pu établir une doctrine sûre et précise, relativement à l’usage de la saignée, c’est qu’on n’a eu, sur ses effets généraux et primitifs, que des idées très vagues e't très obscures (pâg. 5).
Conséquemment à cette manière de voir, il cherche à démontrer par une multitude de raisonneraens, qui n’ont pour base que quelques faits observés dans l’ordre physique, que les ef-
fets primitifs de la saignée (d’où dépendent tous ceux que ce remède produit dans les maladies) se réduisent à trois : l’évacuation, la spoliation et la dimotion : d’où de nombreuses indications encore moins sûres que l’expérience aveugle des praticiens, dont Qùesnay parle avec tant de mépris. Car de démonstrations directes, pas l’ombre; on dirait même qu’il se croirait déshonoré de l’essayer. Et l’on ne s’étonne pas qu’aprèsavoir nié la révulsion et la dérivation, en vertu des effets généraux de la saignée , sans daigner recourir aux faits ; on ne s’étonne pas de cette espèce de fatuité, avec laquelle il s’écrie : « La dé- « couverte de la circulation du sang a fait dispa- K raître ces chimères qui en imposaient aux (c grands maîtres. Un examen plus rigoureux des a lois de cette circulation, dissipera enfin le reste « des préjugés que l’on a encore aujourd’hui, sur « la saignée dérivative et révulsive» (pag- 3a3).^ Il né s’agit pas ici de savoir si les effets révulsifs ou dérivatifs, attribués à la saignée, sont réels ou imaginaires; mais on conviendra, qu’invoquer les lois de lâ circulation pour décider ce point de fait, c’est, tout juste, faire l’inverse de ce qu’il convient de feire dans les sciiences, où la théorie, les faits généraux si l’on veut, ne peuvent être que la conséquence des faits particu-
liers. Malheureusement Quesnay n’a pas d’autre manière de procéder, et l’expérience incomplète des praticiens n’est pas au-dessous de ses paroles, assurément.
D’ailleurs les doctrines de la révulsion et delà dérivation n’ont été omises par aucun des auteurs dont il a été fait mention : tous les ont abordées; Polinière et Fauchier pour les nier; Fréteau et Vieusseux pour les admettre.
Dans ce conflit d^opinions opposées, que faire pour savoir a quoi s’en tenir sur le point en litige? N’imiter en rien la manière des auteurs que je viens de nommer; ne pas nier la doctrine de la dérivation et de la révulsion à priori, comme l’ont fait Quesnay et Fauchier; né pas suivre l’exemple de leurs antagonistes, en citant quelques observations à l’appui de ces doctrines ; puisqu’on pourrait en citer de favorables à une manière de voir opposée. Mais rassembler le plus grand nombre de faits possible, non choisis, admis indistinctement, pourvu qu’ils soient exacts; relatifs à des individus atteints de la meme affection ; dont les uns auraient été saignés le plus près possible du siège du mal; les autres, dans le point le plus éloigné : analyser tous ces faits; tenir compte de l’âge, du sexe, de la force des individus; puis voir si, sur un nombr&déter-
miné de malades saignés près du siège du mal * l’affection a marché plus rapidement vers la guérison, ou a eu plus souvent une terminaison funeste,, que chez un autre groupe de sujets saignés le plus loin possible du siège de la maladie. Et alors, évidemment, l’analyse une fois terminée, laquestion sera décidée, si les faits sont assez nombreux. Comment, en effet, résoudre le problème dont il s’agit, d’une manière nettè, en suivant une autre marche ?
, Fauchier (i), dont rouvrage sur les indications de la saignée fut couronné par la Société de médecine de Tubingen, en 1807; Fauchier ^ après avoir indiqué les principaux points qu’il se propose de traiter, remarque qu’ils appartiennent tous à la médecine clinique; que tous doivent être, pai* cette raison^ décidés par la seule expérience (pag. 1 a). Et quelques pages plus loin, oubliant cette, profession de foi,- il nie les doctrines de la dérivation et de la révulsion, parce qu’il les croit en désaccord avec les lois de la circulation (pag. 21). C’est-à-dire qu’il suit la marche de Quesnay qui, du moins, avait apprécié, à sa
(l) Nouvelles iudicutions de la saignée^ i Toî. in-8’.-
juste valeur, ce que les médecins de son temps appelaient l’expérience ; tandis que Fauchier, croyant cette expérience suffisante, s’est borné à en être L’écho; en donnant, à-peu-près exclusivement, pour préceptes, les usages les plus universellement reçus de son temps : car son ouvrage n’est réellement pas autre chose. Toutefois, et qu’on ne l’oublie pas, car cela marque, l’esprit du temps ; cet ouvrage fut couronné par une Société de médecine..
Du reste, comme pour prévenir toute espèce de doute sur la manière dont il entend l’expérience appliquée à la thérapeutique, Fauchier cherche, à l’exemple de Quesnay, à déterminer les effets généraux de la saignée; et il conclut de son travail, que les cas dans lesquels on doit ordonner les émissions sanguines, soat ceux : i° de, pléthore; 2 “ de trop grande fréquence et d’excès de force dans les contractions du cœur; 3 “ de, tension,vicieuse des solides; 4 “ d’excès de force; 5° de température augmentée (pag. 70 ).
Ces principes posés, l’auteur en déduit sans peine, les cas dans lesquels la saignée doit être pratiquée; prenant, comme je l’ai déjà fait remarquer, par rapport à Quesnay, les choses à rebours. Car, dans les sciences d’observation les faits ou les principes généraux ne peuvent
être que la conséquence des faits particuliers bien et dûment appréciés; en sorte que, pour déterminer, en général, les cas dans lesquels la saignée est applicable, Fauchier aurait dû commencer par l’étudier Adius chaque maladie en particulier; non pas, a la vérité, d’une manière vagUe; mais rigoureusement : travail immense,qui exigerait la vie de plusieurs Hommes laborieux.
On sent de reste, qu’un homme qui met tant dé confiance dans les considérations àjprîor», ne peut pas se montrer bien difficile pour les faits particuliers. Aussi, Fauchier, après avoir combattu généralement les opinions de quelques médecins qui rejettent la saignée, dans certains cas ou il la croit nécessaire, Fauchier, pour appuyer sa manière de voir, cite les faits suivans, que je rapporte sans les abréger :
« Ainsi, parce que madame G. J., attaquée 0 d’une' pneumonie vraiment inflammatoire, « avait soixante-dix ans, son médecin refuse de c< la saigner, et elle meurt au quatrième jour. « G. J., atteint de la même maladie, n’est pas « saigné, parce que le médecin n’est appelé que « le cinquième jour ;,et la maladie se termine par « une vomique. Une dame, attaquée d’une an- « gine inflammatoire, n’est pas saignée ou ne « l’est que très peu, parce que les menstrues
« coulent; et elle meurt suffoquée! etc., etc. » (pag. 169 ). Quels faits! quelle logique! Car on voit tous les jours périr d’une inflammation, des individus largement saignés ; et pour que les citations de Fauchier eussent quelque valeur (à supposer son diagnostic exact), il faudrait que le traitement antiphlogistique, plus où moins énergique, fut toujours couronné de succès dans rinflamftîation. V :(
Abordant un pèu plus loin les indications que présente la fièvre jaune; « si, dit l’auteur, tous « ceux qui ont vu la fièvre jaune, étaient d’aé- « cord sur sa marcheses symptômes, ses effetsi « nous pourrions alors connaître sa naturé) et n nous décider pour la saignée ou la rejeter, etc! » (pàg. ü ia). Gest-à-dire que , dans tout le cours de son ouvrage, Fauchier procède à comme l’ont fait d’ailleurs, jusqü’ici! les hommes les plus habiles, qui ont considéré la thérapeutique Comme un simple corOllairè de la pathologie. Ft qu’en estdl résulté? Qu’aujourdhüi en ^ Gore^ les médecins réstent divisés sur des questions importantes, comme la dérivation ét la révulsion ; questions qU’ils cherchent principalement
à résoudre par voie d’induction, ou à priori; et qu’ils ne-sont guère d’accord que sûr les points qu ds admettent sans!examen, ou comme établis
par un usage immémorial, qui n’a guère en sa faveur que le temps.
Fréteauij) ne procède pas autrement que ses devanciers; son point de départ est le même.
Comme eux, il fait découler les indications de la saignée, pour chaque maladie, de ses effets généraux qn’il croit avoir constatés. Méthode excellente, s’il s’agissait de faire des essais j mais qui nous ramène aux premiers temps de la thérapeutique; puisqu’elle ne peut conduire qu’à des probabilités, et non à des résultats certains.
Quoi qu’il en soit, un des premiers préceptes de l’auteur, c’est qu’il faut prendre pour guide les mouvemens de la nature. Mais la justesse de ce précepte que les médecins se sont transmis d âge en âge, n’en est pas mieux démontrée pour cela (pag. 9}. Car s’il signifi® quelque chose, c est sans doute que si des hémorrhagies , par exemple, ont lieu tlans une affection quelconque, par certaines voies, il faut chercher à les faire naître par les mêmes voies, ou les suppléer artificiellement. Mais pour que futilité de cette prati-
(i) Traité élémentaire sur Vemploirai^onné et méthodique des émissions sanguines, avec application des principes à chaque maladie-,.0^-
que fut, je ne dirai pas démontrée, mais seulement probable; il faudait avoir montré, non par quelques faits, mais par une série de faits assez considérable, que les sujets chez lesquels ces hémorrhagies ont lieu, guérissent plus vite, ou en plus grand nombre, toutes choses égales d’ailleurs, que ceux qui n’en ont pas eu.||Et où se
trouve cette démonstration ? En l’admettant d’ailleurs, on n’aurait, comme je viens de le dire, que des probabilités sur l’efficacité de la saignée. Car, qui peut assurer, indépendamment de l’expérience, que l’effet résultant d’une perte de sang par la lancette ou par les sangsues, sera exactement le même que celui qui serait la suite d’une hémorrhagie spontanée ? Les auteurs qui ont donné le précepte que j’examine, u’ont-ils pas dit eux-mêmes que quelques gouttes de sang rendues par le nez, étaient souvent suivies de plus de soulagement que des saignées copieuses?
Après avoir combattu les objections faites à la doctrine de la dérivation et de la révulsion, nous développerons, dit Fréteau, une foule de préceptes fondés sur les autorités les plus respectables; propres d’ailleurs à concilier toutes les opinions (pag. 19).
On s étonnera, sans doute, qu’on ait pu, au dix-neuvième siècle, invoquer l’autorité, dans
une science d’observation ; sans remarquer que ce qu’on appelle l’expérience, aujourd’hui même, c’est encore l’autorité. En effet, sur quoi se fondent les auteurs les plus renommés pour la sagesse de leurs préceptes? si ce n’est sur la pratique de leurs devanciers, dont rexcellence n’est nullement prouvée, et dont les résultats ne peuvent pas être considérés, par cette raison, comme ceux de l’expérience à proprement parler. Car l’expérience véritable, comme je l’ai dit ailleurs, et comme on peut s’en convaincre par ce qui précède; l’expérience véritable en médecine, ne ' peut résulter que de l’analyse exacte de faits nombreux, bien constatés, classés d’après leur ressemblance, comparés avec soin, et comptés. Et de combien de maladies le traitement a-t-il été étudié ainsi? Qu’on ne Foublie donc pas à l’avenir : si l’expérience, si justement flétrie par Quesnay, est un guide incertain dans la pratique;' c’est qu’elle n’a de l’expérience véritable que le nom; qu’elle n’est, en réalité, que l’expression des usages reçus, mais non justifiés par Eobservation véritable ; l’autorité en un mot.
Comme le mot expérience, mal défini, a été un argument sans réplique, pour nombre de mé^^ decins; il en a été de même du mot succès.
Ainsi, en parlant de l’époque à laquelle il faut
■saigner, Fréteau, s'écrie ; «Bâillon, Rivière, « Sydenham, etc., ont imité l’exemple d’Hlppo- « crate et Ont obtenu des succès! (pag. a6) » Mais comment ces succès, c’est-à-dire la durée et la mortalité d’une maladie moindres à la suite d’un traitement qu’à la suite d’un autre, comment ces succès ont-ils été constatés? Trop souvent, il faut le dire, de la même manière dont Fréteau lui-même croit avoir constaté rinconvénient des saignés excessives, par ce fait:« Casi- « mir Medicus rapporte qu’ayant fait pratiquer «une saignée vers la fin d’une fièvre aiguë, il « survint un œdème aux pieds, qui ne céda à au- « cun remède » (pag. lo). On dirait que, pour beaucoup d’auteurs, les faits ne sont réellement qu’une chose de luxe, dont ils ne font usage que le moins possible; et quand cela leur arrive. Ces faits, qui semblent indiquer leur amour pour la vérité, se réduisent à rien, ne sont bons à rien. Car, à supposer qu’un fait bien constaté, accompagné de toutes les circonstances, de tous les détails qui lui donnent de la valeur, pût prouver quelque chose, conduire sûrement à des faits généraux ; que faire de faits semblables à celui qui vient d’être cité; où l’on n’indique ni l’âge de la personne malade, ni l’époque de l’affection où la saignée a été pratiquée, ni sa durée.
îii les moyens employés concurremment avec les émissions sanguines, ni l’état dés organes au moment où la maladie s’est développée, etc.?
Et qu’on ne dise pas que j’exagère; car jusxjue dans ces derniers temps, les observations particulières n’ont eu de prix qu’autant qu’elles étaient pbrèves : et de là , en grande partie , l’admiration pour les faits qui nous ont été transmis par les anciens. J’ajouterai que la seule idée de prouver, en pathologie et en thérapeutique, comme on le fait encore aujourd’hui, par dés observations choisies , même suffisamment détaillées ; que cette seule idée montre que la mé decine n’est pas pour les médecins, comme ils le disent, tout entière dans l’observation ; sans quoi % chercheraient la vérité dans tous les faits dont ils pourraient disposer, pourvu qu’ils fussent exacts; dans la crainte, s’ils en écartaient quelques-uns, d’arriver à des résultats faux : comme dans les sciences physiques, on se garde bien de supprimer une donnée quelconque du problème qu’on veut résoudre, dans la conviction où l’on est que cette suppression rendrait la solution du problème impossible ou fausse.
A raison des communications immédiates que es veines hémorrhoïdales ont avec le système veineux de l’abdomen et du bassin , l’application
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des sangsues faite à l’anus et aux aines, a, suivant l’auteur, des avantages marqués dans les embarras et dans l’inflammation des viscères, etc. (pag. 73). C’est, en effet, la pratique ordinaire; et, comme s’il suffisait d’en faire l’exposition pour la justifier, Fréteau ne s’en met plus en peine.
Assurément, les considérations purement anatomique sur lesquelles s’appuies, ce médecin, pouvaient et devaient suffire pour l’applica¬
tion des sangsues au siège, dans les circonstances indiquées. Mais jusqu’à ce que l’expérience eût parlé, l’utilité de cet essai était problématique. Il fallait donc, pour nous convaincre,pour nous rendre Futilité de la pratique dont il s’agit évidente, nous donner le résultat de l’expérience à ce sujet ; mais de l’expérience véritable , de celle dont j’ai parlé : c’est-à-dire, nous montrer par des faits exacts, rigoureusement analysés et comptés, que les maladies dont il s’agit, guérissent plus souvent et plus rapidement après l’application des sangsues au siège, qu’ailleurs. Jusque-là, évidemment, le précepte de l’auteur est une pure assertion; et c’est parce que les préceptes de la thérapeutique que nous possédons aujourd’hui, se réduisent presque tous à des assertions, qu’il est si vrai de dire que la théorie et la pratique diffèrent si essentiellement.
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C’est encore de la même manière, toujours à priori, que l’auteur indique les cas dans lesquels les sangsues sont préférables à l’ouverture de là veine (pages 94 et 96); de manière que, pour lui, présomption, probabilité, indication et démonstration , sont synonymes.
Il serait bien inutile, pour apprécier la manière de Fréteau, de faire désormais un grand nombre de citations; et je finis par ce qu’il dit touchant la pleurésie. Il se demande si, dans cette affection, on saignera du pied ou du bras ; du côté de la douleur ou du côté opposé. « Les a opinions, dit-il, avaient été partagées jusqu’ici, a sur ce point; mais l’expérience paraît enfin « avoir parlé pour confirmer les principes établisa sur la dérivation et la révulsion. Ainsi, la pleu- « résie confirmée exige la saignée dérivative,, « c’est-à-dire, celle du bras du côté douloureux.. « La pratique de Triller peut servir de guide sur « ce point. Dans la sixième observation qu’il « rapporte, il est question d’une pleurésie du. « côté droit très violente, qui sévissait depuis. « trois jours. Il fut pratiqué une saignée du bras « gauche, lieu où elle n’était pas indiquée. Tril- « 1er fit saigner du bras droit, et tout alla mieux» (page a 35 ). Suivent deux observations de la même espèce.
L’auteur est tellement préoccupé de la doc^.
trine de Triller, qu’il ne s’aperçoit pas que deuxsaignées peuvent être plus efficaces qu’une seule;, et il conclut en faveur de la doctrine de Triller. Mais, à supposer cette doctrine exacte, établiton une proposition, en médecine, avec deux faits; surtout quand ces deiix faits peuvent être interprétés de deux manières différentes? Évidemment, la question de savoir où la saignée doit être faite dans la pleurésie, ne peut être résolue que de la manière indiquée plus haut.
La marche de Vieusseux (i) est encore celle des médecins dont il a été question jusqu’ici. 'L leur exemple, il pose les indications de la saignée dans les cas particuliers, d’après ses effets généraux, qu’il exposé préalablement.
Il commence la revue des maiadies dans lesquelles la saignée lui semble indiquée,par celles de la tête; se bornant, à leur sujet, à de simples préceptes; redisant ce que d’autres ont dit; comme s’il s’agissait, non d’une science, mais d’usages sans importance.
En parlant de l’épilepsie ; « j’ai, dit-il, presque. « toujours employé les sangsues par intervalles^
(.l) De la saignée et de son usage dans la plupart des maladies, Yiecisseux, in-8°, i8o5.
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« (sans doute à t’anus), et je l’ai fait avec succès» (page 63). Mais, peut-on répondre à l’auteur : si vous avez la certitude d’avoir eu plus de succès dans le traitement de l’épilepsie au moyen des sangsues, que sans elles; c’est sans doute que, toutes choses égales d’ailleurs, vous avez guéri un plus grand nombre d’épileptiques avec les saignées locales que sans leur secours. Alors vous avez compté les cas; et pourquoi ne pas nous en avoir dit le nombre? Votre livre n’en eût pas été beaucoup plus volumineux; et au lieu d’une simple assertion, nous aurions une démonstration.
« Dans le croup, dit Vieusseux, la marche de « l’affection est des plus rapides, les évacuations: « sanguines doivent être promptes. Il fautpreW- « nir la maladie, parce qu’il est bien rare de la « guérir quand elle est une foisdécidée» (page 78 ). I! faut prévenir la maladie ! Il serait fort bon, sans doute, de prévenir les maladies; mais il faudrait, ayant tout, pour savoir à quoi s’en tenir sur ce point, connaître leurs signes avant-coureurs, n’avoir aucun doute à cet égard ; et qui connaît, à ce degré, les symptômes précurseurs du> croup? Les moyens préservatifs de cette ma-:
ladie ne pourraient être constatés que dans une. épidénaie, où les, sujets,; soumis à l’action de
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certains agens, seraient, toutes choses égales d’ailleurs, atteints en moins grand nombre de la maladie régnante, que ceux qui n’auraient pas fait usage des mêmes agens; mais dans une épidémie seulement, et par la méthode déjà indiquée tant de fois.
Au sujet du discernement qu’il est nécessaire d’apporter dans l’emploi de la saignée, chez les malades atteints de fièvre maligne : «Il faut re- « garder, dit Vieusseux, comme une exception, « ces uas où un habile praticien se décide tout « d’un coup à faire une saignée, en saisissant le « moment favorable ; quoique suivant la pratique « ordinaire, la saignée ne paraisse pas indiquée. « Alors le médecin agit comme par inspiration \ « et le génie se met au dessus des règles., »
Ainsi, voilà le tact, l’inspiration, le hasard,, transformés en génie! Car, qu’est-ce que l’inspiration ou le tact, si ce n’est le hasard? Et que faudrait-il de plus pour montrer que Vieusseux a dû donner beaucoup au hasard, se montrer peu rigoureux dans l’appréciation des faits ^ et qu’il n’imaginait même pas qu on pût arriver à des résultats rigoureux en pathologie et en thérapeutique! Comment croire la médecine une science, et s’exprimer, à son sujet, comme l’a fait Vieusseux?
Notreauteur, onleconçoit sanspeine, n’a pas dû
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se montrer très difficile pour les observations particulières; et je n’ai que l’embarras du choix pour le prouver. Ainsi, au sujet des maladies du ventre qu’il croit souvent accompagnées de gangrène : a J’ai vu, dit-il, un exemple de cet emploi alter- « natif de la saignée et des sangsues chez une fille «c de trente ans qui, sujette aux maux de ventre, cc en éprouva pendant deux ou trois jours, sans a fièvre et sans qu’ils augmentassent par la pres- « sion. Tout-à-coup ils deviennent très forts avec « de la fièvre et des vomissemens. Elle fut saignée « onze fois, eut deux fois des sangsues à l’anus, cc entre les saignées, dans l’intervalle de sept à cc huit jours, et fut promptement rétablie; et elle cc échappa à la suppuration qu’il faut éviter à tout cc prix » (page i65).
Vieusseux ne trouve cette observation ni courte ni incomplète; il la donne comme probante.
Et moi, je demanderai au lecteur ce que peut prouver une observation relative à une affection de l’abdomen, dans laquelle on n’a noté, ni la forme et le volume du ventre, ni l’état des selles, ni la couleur des vomissemens, ni l’expression de la face, ni l’état du pouls, etc., etc.; ni les cbangemens survenues d’une saignée à l’autre, etc., etc. Et c’est le même auteur qui dit, dans son avant-propos, que les faits restent! Sans
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doute les faits restent : mais la plupart pourmontrer combien l’observation a été imparfaite jusqu’ici, avec quel dédain on l’a traitée; et bienpeu, il faut en convenir, pour l’instruction decelui qui les lit.
L’oiivrage de M. PtMnière^ qui fut couronné en i 8 a 6 par la Société royale de Marseille, est incontestablement supérieur aux précédens. On J trouve des observations particulières bien moins incomplètes, plus nombreuses de beaucoup. Et cependant, il suffit de l’examen de quelques passages de cet ouvrage, pour se convaincre que la méthode de l'auteur n’est pas beaucoup plus rigoureuse que celles de ses devanciers; à l’exemple desquels il pose des principes généraux, pour en tirer des indications particulières, des règles . de pratique..
Après avoir esquissé, dans un premier cha- I pitre, rbistoire de la saignée, M. Polinière en consacre.un second à la saignée capillaire, dans le but de fixer le lieu d’élection des sangsues. Il cite, à ce sujet, l’opinion deVitet, qui veut que les. sangsues soient placées loin du siège du mal (page 28 ); et il s’étonne qu’un médecin qui s’étaie de. l’observation et de rexpérience,tienneunpareiUangage; lorsque, précisément, c’est L
Mde de l’observation et de l’expérience clinique, que l’on est arrivé à adopter une pratique contraire (page 29).
Je ne partage pas l’étonnement de M. Polinière : et ce qui me surprendrait au dernier point, ce serait de voir deux hommes, donnant, au nom de l’expérience, des préceptes de thérapeutique à priori, arriver aux mêmes résultats; car ce qu’ils, décorent du nom d’expérience, c’est une expérience illusoire. L’un , après avoir vu quelques cas dans lesquels les sangsues appliquées près du siège du mal, ont été suivies d’unîsoulagement plus ou moins prompt, en a conclu en faveur de cette pratique : l’autre, après avoir été témoin d’une pratique opposée et de succès semblables, s’est déclaré pour l’application des sangsues loin du siège de l’affection. Mais les faits indiqués ne prouvent rien; sinon que les sangsues appliquées dans des points très différens, n’empêchent pas les malades de guérir : de manière que la prétendue expérience des auteurs est nulle, et, qu’après leurs assertions et leurs dénégations, nous sommes, tout juste, aussi avances qu’auparavant. Que fallait-il donc faire pour résoudre le problème qu’ils ont agité? Evidemment, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois dans des circonstances analogues, réunir un grand;
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nombre de faits exacts, relatifs à des individus atteints de la même maladie ; dont les uns auraient été traités par les sangsues appliquées dans le voisinage de la partie malade; les autres, par le même moyen appliqué à une distance plus ou moins considérable du point souffrant. Si les premiers, toutes choses égales d’ailleurs, eussent guéri plus vite et en plus grand nombre que les seconds, le problème eût été résolu en faveur des sangsues appliquées près du siège du mal, et réciproquement. Car comment se refuser à une conclusion qui a le caractère de l’évidence?
Arrivant à 1 effet qu’on doit attendre de l’irritation causée par les piqûres des sangsues; «il est « bien des cas, dit M. Polinière, où l’on ne doit a employer les sangsues que pour produire une « irritation plus ou moins prolongée et une a fluxion locale. Ainsi, lorsqu’on veut rappeler « le flux menstruel ou hémorrhoïdal supprimé, a 1 expérience apprend que ce n’est pas en faicc sant appliquer tout-à-coup un grand nombre cc de sangsues à la vulve ou à l’anus que l’on y « parvient ; mais en irritant, en fluctionnant cc pendant trois, quatre ou cinq jours de suite, cc par la morsure de quelques sangsues, les tissus cc extérieurs voisins. Alors on détermine de procc che en proche, etc., etc. » (page 89).
Ici encore l’autear appelle l’expérience en preuve de ce qu’il avance. Mais évidemment l’expérience dont il s’agit, c’est l’usagé, la tradition, la croyance commune ; ce quelque chose qui n’est presque rien, que Quesnay a si énergiquement flétri, qu’on puise dans des souvenirs^ vagues ; et non pas l’expression rigoureuse d’une masse de faits exacts, exactement analysés : de manière que ce précepte d’un homme habile doit encore être considéré comme non avenu.
Au sujet de la dérivation et de la révulsion, -»- M. Polinière montre, sans peine, que les auteurs de ces doctrines ont mis autant de confusion dans leur langage, que dans leurs règles de thérapeutique. Mais comment prouve-t-il que la dérivation et la révulsion sont imaginaires? Il cite des autorités et celles de Pinel entre autres. Autant valait-il se borner à une simple dénégation ; car, qu’est-ce que l’autorité en médecine? Évidemment, pour nier en toute connaissance de causes et persu^er, il aurait fallu faire le travail que j’ai indiqué plus haut, en parlant de Quesnay.
Cherchant à déterminer les cas dans lesquels la saignée de la jugulaire est préférable à celle des autres vaisseaux : « les Recueils cliniques « peuvent nous offrir, sans doute, dit l’auteur.
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« des exemples de phîegmasies cérébrales gué- « ries sous l’influence salutaire de la saignée du « cou. Mais ne peut-on pas leur opposer un bien « plus grand nombre de maladies semblables, « souvent portées au plus haut degré d’intensité « et que dessaignées, plus faciles dans leur ap- « plication, ont dissipées comme par encbantèci ment? Pour que la prééminence de la saignée de a-la jugulaire fût mise au grand jour, il faudrait a prouver par les faits, que dans tel cas grave où « toutes les saignées échoueraient ^ l’évacuation « du sang, par la veine du cou, a procuré un « salut inespéré. » (page 83 ).
Sans doute, et c’est réellement là l’état de la question ; mais comment arriver àla preuve dont il s’agit? Ce n’est pas, comme l’indique l’auteur, en comparant deux faits relatifs à des malades atteints d’affection cérébrale; dont l’un, saigné de la jugulaire; aura guéri ; tandis que l’autre, saigné du bras ou du pied, aura succombé; et en soutenant qu’il n’en eût pas été ainsi, dans ce dernier cas j si 1 on eût eu recours à la saignée de la jugulaire. Car une démonstration pareille est impossible ; vu qu’on peut toujours croire que la ressemblance, entre les cas supposés^ n’est qu’apparente ; et les maladies ne se ressemblant pas exactement, l’argument serait de nulle
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valeur. Imaginez, au contraire, que quarante sujets ayant une affection cérébrale bien déterminée , arrivée à la même période , de même gravité, etc., etc., aient été saignés du bras ou du pied; que quarante autres sujets atteints de la même affection, et d’ailleurs dans les mêmes circonstances que les précédens, aient été saignés de la jugulaire ; que parmi ceux-ci trente sujets aient guéri, tandis que neuf ou dix seulement des premiers auront été dans le même cas; évidemment il faudra en conclure que, dans les circonstances indiquées , la saignée de la jugulaire est préférable aux autres. Et la conclusion sera rigoureuse ; parce que s’il est impossible, comme je l’ai dit plus haut, d’apprécier chaque cas avec une exactitude en quelque sorte mathématique, les erreurs étant les mêmes pour deux groupes de sujets traités par des procédés différons, ces erreurs se compensent, et peuvent dès-lors être négligées, sans altérer sensiblement l’exactitude des résultats. De manière que quelque soit le problème de thérapeutique à résoudre relativement à la saignée, on ne peut le faire sans le secours de la méthode numérique.
Aupremier abord, rien de plus facile et de plus expéditif que cette méthode, qui dispense de tant de raisonnemens inutiles. Malheureusement il