ÉTYMOLOGIE DE LA TERMINAISON BRIGA
Je crois avoir démontré au point de vue étymologique que briga n’est pas un mot basque. Aucun auteur ancien n’en parle comme d’un mot espagnol. Festus, seulement, dit que Lacobriga est un nom composé du mot latin lacus, et de briga, nom d’une ville d’Espagne. Par contre, deux mots presque semblables à briga dérivent, l’un du celte, l’autre, comme nous l’avons rapporté plus haut, du tkrace. D’après le sckoliaste de Juvénal {Ad. Sat., 8, V, 234), les gens venus d’un autre pays s’appelaient Allobroges, de brogœ, en celtique champ, et alla, un autre *. Aujourd’hui môme, dans les idiomes do la Basse-Bretagne et du pays de Galles, bro signifie non-seulement champ cultivé, mais contrée, pays; et ail, autre (dictionnaire d’Owen et Lepelletier). Ce mot reparaît dans le nom des Latobroges, plus communément nommés Ijitobriges, et voisins des Allobroges. César parle d’un Rémois, Antebrogius {de Bcllo gall., II, 3). J’ai traité plus haut de l’origine thrace de Bpta. D’après Hésychius, c’était aussi un mot grec, importé en Thrace dans une des fréquentes incursions des Grecs. Il signifiait : bourg dam la plaine, soit qu’on en eût étendu le sens, soit qu’on ne l’eût pas
K . Ideo autem dicti AUobrogœ, quoniam Brogaœ Galli agrum dicunt, AUa autem aliud ; dicti igitur, quia ex alio loco fuerant translate (Schol. Juv.) (H.)
encore restreint ; car l’un ou l’autre a pu se pro- - duire suivant qu’on ait pris pour radical ville ou contrée. On pourrait aussi considérer briga, ainsi que itûpyoç (comparer avec burg), comme un mot dont les consonnes sont interverties, ce qui est une forme de langage assez commune (v. Elibyrge dans Etienne de Byzance). Mais de pareilles étymologies sont tout à fait invraisemblables, et tout au plus peut-on penser qu’il existait anciennement un radical bri ou bro, signifiant pays, ville, établissement, d’où dérivent tous ces noms. Il paraît prouvé que les Celtes employaient ce mot, qui appartient peutêtre aussi à d’autres langues (car la plupart des langues de l’Europe ont des racines qui leur sont communes). Le basque uri et tri s’y rapporte vraisemblablement. De cette façon, il n’est pas besoin d’avancer, avec Goropius Becanus (Ilispanica, p. 24), que les Ibères et les Thraces parlaient la même langue, pour en conclure que le thrace bria n’est pas étranger au briga celtique de l’Espagne et du Portugal. Les terminaisons britium (Eburoibritium) et briva ( Samarobriva ) diffèrent de briga plutôt par le son que par le sens. Britium semble se rapporter aux mots celtiques qui signifient : justice. Le premier magistrat des Éduens s’appelait Vergobretus (César, de Bello gall., I, 10), mot qu’Oberlin explique très-bien par l’irlandais Fear go breith : homme pour la justice. En Basse-Bretagne, breuta signifie intenter un procès, et breut, justice (Lepelletier), le gallois brawd, justice, et pravjdwr, juge (Owen). En Basse-Bretagne, les tribunaux des seigneurs étaient appelés breugeou, breujou, qui peut-être dérivent de bnga, pris comme signifiant ville. Mais ce qui précède me semble plus exact. — On explique briva par bi'üche (pont), en s’autorisant uniquement de Samaro-briva
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L’ESPAGNE l« (pont de la Somme), quoique Mannert rappelle justement que nous n’avons aucune autre raison de croire que le fleuve portât le nom de la ville. Il faut dire cependant qu’il est des noms de lieux dont la terminaison emporte l’idée de l’eau. Ainsi, en Bretagne, Durocobrivœ et les deux Durobrivœ ; non loin d’une de ces villes était situé Duro • lipons, qui en est probablement la traduction. Dans tous les cas, la langue celtique ne présente aucun mot analogue, avec la signification de pont.
XLIIÏ
LES CELTES IBÉRIENS COMPARÉS AUX IBÈRES ET AUX GAULOIS. MŒURS, CARACTÈRE ET COUTUMES RELIGIEUSES DE CES RACES.
Comment s’établit le mélange des deux peuples? Ne formèrent-ils qu’un état, ou les indigènes furent-ils en partie dépossédés et asservis par les étrangers? Quelle influence eut cette fusion sur leurs mœurs? Les écrivains anciens ne nous fournissent sur ces questions que peu de lumières. Leurs tableaux nous portent seulement à penser d’une manière générale que les peuplades celtiques de l’Ibérie différaient des Gaulois par les mœurs et Je caractère, et qu’il n'existait entre les peuples de la Péninsule aucune différence aussi essentielle qu’elle semblerait devoir l’être entre nations d’origines diverses. Cette fusion dut mettre des siècles à s’accomplir et ne s’opéra pas sans doute par des moyens bien violents, puisqu’elle laissa aux indi—
gènes assez de force et d’indépendance pour faire prédominer leur caractère ; car il est incontestable que ce mélange a moins agi sur les Ibères que sur les Celtes, que tous les récits nous représentent comme ayant perdu presque entièrement la physionomie gauloise. Pourtant les Celtes étaient très-nombreux et prépondérants politiquement, comme le peuple le plus puissant et le plus belliqueux de la Péninsule, et ils étaient répandus, comme l’étude des noms nous l’indique, dans tout l’intérieur et sur une grando partie de la côte occidentale. On se demande cependant s’il faut comparer les Celtes ibériens aux Gaulois. Les anciens ne l’ont fait qu’avec beaucoup de circonspection. Toujours ils nomment les premiers Celtici, et ne se servent jamais de ce nom pour désigner les Celtes en général ou les Gaulois* (Strabon, KsVroi, 4, p. 164). Nous connaissons leurs migrations en Gaule et hors de ce pays. Les Gaulois de l’époque de César, ou même tels que nous les connaissons par le témoignage des historiens, étaient issus sans doute de races à l’origine très-différentes. Môme sans migrations, ils ont pu, dans le cours des temps, adopter des institutions et des mœurs qui leur étaient étrangères. Rien ne porte à prendre les Celtes ibériens pour des colons détachés des nombreux peuples qui habitaient la Gaule. Mannert (tome II, page 23) remarque avec justesse que l’invasion des Celtes en Gaule s’étendit vraisemblablement jusqu’à l’Ibérie. Ainsi, les tribus qui apparurent alors en Ibérie auraient fait place en Gaule à
t . Diodore parle, il est vrai, d’un Istolatios, stratège des Celtes (<rrp*nj- ■p* tin Kix-ruï), qui combattit contre Amilcar. Tile-Live (xxiv, tî), rapportant un combat de Cneus Scipion contre Magon et Asdrubal, parle de : Gallica spolia, et duo reguli Gallorum Mamicaptus et Civismarws... Mais estaient là des auxiliaires gaulois à la solde de Cartbage... (H.)
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L'ESPAGNE «9 de nouveaux arrivants. Il se peut môme que les Celtes aient, ainsi que les Ibères, occupé comme autochthones une partie de la Péninsule, et que l’invasion étrangère de la côte méridionale les ait rejetés les uns sur les autres, car, s’il est hors de doute que les Celtes habitaient une partie de la Gaule orientale , on ne saurait déterminer les limites précises de leur domaine , et dire s’il ne s’étendit pas aussi loin que le souffrirent les Ibères et les Ligures. Ce que Diodore de Sicile et Appien rapportent (VI, 2) de leurs invasions, et de leurs guerres contre les Ibères suivies d’une réconciliation, n’offre aucun caractère de vérité historique, bien que Strabon en parle également. Le seul fait véritablement historique est le mélange des deux peuples; et, pour l’expliquer, on imagina sans doute cette fable. 11 n’est pas vraisemblable qu’elle se soit conservée par tradition depuis des temps si reculés, et dans des contrées si peu connues; j’avoue cependant que je penche pour l’opinion de ceux qui croient à une immigration. Si les Celtes et les Ibères avaient depuis un temps immémorial occupé l’Espagne, sans être mêlés les uns aux autres, nous le reconnaîtrions très-probablement à leurs diverses résidences. Or, cette hypothèse n’explique point la fusion qui s’opéra, d’après le témoignage des auteurs et des noms de lieux. Que, du reste, les Celtes encore barbares aient reçu des Ibères déjà organisés une part de leur civilisation, rien de plus acceptable, et Pelybe le rapporte expressément des Celtiques de l’Anas (III, 2, p. 151). Ce passage nous apprend encore que, là môme où le mélange ne s’était pas opéré, les Ibères et les Celtes contractaient cependant entre eux des mariages. Strabon a certainement en vue la communauté d’origine résultant de pareilles unions, lorsqu’il assure que les Celtiques, par l’effet de leur voisi-
nage et de leur parenté (<n»yyémav) avec les Turdétans , avaient adopté des mœurs plus douces et des institutions politiques. Il ne faut pas penser à étendre cette consanguinité, selon l’expression môme de Strabon (III, p. 153), aux Celtiques de I’Ajuw et de la côte nord-est, car il n’en est nulle part fait mention, et le passage de cet auteur n’est destiné qu’à montrer les suites de la cohabitation de ces Celtiques avec les Turdétans.
Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes, parlant chacune leur langue propre; les anciens le disent formellement (Strabon, IV, ch. 1, p. 176 et p. 189). Les auteurs modernes les plus autorisés sont du même avis; quelques-uns seulement, comme Bullet, Vallançay, et autres, se demandent si les Celtes n’ont pas occupé exclusivement' tout l’occident de l’Europe. Les Ibères étaient un peuple plus doux et plus pacifique. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du Rhône à l’ouest. Strabon nous apprend (III, 4, p. 138) qu’ils ne formaient pas de ligue avec les autres peuples, par confiance dans leurs forces, et qu’à l’opposé des Gaulois ils n’entreprenaient point d’expéditions importantes et se bornaient à de petits brigandages; cependant iis se montrèrent, les Celtibères surtout, opiniâtres dans leur résistance aux Romains. Il ne faut pas oublier que, presque toujours, l’agression vint de ces derniers dont les préteurs commencèrent souvent des guerres sans l’assentiment, et quelquefois contre la volonté de la République. Une fois provoqués, 'les Ibères faisaient preuve d’un patriotisme, d’un dévouement, d’un mépris de la mort, et d’une férocité extraordinaires. Les montagnards et les Lusitains se livraient habituellement au pillage, mais l’accroissement de la population les plongea dans une telle misère, qu’il leur
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L’ESPAGNE 131 fallut éloigner d’eux annuellement une partie des hommes en état de porter les armes. L’état de guerre permanent en Espagne augmenta la dévastation, et leur fit de plus en plus une nécessité de s’expatrier. Leurs mœurs changèrent sous la domination romaine. Cette transformation n’eut lieu que peu à peu, et surtout, comme Mannert le remarque avec beaucoup de justesse, depuis que Serto.uus eut adopté les coutumes et l’organisation romaines. Si l'on réfléchit que les Ibères occupaient autrefois la plus grande partie de la côte méridionale de la Gaule et les plus grandes lies de la Méditerranée, comme nous le verrons plus loin, on reste convaincu que l’histoire ne nous les a fait connaître qu’au moment de leur complète décadence, et qu’ils appartenaient à une race antérieure à celle qui a peuplé la Gaule. La comparaison de leur langue avec celle des anciens Bretons achève de l’établir. Ce n’est pas voir les choses à un point de vue purement poétique, que de croire que ces races primitives occupaient paisiblement le pays, et changeaient môme de résidence. La population augmentant, le sol fut plus disputé, mais l’époque des luttes entre nations pour leur subsistance n’arriva que plus tard. Nous possédons à peine quelques renseignements sur l’état de ces peuples. Nous savons cependant (Diodore, 34) que les Vaccaens faisaient chaque année un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe d’une société bien antique. Depuis leur mélange avec les Celtes, les Ibères n’entreprirent jamais d’expéditions hors de l’Espagne. C’est là une différence bien essentielle avec les Gaulois auxquels les Celtes ibériens ne paraissent pas avoir ressemblé davantage pour le caractère et les institutions. On ne trouve pas chez les Ibères l’institut des druides et
des bardes. Les anciens auteurs , qui n’auraient pas manqué de nous en instruire, sont muets à cet égard. Il est remarquable que les druides, d’après César, sont venus d’Angleterre en Gaule, ce qui prouve du moins que leur institut n’était pas, à l’origine, propre à toutes les nations celtiques. Si les Ibères l’avaient possédé comme les Gaulois, il en serait résulté pour l’Espagne ancienne une sorte d’unité politique, car les druides, chez tous les peuples où ils dominaient, avaient un chef unique et des assemblées générales. De là aussi, sans doute, moins de régularité dans la langue basque, surtout pour revenir des dérivés aux racines. Ailleurs, en effet, les druides et les bardes, seuls possesseurs de toute la science de leur époque, veillaient à mainjenir la régularité de la langue.
De nombreuses différences sont encore à relever. Les Gaulois passaient, à tort ou à raison, pour fort adonnés à la pédérastie (Athénée, XIII, 79. — Diodore, V, 32 ). Rien de pareil n’est rapporté des Celtibères. Comme eux , les Ibères préféraient l’honneur à la vie (Strabon, III, p. 104). Ils paraissent aussi avoir été exempts de la fougue bruyante, de la vanité, et des excès que l’on reprochait aux Gaulois (Diodore, V, 37).
Cependant, bien que les principaux traits de l’organisation et des mœurs gauloises ne se rencontrent point chez les Celtes ibériens, ces derniers ne diffèrent pas moins des Ibères purs. Pline ne laisse là-dessus aucun doute. Que les Celtiques, dit-il, viennent des Celtibères de la Lusitanie, c’est ce que leur religion, leur langue et leurs noms de lieux démontrent évidemment. Ainsi, les Celtibères avaient conservé la langue et la religion des Celtes sans mélange ibérique, si toutefois on peut accepter sans contrôle l’affirmation tranchante de cet auteur, trop enclin à
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L'ESPAGNE 133 charger les couleurs de son style. Strabon, dans sa peinture des mœurs des Ibères, se propose autre chose qu’une étude ethnographique, et veut montrer comment les mœurs des peuples dépendent du sol, du climat, et de l’organisation. Il décrit d’abord les Turdétans, déjà parvenus à un haut degré d’organisation (III, 1, p. 139); puis les Lusitains, ou, pour parler plus exactement, les habitants de la contrée comprise entre le Tage et les Celtiques du nord-est (III, 154), et après eux les habitants des montagnes, au nombre desquels il compte tous les peuples de la côte nord, depuis les Callaïques jusqu’aux Vascons et aux Pyrénées. Il termine par quelques considérations générales sur tous les Ibères (IV, p. 165). Il ne fait mention des Celtibères que quand ses descriptions lui en donnent l’occasion, sans en faire l’objet d’un tableau spécial, et surtout sans indiquer leur différence avec les Ibères. Il ne dit jamais qu’ils eussent une langue qui leur fût propre. Mais Diodore de Sicile s’étend beaucoup sur les Celtibères, qu’il assimile aux Lusitains. Ils différaient surtout par leur manière de faire la guerre. Les Lusitains combattaient avec la ruse, l’adresse, et l’agilité qui caractérisaient les Ibères (Strabon, III, p. 168, 163). Moins prompts et moins agiles, les Celtibères étaient plus redoutables dans l’attaque, et plus solides dans les batailles rangées. Ils avaient conservé le long bouclier gaulois; les Lusitains én portaient un moins long, qu’ils opposaient rapidement de tous les côtés. Les Celtibères, plus portés à l’agression, étaient mieux pourvus d’armes défensives. L’armure des Lusitains était commune à toute l’Espagne citérieure; celle des Celtibères, à l’Espagne ultérieure ( scutatœ citerioris provinciœ, et cetratæ ulterioris Hispaniœ cohortes. Cés., de Bello civ., I, 39). Cependant, les deux armures, la
pesante et la légère, étaient également employées dans les guerres de quelque importance. On trouvait de petits boucliers et des milites cetrati, chez les Celtibères et les Carpétans et généralement dans l’Espagne citérieure (César, de Bello civili, I, 48). Seulement, je ne vois nulle part que les Lusitains aient jamais adopté le bouclier long et pesant*. Les manœuvres d’infanterie et de cavalerie leur étaient communes. Pourtant leur manière de vivre habituelle était différente. Les Ibères étaient sobres, et, même dans l’abondance , mangeaient peu , par esprit d'épargne, comme le leur reproche Athénée (II, 21). Les * montagnards vivaient les deux tiers de l’année d’un pain de glands. Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande, et chez eux l’hospitalité était une vertu et un point d’honneur. Les montagnards du nord se servaient de beurre, ce que l’on ne rapporte point des Celtibères. Dans la boisson, même différence. Les Ibères buvaient une liqueur d’orge fermentée ; les Celtibères, une espèce d’hydromel, car les ruches à miel étaient très-nombreuses dans leurs montagnes boisées. Pourtant, le mot celia, que l’on retrouve parmi leurs noms indigènes, semble indiquer que, tout comme les Ibères, ils s’adonnaient à l’agriculture (Florus, II, 18) s .
I. On trouve dans Flore* (iledalla», I, 3) une excellente description de l’armure espagnole d’après les monnaies. Les Celtibères portaient (probablement d'après les Ibères) des bottes tissues de cheveux (nifl ri; xntaa; ry./Jvx; ti/.tutn xvr.jiiîxs). C'est la jambière, aujourd’hui en laine , usitée en Biscaye, et nommée ehapinun. Beaucoup de Basques ne portent point de bas, et ont la jambe entourée de bandelettes de lin qui vont joindre l'u&arca, sorte de sandale qui ne recouvre pas le dessus du pied. — La chaussure cantabre, dont parle Sénèque (Consolatio ad Ilelviain, 8), é ait probablement la même. ( H ).
î. Orose dérive ce mot de calefacundo. — En basque, quea, gue a, kea (fumée) et quedarru (suie) pourraient s’y rapporter. — En espagnol, qutmar signifie cuira ou brûler. (H.)
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L'ESPAGNE ld« Il faut, du reste, se garder de considérer les peuples qualifiés de barbares par les anciens comme analogues aux sauvages de l’Amérique ou de la mer du Sud. Les Ibères constituaient-ils une société en voie de formation? Je crois plutôt que les révolutions avaient bouleversé chez eux une antique civilisation. Du reste, les ressemblances entre les Ibères et les Celtes ibériens sont très-nombreuses. Beaucoup des coutumes des Ibères, celle de boire de l’eau, de se coucher sur le sol , la simplicité de leur vie , le peu de souci d’une condition meilleure, leur mépris pour les soins domestiques entièrement abandonnés aux femmes, la forco et l’endurcissement de celles-ci, le courage, le mépris de la mort, sont communs aux deux nations. Sur ce dernier point seulement, une distinction est à faire. Les Ibères méprisaient la mort, mais pour de plus nobles motifs que les Gaulois que l’on voyait, chose insensée et incroyable ! sacrifier leur vie pour quelque argent ou quelques coupes de vin (Athénée, IV, 40). D’autres habitudes et traits généraux de caractère sont aussi communs aux Ibères et aux Gaulois. Ainsi, la coutume de dévouer leur vie à un homme. D’après Plutarque qui peut-être exagère, Sertorius était entouré de milliers de guerriers de cette espèce. Ceux-ci ne survivaient jamais dans les combats à l’homme- auquel ils étaient dévoués, et s’il avait péri loin d’eux, conservaient pour son nom la même religion, dont les Calaguritains donnèrent un effroyable exemple par le sacrifice de leurs femmes et de leurs enfants (Valer. Max., 7). On ne dit pas s’il devaient mourir aussi quand leur chef perdait la vie par maladie op par accident. J’en doute, car on nous l’aurait appris à l’occasion de la mort de Sertorius. Cetto exagération d’un sentiment si noble prenait sa source dans
la superstition ou dans l’amour de la gloire, que les écrivains grecs attribuent aux Gaulois. Valère-Maxime affirme que ces dévouements étaient propres aux Celtibères.
Les Ibères et les Celtes prenaient leurs repas assis et non couchés, comme les Grecs et les Romains; mais les Gaulois étaient assis par terre, et les Céltes sur des sièges adossés au mur delà maison. Ils observaient à table les mêmes distinctions de rang (Athénée, IV, 30). Chez les Cantabres et les Celtes, hommes et femmes se lavaient avec de l’urine et s’en frottaient les dents, mesure d'hygiène que l'on retrouve aussi chez les Ccltibèi'es. On ne nous apprend pas si elle • était usitée dans le reste de l’Ibérie. Les Gaulois aimaient les habits bariolés, et les Celtibères avaient conservé ce goût national. Les hommes portaient des vêtements noirs de grosse laine; les femmes, des voiles de même couleur.
En guerre, par exemple à la bataille de Cannes (Polj’be,
III, 114. — Tite-Live, XXII, 46), ils portaient des vêtements de lin blanc, et par-dessus des manteaux rayés de rouge.
Lorsque Pline, pour démontrer que les Celtes sont d’origine différente, parle de leur religion, il nous fait regretter encore plus que les anciens écrivains et géographes ne nous aient transmis à cet égard que des renseignements si insignifiants, car tout ce qu’il nous rapporte de leurs coutumes religieuses, de l’immolation d’un bouc en l’honneur de Mars, du sacrifice des hommes et des chevaux pris à la guerre, de la divination qui le suivait, de l’habitude de laisser les entrailles dans le corps des victimes, et de faire combattre les prisonnier jusqu’à la mort, peut s’appliquer avec quelques différences à plusieurs peuples, notamment aux Gaulois. Ce qu’on sait de la religion des Ibères semble s’appliquer aux Celtes. Cependant
Strabon (III, 4, p. 164) rapporte que quelques-uns refusent aux Callaïques toute foi aux dieux, et disent que, durant les nuits de pleine lune, les Celtibères et leurs voisins du nord célèbrent une fête, et se livrent à des danses devant leurs portes, avec leurs familles, en l’honneur d’un dieu scuis nom. Mais les anciens imputent encore à d’autres nations cette négation de toute religion et ce culte d’un dieu sans nom, ce qui veut dire uniquement qu’ils ignoraient la véritable manière dont ces peuples honoraient les dieux, ou que le polythéisme n’y était pas apparent. A propos de ces fêtes de nuit de pleine lune, Erro remarque {Alphabet, 129,144) la présence sur les monnaies de l’ancienne Espagne d’un croissant surmonté d’une étoile ou d’un demi- cercle. Mais, nulle part, on n’y trouve l’image entière de la lune. Bellerman , dans ses Recherches sur les monnaies carthaginoises et phéniciennes , prend ce signe pour un t indiquant le nombre dix, et donnantda valeur de la monnaie. Mais, lorsqu’on voit daiis l’ouvrage de Florez ( Medallas , I, 154, etc.) des médailles portant l’exacte représentation des phases de la lune, accompagnée d’une ou de plusieurs étoiles, on ne saurait douter que les astres fussent figurés sur les monnaies de l’ancienne Espagne. Sur une très-ancienne monnaie de Asido, l’étoile n’est indiquée que par une simple croix 1 .
Florez remarque que, dans les médailles de la Bétique les plus anciennes, le taureau est toujours accompagné d’un croissant, symbole, d’après lui, de l’agriculture, importé de l’Orient. Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le croissant. On voit clairement par là que