CARACTÈRE ET CIVILISATION DES IBÈRES
Le lecteur nous saura gré de placer sous ses yeux un extrait du tome III Ae Y Histoire romaine de M. Mommsen, qui complète ce que G. de Humbolt (ch. xliu) nous apprend du caractère et de la civilisation des Ibères :
En Espagne (après la deuxième guerre punique), les villes grecques et phéniciennes de la côte, Empuries ( Ampurias ), Sagonte, Carthagène, Malaca, Gadès, se soumirent d’autant plus volontiers à la domination romaine que, laissées à elles-mêmes, elles eussent eu peine à se défendre contre les indigènes. Mais ces derniers donnèrent incroyablement à faire aux Romains, non qu’il n’y eilt à l’intérieur du pays quelques éléments de civilisation propre, et dont nous ne saurions d’ailleurs suffisamment retracer le tableau.
Nous trouvons chez les Ibères une écriture nationale au loin répandue , qui se divise en deux branches principales :
Celle d’au delà de l’Èbre, et celle de l’Andalousie. L’une et l’autre, se subdivisant sans doute en une foule de rameaux, remontaient jusque dans les temps anciens et se renouaient à l’ancien alphabet grec. On rapporte que les Turdétans (pays de Séville) possédaient d’antiques chants, un code de lois versifiées contenant six mille vers, et des annales historiques. Ce peuple était assurément l’un des plus avancés parmi tous les autres; il était aussi l’un des moins belliqueux, et ne faisait la guerre qu’avec des soldats mercenaires. C’est à la même contrée que s’appli-
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quent les récils de Polybe, lorsque, parlant de l’état florissant de l'agriculture et de l’élève des bestiaux chez les Espagnols, il raconte que, faute de débouchés suffisants, le blé et la viande y étaient à vil prix, et énumère les magnificences des palais des rois, avec leurs vases d’or et d’argent remplis de vin d'orge. Une partie de l’Espagne, tout au moins, s’appropria rapidement les usages de la civilisation romaine, et même se latinisa de meilleure heure que les autres provinces transmaritimes. Les bains chauds, par' exemple, sont dès cette époque dans les habitudes des indigènes, A l’instar de l’Italie. Il en est de même de la monnaie romaine : nulle part, hors de l’Italie, elle n’entre aussi vite dans la circulation usuelle, et la monnaie frappée en Espagne l’imite et la prend pour type. L 'argent d'Osca (lluesca, en aragon), ou le denier espagnol, avec légende en langue ibère, est mentionné dès 559, et son monnayage, en elfet, no peut avoir commencé beaucoup plus tard, puisqu’il est l’exacte copie de l’ancien denier romain. Mais s’il est vrai que dans le Sud et dans l’Est, les indigènes aient ouvert en quelque sorte le chemin à la civilisation et à la domination romaine, il n'en fut point ainsi, tant s’en faut, dans l’Ouest, dans le Xprd et à l’intérieur du pays.
- Là, les nombreuses et rudes peuplades se montraient absolument réfractaires. A Intercalia , non loin de Palencia (Palantia), chez les Vaccaens, dans la Tarraconaise, par exemple, l’usage de l’or et de l’argent était ignoré encore vers l’an C00. Elles ne s’entendaient ni entre elles ni avec les Ilomains. La hauteur chevaleresque de l’esprit chez les hommes, et au moins autant chez les femmes, formait le trait caractéristique de ces libres Espagnols. En envoyant son fils au combat, la mère l’enflammait par le récit des exploits des aïeux, et la jeune tille allait spontanément offrir sa main au plus brave. Ils pratiquaient les duels, soit pour remporter le prix de la valeur guerrière, soit pour vider leurs litiges. Les questions d’héritage entre les princes, parents du chef défunt, étaient ainsi tranchées.
Fréquemment, un guerrier illustre sortait des rangs et s’en allait devant l’ennemi provoquer, en l’appelant par son nom, un adversaire choisi; le vaincu laissait au vainqueur son épée et son manteau, et parfois concluait avec lui le pacte d’hospitalité.
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Vingt ans après les guerres d’Annibal, la petite cité celtibôre de Complega (vers les sources du Tage) fit savoir au général des Ilomains qu’elle réclamait par chaque homme tombé dans la „ bataille un cheval et un manteau, ajoutant qu’il lui en coûterait cher s'il refusait. Excessifs dans leur fierté et leur honneur militaire, beaucoup ne voulaient pas survivre à la honte de se voir désarmés. Avec cela, toujours prêts à suivre le premier recruteur venu, à aller jouer leur vie dans la querelle des étrangers; témoin ce message qu’un Romain, qui les savait par cœur, expédia un jour à une bande de Celtibères, à la solde des Turdétans : • Ou retournez chez vous, ou passez au service de Rome » avec double paye, ou fixez le lieu et le jour pour le combat. » Que si nul ne venait les acheter, ils se réunissaient en bandes, et allaient guerroyer pour leur compte, ravageant les contrées où régnait la paix, prenant et occupant les villes, absolument comme les brigands de Campanie.
Telle était l'insécurité, la sauvagerie des régions de l’intérieur qu’on regardait chez les Romains comme une peine rigoureuse d’être interné dans l’ouest de Carlhagène, et qu’au moindre trouble sur un point de la contrée les commandants romains dans l'Espagne ultérieure ne se mouvaient plus sans une escorte sûre, comptant parfois jusqu’à six mille hommes. En veut-on une autre preuve? Empuries, à la pointe occidentale des Pyrénées, formait une double ville gréco-espagnole, où les colons grecs vivaient côte à côte avec leurs voisins. Installés tous sur une presqu’île séparée de la cité espagnole, du côté de la terre, par une forte muraille,- ils y plaçaient chaque nuit, pour la garder, le tiers de leurs milices civiques; et à la porte, unique, un de leurs premiers magistrats se tenait à toute heure. Nul Espagnol n avait l’entrée; les Grecs n’apportaient les marchandises à vendre aux indigènes que sous bonne et solide escorte.
C’était une rude tâche que s’imposaient les Romains, à vouloir dompter et civiliser, quand même, ces peuples turbulents amoureux des combats, ardents déjà à la façon du Cid et emportés comme Don Quichotte. Militairement parlant l'entreprise n’olfrait pas de grandes difficultés. Sans nul doute, les Espagnols avaient fait voir derrière les murailles de leurs villes ou à la suite d’An-
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nibal, qu'ils n’élaient point de méprisables adversaires. Souvent ils firent reculer ou ébranlèrent les légions, quand leurs colonnes d’attaque ee lançaient sur elles, terribles et armées de la courte épée à deux tranchants que les Romains leur empruntèrent plus tard. S’ils avaient pu se soumettre à la discipline ; s’ils avaient eu quelque cohésion politique, ils eussent été assez forts, peut-être, pour repousser victorieusement l’envahisseur étranger ; mais leur bravoure était celle du guérillero et non celle du soldat, et le sens politique leur faisait absolument défaut. Il n’y eut jamais chez eux ni la guerre ni la paix, à vrai dire, comme le leur reprochera César un jour. En paix, ils ne se tinrent jamais tranquilles; en guerre, ils se comportèrent toujours mal. Les généraux de Rome culbutaient aisément les bandes d’insurgés auxquelles ils avaient aflaii'e ; mais l’homme d’Etat romain ne savait où se prendre pour apaiser leurs incessantes révoltes et leur donner la civilisation : tous les moyens employés n’étaient que des palliatifs, dès que hors d’Italie on ne voulait pas encore, à l’époque où nous sommes, avoir recours au seul et unique procédé qui eut pu être efficace, la colonisation latine sur une grande échelle. (Mommsen, t. III, p. 273-76, de la traduction de M. Alexandre.)