PRÉFACE
Le plan que nous avons suivi dans ce mémoire est le même que celui que nous avions adopté pour les Monnaies du Hainaut et qui semble avoir rencontré l'approbation des numismates : pour chaque rêgne une courte notice historique , puis la mention et l'analyse des documents qui ont été retrouvés et des textes qui peuvent jeter quelque jour sur l’histoire des monnaies, enfin la nomenclature raisonnée de toutes les pièces qui existent dans les diverses collections du pays et de l'étranger, en discutant et justifiant, au besoin, leur attribution.
Qu'il nous soit permis de témoigner ici notre gratitude aux personnes qui, en nous prêtant leur généreux concours, ont spécialement facilité la tâche que nous nous étions imposée; aux amateurs qui, en nous communiquant les pièces de leurs collections , ont bien voulu nous mettre à même de terminer ce travail; à MM. De Koehne, Serrure, comte de Robiano, De Coster, Cuypers, Ulysse Capitaine, Guioth, De Jonghe, etc.
Nous devons aussi une reconnaissance particulière aux personnes suivanies :
À M. le baron de Pfaffenhoffen , à l'intervention de qui nous avons obtenu du conservateur du cabinet royal de Munich, M. le docteur Streber, les empreintes des nombreuses monnaies de Maximilien-Emmanuel ;
À Son Excellence M. le comte Schouwalof, grand maréchal de la cour, et
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à M. le conseiller d'État actuel, de Gille, qui nous ont communiqué, avec une bienveillance sans égale, les dessins photographiés des pièces du musée impérial de l’Ermitage , à Saint-Pétersbourg.
A M. J.-F.-G. Mever, conservateur du cabinet royal des médailles, à la Have ; |
À M. l'abbé Cajot, directeur de la belle collection formée par la Société archéologique de Namur ;
A M. Jules Borgnet, archiviste de l'État et de la province de Namur, qui a mis à notre disposition les indications relatives aux monnaies qu'il avait réunies en parcourant le dépôt confié à ses soins ;
Et surtout à notre collègue et ami, M. Ch. Piot, qui nous a généreusement abandonné toutes les notes qu'il avait rassemblées sur la numismatique
namuroise.
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Ce que nous avons dit, au sujet des comtes de Hainaut, sur l'origine du droit que possédèrent nos dues et nos comtes de frapper monnaie en leur nom, et sur l’époque à laquelle il faut faire remonter l'exercice de ce droit, s'applique également aux comtes de Namur !. En rendant héréditaires dans leur famille les fonctions qu'ils tenaient des Empereurs, et en exerçant pour leur propre compte l'autorité souveraine qui leur avait été confiée comme mandataires , les comtes de Namur durent tout naturellement substituer leur nom et leur efligie à ceux des Empereurs, dont la suzeraineté n'était plus qu'un vain litre.
Si, plus tard, on trouve dans les chartes impériales fa reconnaissance de ce droit, il ne faut y voir que ce qui arrive toujours dans les transactions politiques, la sanetion d’un fait accompli sur lequel il serait difficile de revenir ?.
Ce fut vers la fin du dixième siècle et pendant la première moitié du onzième que s’opéra, dans la Lotharingie, cette grande révolution du démembrement de l'Empire. Les ateliers monétaires des Mérovingiens et des Carlovingiens, fort nombreux en Belgique, continuêrent, pendant quelque temps, à frapper au nom des empereurs d'Allemagne; mais bientôt ce nom disparut complétement du numéraire pour faire place aux noms des seigneurs émancipés,.
1! Recherches sur les monnaies des comtes de Hainaut.
2 Voir, dans la Revue de la numismatique belge, t. T, p. 55, une charte de Charles IV, en date du 18 décembre 1562 , dans laquelle l'Empereur déclare que les comtes de Namur tiennent en fief de l’Empire le droit de frapper une monnaie légale et coursable dans leur comté, sans rien dire de plus sur l'origine de ce droit.
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Deux ateliers monétaires, Namur et Dinant, fonctionnaient, dès l’époque mérovingienne, sur le territoire qui fut depuis le comté de Namur. Ils continuérent à frapper sous les Carlovingiens ; mais, jusqu'à présent, on ne connait aucune monnaie des Otton et des Henri que l’on puisse leur attribuer avec certitude !. Cette circonstance fait présumer que les comtes de Namur furent des premiers à s'emparer du droit régalien de battre monnaie en leur nom. |
Le château de Namur remonte très-probablement à l’époque romaine. Le srand nombre de médailles et de débris romains qu’on y découvre, sa situation extrêmement favorable à la défense, tout fait présumer que là se trouvait un des forts que Drusus fit élever sur la Meuse, seconde barrière de l'empire, contre les incursions des Germains. La plus ancienne mention de Namur que l’on trouve dans l’histoire ne remonte cependant qu’à l'an 689 : c'était alors un castrum dont Sigebert de Gembloux parle à propos d’un combat livré par Pepin de Herstal à Goselmar, fils du maire Warther. À partir de cette époque, le nom de Namur reparait fréquemment , mais sous une variété infinie de formes orthographiques ?. Au neuvième siècle, le château s'était entouré d’une bourgade, villa, vicus ; au onzième, cette bourgade était devenue une ville, covutas.
Le premier atelier monétaire de Namur que les comtes s’approprièrent, celui des Mérovingiens et des Carlovingiens, était probablement situé dans le château : c'était d'ordinaire dans de semblables forteresses que les seigneurs avaient leurs officines monétaires pour les mettre à l'abri d’un coup de main. Plus tard , quand la ville elle-même fut protégée par une muraille de défense,
1 M. Piot a décrit, dans la Revue de la numismatique belge, t. T, 2% série, pl. XIE, fig. 4, un denier d’Otton qu'il propose de donner à Namur, mais qui pourrait bien être de Nimègue. M. Dannenberg a fait graver, dans le n° 5 des Mémoires de la Société numismatique de Berlin, pl. IX, n° 92, un denier de l'empereur Henri IT (ou III?) qu'il attribue également à Namur. La lecture de cette pièce surfrappée laisse trop d'incertitude pour permettre de se prononcer d’une manière positive. Nous ferons remarquer, toutefois, que si ce denier de Henri est réellement frappé à Namur, il prouverait assez que la monnaie des comtes ne peut remonter plus haut qu’Albert IF, ainsi qu'on l'avait généralement supposé.
? Namugo, Namuurum, Namurum, Namon, Naumene, Namucum , ete.
l'atelier put y être transporté. Au mois de février 1282 , le comte Gui placait ses monnayeurs dans la maison de ville *. Quelques années après, selon Galliot, leur atelier était transféré dans la rue de Ta Croix , où il resta jusqu'à la fin du seizième siècle. Mais cette assertion de Galliot est contredite par un acte authentique. Ce fut seulement en 1422 que Philippe le Bon, ayant acquis des seigneurs de Dave, au prix de cinq cent cinq couronnes d'or, une maison, située dans cette rue et nommée le Faucon, y établit l'atelier monétaire, qui fut fermé, d’abord en 1528, puis définitivement en 1592. Cédée à la ville, par lettres de Philippe IE, du 3 mars 1563, pour en faire une école ?, puis reprise momentanément pour l'usage de la monnaie, en 1578, cette maison fut donnée par le magistrat aux révérends pères Jésuites. Suecessivement agrandie par l’acquisition des maisons voisines, elle fat l'origine de leur magnifique établissement, aujourd’hui l'église de Saint-Loup et l’athénée royal. La partie de l'édifice où était naguère la bibliothèque de la ville oceupe à peu près l'emplacement de l’ancien hôtel de la monnaie.
L'atelier monétaire demeura-t-il dans l'hôtel de ville depuis 1282 jusqu'au moment où il fut transféré dans la maison du Faucon, en 1422? On l'ignore. Au reste, les ateliers monétaires étaient alors plus faciles à transporter que de nos jours; ils ne demandaient qu'un espace beaucoup moins étendu : une maison bourgeoise ordinaire leur suffisait amplement.
Quant aux monnaies frappées au commencement du siècle dernier, d'abord au nom de Philippe V, puis à celui de Maximilien-Emmanuel , elles ont été fabriquées dans un atelier établi derrière lhôtel de ville actuel et adossé à la tour du beffroi. A cette époque, il n’y avait pas de rue entre le beffroi et hôtel de ville. Celle qui y existe aujourd'hui et qui porte le nom de rue de la Monnaie a été percée vers le milieu du dix-huitième siècle.
Dinant, de même que Namur, peut faire remonter son origine à Pexis-
1 Voir : Revue de la numismatique belge, t. T1, p. #1. Charte publiée par M. Ch. Piot. — Messager des sciences historiques, p. 191, 1847, article de M. Borgnet. II ne résulte pas positivement de l'acte de 1282 que la monnaie ait été placée dans la maison. de ville, puisque cet acte prévoit même le cas où elle pourrait être établie dans autre maison, s’il li convenoil ; mais tout concorde à le faire croire. La maison de ville occupait alors le milieu de la place d’armes actuelle. 2 Archives de l’État, à Bruxelles.
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tence d’une forteresse romaine sur les bords de la Meuse. En 558, si l’on en croit une vie de saint Monulphe, écrite au onzième siècle, cet évêque de Tongres et de Maestricht consacra, à Dinant, une église en l'honneur de ia Vierge : castrum Dionatum hereditarie suum , dit l’hagiographe !. Ce nom se retrouve ensuite successivement sous les formes suivantes : Dionant vicus (870), vico Deonato (985), emporium quod dicitur Dionant (dixième siècle), villa et oppidum (1080). Au sixième siècle, Dinant, comme Namur, était un château, au dixième un village et au onzième une ville. À cette époque, il devait même y exister un commerce important, puisque Frédéric, archevêque de Cologne, accordait, dans sa ville, des priviléges spéciaux aux marchands dinantais ?.
L'atelier monétaire de Dinant fonctionnait sous les Mérovingiens et les Carlovingiens, comme nous l’avons déjà dit. Les comtes de Namur l’employérent concurremment avec les évêques de Liége, qui partageaient avec eux la souveraineté de cette ville 5. Cette copropriété indivise d’une même ville devait donner lieu à des contestations fréquentes. En 1297, la situation n'avait pas changé, puisque l’accord fait, cette année, entre le comte Gui et l’évêque Hugues, réserve expressément les droits des parties sur la ville de Dinant. Dans la suite, le différend se termina à l'avantage de l’évêque, qui demeura seul seigneur de cette ville.
Le château de Viesville ou Vieuville existait, dit Gramaye, avant l'invasion des Normands. Cette assertion aurait besoin de preuves. La plus ancienne mention authentique que nous connaissions de cette localité date de 1161 : c’est la donation que fait Henri l'Aveugle de la cure de Vieuville à l'abbaye de Floreffe.
Le château de Vieuville fut ruiné et détruit par les Liégeois, en 4431 £.
1 Acta SS., t. II, p. 198.
* Lacomblet, Urkundenbuch, X, p. 508.
? Cumque placuisset dominis qui pracerant loco, scilicet Henrico episcopo et comiti Alberto Namucensi, dit une charte de 1080, à propos de la construction du pont de Dinant. (Miræus, Ep: 2072)
* Ilexiste encore quelques ruines du château de Viesville sur le sommet d’un monticule, dans la commune de ce nom, aujourd’hui province de Hainaut, arrondissement de Charleroi.
Les comtes de Namur avaient, à Vieuville, un atelier monétaire assez actif pendant le quatorzième siècle.
Dans le compte du domaine de 1355-1356, il est fait recette d’une somme de 36 sols pour le loyer d’une partie de le maison de le monnote monseigneur à Viesville. Ge qui ferait croire que, à parür de cette date, l'importance de l'atelier de Vieuville avait diminué, puisqu'on pouvait donner à uné partie des bâtiments une autre destination.
On connait trois monnaies de Guillaume [°° frappées à Bouvignes , ville ancienne aussi et déjà entourée de murailles en 1176. Cette fabrication se borna-t-elle à ces trois pièces; fut-elle un fait passager dû à des circonstances particulières ? Nous l’ignorons. A défaut de documents écrits, la découverte de monnaies elles-mêmes peut seule répondre à ces questions. Notons en passant que l’une de ces monnaies de Bouvignes, l’esterlin ou tiers de gros, est unique et que d’une autre, du gros, ou blanc au lion, on ne connait que deux exemplaires.
Il existe quelques monnaies des comtes de Namur avec la légende : MOxETA DE NOVA VILLA OU NOVE VILLE, abrégée de diverses manières, d’autres avec MONETA VILLE OU VILLENSIS, En écartant ces dernières, qui peuvent être attribuées à Vieuville, toujours restait-il à trouver une localité du nom de Neuveville ou Neuville où les comtes de Namur auraient battu monnaie. M. Ch. Piot a judicieusement établi que cette localité n’était autre que la partie nouvelle de la ville de Namur, incorporée, dans la quatrième enceinte, au quatorzième siècle, et qui conserva sa juridiction et ses magistrats particuliers jusqu’à l'invasion française. Dans la basse Neuveville se trouvait une maison nommée la Vieille Monnaie, que Jacques du Pont prit à rente en 14281. C’est évidemment dans cette maison que les comtes de Namur avaient établi l'atelier de Neuveville.
Cette proximité de deux ateliers monétaires ne doit pas étonner ceux qui
! Revue de la numismatique belge, t. NT, 2° série, p. 310.
sont quelque peu familiarisés avec les institutions du moyen âge, et elle doit moins étonner à Namur que partout ailleurs, puisqu'elle se rencontre également dans la plupart des villes voisines situées sur les bords de la Meuse : Maestricht et Vroenhof, Liége et Avroye, Hui et Statte.
Dans un Répertoire aux rentes du grand hôpital de Namur, manuscrit du quinzième siècle reposant aux archives de l'État, à Namur, on trouve le passage suivant , folio 80 verso : « Outremouze.... maison séant sur Mousse, » encontre le monoie. » Qutre-Meuse doit s'entendre de Jambe, commune séparée de Namur par la Meuse et qui appartenait, par indivis, au comte de Namur et à l’évêque de Liége, sous la souveraineté du comte. On aurait tort d’en conclure qu'il existait un atelier monétaire à Jambe. Le mot encontre, qui ordinairement veut dire auprès, doit se traduire ici par : en face, visà-vis ; et, en effet, la monnaie de Neuveville se trouvait sur la rive gauche de la Meuse, en face d’une partie de la commune de Jambe.
Le château de Poilvache ou de Méraude, sur la rive droite de la Meuse, à trois lieues en amont de Namur, appartenait, au onzième siècle, à Conrad, comte de Luxembourg. Il passa ensuite à Henri l’Aveugle, qui possédait à la fois les deux comtés de Luxembourg et de Namur. La paix de Dinant, conclue le 26 août 1199, entre Philippe le Noble, comte de Namur, et Thibaut de Bar, comte de Luxembourg, et qui termina les longues contestations qu'avait fait naître le partage de la succession de Henri, attribuait le château de Poilvache au comte de Luxembourg, qui le tiendrait en fief des comtes de Namur.
En 1342, Jean de Bohême vendit, pour la somme de 33,000 florins de Florence, le château et la prévôté de Poilvache à Marie d'Artois, comtesse douairière de Namur, avec faculté de réméré pendant trois ans. Il semble résulter d'un acte du 13 juillet 1343 que, à cette date, le comte Jean avait déjà usé de cette faculté.
Mais il ne conserva pas longtemps sa nouvelle possession. Le samedi, veille de l’Assomption de Notre-Dame 1344, il faisait acte de déshéritance, en faveur de Marie d'Artois, du château et de la prévôté de Poilvache qu'elle avait achetés, et le 5 septembre suivant, il ordonnait à tous ses vassaux de
reconnaitre la comtesse de Namur pour leur dame légitime. Cette acquisition était faite encore à charge de réméré pendant deux ans; mais le comte de Luxembourg n’en ayant pas usé, Poilvache demeura définitivement acquis au comté de Namur.
Le château de Poilvache fut détruit par les Français, en 1554.11 en reste quelques ruines qui couronnent un rocher escarpé, aux bords de la Meuse. Dans le flanc de la montagne, à l'entrée d’un ravin, on montre encore les restes d’une ancienne tour que les habitants du voisinage nomment la Tour de la Monnaie. Cest, sans doute, la tour où l’on avait placé l'atelier monétaire de Méraude. Cet atelier était ancien et considérable.
En 1298, le 15 août, le comte Henri de Luxembourg y avait établi quatre-vingts nouveaux ouvriers et vingt-deux monnayeurs, en leur accordant divers priviléges que Philippe le Bon ratifia le 14 février 1448, bien que depuis longtemps l’atelier de Poilvache fût fermé. Les descendants de ces monnayeurs y existaient encore sous Philippe IE, qui, en 4589 , abolit entiérement leurs priviléges !.
C'est de cet atelier que proviennent les pièces frappées par les comtes de Luxembourg et par les comtes de Namur, portant : MONETA MERAUD, EMERAUD, ESMERAUD , MERAD , @{C.
La comtesse douairière, Marie d'Artois, qui avait acquis Méraude en son nom personnel, y frappa monnaie, comme dame de Poilvache. Son fils, Guillaume [, qui avait obtenu de sa mère la cession de cette seigneurie, continua à y monnayer ; mais on présume qu'après sa mort, cet atelier fut fermé. On n'a, du moins, retrouvé aucune monnaie de ses successeurs portant le nom de Méraude. |
De même que, dans le Hainaut et dans les autres provinces voisines, les premières pièces que frappèrent les comtes de Namur furent des deniers d’argent au poids des deniers impériaux , avec l’obole pour seule fraction. Ces deniers allèrent toujours en diminuant de poids, jusqu'aux petits deniers semi-
‘ Archives de l'Etat à Bruxelles. — Revue de la numismatique belge, t. 1, 2" série, page 439.
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