DE L'HIPPOPOTAME VIVANT
ARTICLE PREMIER
Observations faites sur lhippoyotame.
L’HiIPPOPOTAME a été toujours , et est encore Jusqu'à un certain point, celui de tous les svrands quadrupèdes dont on a le moins connu l’histoire et l'organisation.
Bien que l'on puisse croire avec Bochart (1) que c'est le Lekemoth de Job, ce qui en est dit dans ce livre est trop vague pour le caractériser.
La description qu’'Aristote donne de son hippopotame (Hist. anim., liv. 1, chap. 7)
(1) Hierozoic., part, 1, Hb, v, cap: xv,
est si éloignée de l’animal que nous connaissons aujourd’hui sous ce nom, qu'on ne sait comment expliquer un tel assemblage d’erreurs. Ce grand naturaliste lui assigne, il est vrai, l'Égypte pour patrie; mais il lui attribue aussi la taille de l’äne, la crinière et la voix du cheval, et le pied fourchu du bœuf ( dugnhèy 9 Eor dorso Boëc). [l a un astragale comme les animaux à pied fourchu. Son museau est camus, sa bouche est médiocrement fendue, ses dents un peu sorties , et sa queue pareille à celle du sanglier; la peau de son dos est si épaisse, qu'on en fabrique des javelots.
On est d'autant plus étonné de cette description bizarre, qu'en remontant aux sources , on trouve qu'elle est presque entièrement empruntée d'Hérodote, écrivain généralement exact pour ce qu'il a vu par lui-même. Il à même une erreur de plus qu’Aristote: car il dit que la queue de l’hippopotame est aussi semblable à celle du cheval ; mais, en revanche, il en a une autre de moins en donnant à cet animal la grandeur des plus grands Lœufs.
Herod., Euterp. ou liv. 11, 71 (x).
On serait tenté, d’après ces deux descrip-
1) Une chose assez remarquable, et qui n’est peut-
tions, de croire que le nom d’Aippopotame s’appliquait alors à une autre espèce qu’à présent, si Diodore de Sicile ne nous ramenait évidemment à celle-ci. D'abord il rend à l’hippopotame sa vraie taille : « il a einq cou- « dées de long, dit-il, et sa masse approche de « celle de l’éléphant. » Il décrit ensuite ses dents de devant : « 1] a de chaque côté trois « dents saillantes plus grandes que les dé- « fenses du sanglier; » seulement il lui laisse
être pas entièrement due au hasard, c'est que, si l’on transportait dans la description d’Aristote, la queue de cheval qui est dans celle d’'Hérodote, alors la première se rapporterait parfaitement au gnou (antilope gnu.L.), aux cornes près que l’on aurait oubliées.
M. Schneider (Sy. pise. arted., pag. 250) chérche à expliquer les erreurs de ees deux grands écrivains en supposant qu'Hérodote , ainsi que le prétend Porphyre, ap. Euseb. præp. Ev. x, pag. 466, a emprunté sa description d’'Hécatée de Milet, aussi-bien que celles du phénix et de la chasse du crocodile.
Peut-être ces erreurs tiennent-elles à ce que cette description a été prise de quelque mauvaise figure. M. Hamilton (ÆÆgyptiaca, pl. xxn, fig. 6) en a copié une des grottes de Beni-Hassan , où les pieds paraissent fourchus , et où les défenses inférieures sont si énormes qu'on a du croire qu'elles ne pouvaient ètre couvertes par ses lèvres.
les pieds fourchus du bœuf et la queue du cheval (Biod. Sic., lib. 1).
Pline, qui aurait pu connaître la description de Diodore, s’est borné à copier celle d'A ristote, excepté pour la grandeur, qu’il ne détermine pas, et pour l'emploi de la peau, qu'il dit seulement propre à faire des casques et des boucliers impénétrables tant qu’ils ne sont point mouillés (lib. var, cap. 25, sub fin..). Il ajoute à tout cela une erreur de plus, que l’hippopotame est couvert de poils comme le phoque (lib.1ix, cap. 12).
Il aurait dû cependant pouvoir se procurer de meilleurs renseisnemens, même indépendamment de l'autorité de Diodore, puisqu'il dit lui-même qu'ux hLippopotame fut montré a Rome pur Scaurus, dans son édilité (b.
vil, cap. 26 ). Et nous savons par Dion qu’ 4uguste en montra un autre lorsqu'il triompha de. Cléopâtre ( Dion., lib. 11, p. 655, ed.
Reimari ).
On vit encore beaucoup d’hippopotames après la mort de Pline. Antonin en montra avec des crocodiles, des tigres et d’autres animaux rares, au rapport de Jules Capitolin (Hist. Aug., ed. Schrev., p. 142).
Dion (lib. Lxxi1, p. 1211 et p. 1219) assure
encore que Commode en fit voir cinq dans une occasion, et en tua de sa propre main un dans une autre. Héliogabale en eut aussi (selon Lampride, Hist. Aug., p. 497 ), et il y en eut un sous Gordien IT (selon Jules Capitolin, ib. , p. 677).
Si l’on pouvait s’en rapporter aux vers de Calpurnius, il y en aurait eu plusieurs aux jeux de Carin, en 284 (1).
Néanmoins, les auteurs anciens postérieurs à Pline, et les modernes jusqu'à Fabius Columna, ne nous ont point donné de meilleure description de cet animal. Oppien, qui l'appelle cheval sauvage et le place en Éthiopie, ne fait que paraphraser à son sujet quelques traits d’'Aristote. Ammien lui attribue encore lu forme du cheval, une queue courte et le pied Jourchu. West vrai que, selon lui, es Lippopolames avaient déja, dès le temps de l’empereur
Julien, disparu de l Égypte (Amm. Mare., lib.
(1) Calpurn., Eclog., vi, vers. 66.
Spectavi vitulos, et equorum nomine dignum Sed deforme pecus, quod in illo nascitur amni Qui sata riparum venientibus irrigat undis,
Ce qui est plaisant, c’est que le traducteur de Calpurnius, Mayrault, a cru qu'il s'agissait de crocodiles, et met ces énormes lézards.
XXII, Cap. 15), en quoi il est confirmé par Thémistius (orat. 20).
Cest pour avoir confondu l'addition de Gylius avec le texte d’Ælien, qu’Aldrovande (Quad. dig., lib. 1, p. 18r) et Jonston ( de: quadr., p. 76) attribuent à Ælien une description que Gylius a tirée de Diodore, mais sans citer son auteur ( Ælian. Gyli, lib. xr, cap. 45).
La description d'Achille Tatius lui-même, de cet auteur alexandrin du quatrième siècle, indiquée par M. Schneider comme plus juste que les précédentes, n’est pas entièrement exempte d'erreurs. « L’hippopotame, dit-il, « est semblable au cheval par le ventre et les « pieds, si ce n’est qu'il a les ongles fendus ; sa « grandeur est celle du plus grand bœuf; sa « queue courte et sans poil comme Îe reste de « son corps; sa tête ronde et non petite; ses « mâchoires pareilles à celles du cheval; sa « gueule fendue jusqu'aux tempes ; son men- « ton large; ses narines très-ouvertes , et res- « pirant une vapeur brülante; ses dents ca- « nines recourbées, pareilles à celles du cheval, « mais trois fois plus grandes (1). »
(1) Ach. Tat., lib. 1v, cap. 11, éd. de Deux-Ponts, 1792 , pag. 152.
Les artistes anciens ont mieux rendu cet animal que les naturalistes et que les historiens. Îl est représenté d’une manière trèsreconnaissable, avec l'ibis, le crocodile et la plante du lotus, sur la plinthe de la statue du Nil qui ornait autrefois le Belvédère à Rome, et qui est maintenant dans le Muséum des Arts; seulement les détails des pieds et des dents n’y sont pas exacts.
La mosaïque de Palestrine, où l'on s'est plu à représenter les animaux de l'Égypte et de l'Éthiopie, offre ‘trois figures excellentes d'hippopotames, vers le bas à gauche, dont deux percées de flèches par des chasseurs nègres, et une à demi plongée dans le fleuve; mais ces figures n’y sont point accompagnées d'un nom comme la plupart des autres.
On le voit encore, toujours avec le crocodile et le lotus, dans une pierre gravée du cabinet du duc d'Orléans (t. 1, p. 62).
Les médailles d’Adrien , qui représentent si souvent l’Ésypte et ses attributs, offrent aussi l’hippopotame avec le crocodile et la figure du Nil. On voit une de ces médailles dans lhist. aug. d'Angeloni (pl. exux, fig. 58 ), et une autre dans les Numismat. imp. rom.
de Jacob. Biæus (pl. 59, fig. 7). L'hippopotame est monté par un enfant dans ja pre-
miere de ces médailles; 1l est accompagné du crocodile dans l’une et dans l'autre.
Quoique le nom de l'animal ne soit pas gravé sur ces monumens, il n'en est pas moins certain que les figures qu'ils présentent appartiennent à l’hippopotame , attendu que; d’après le témoignage exprès de Lucien: et de Philostrate, on ne peignait ni ne seulptait guères le Nil sans l'accompagner et de Fhippopotame et du crocodile (1).
Ils donnent donc un correctif très-suffisant à ce que les descriptions des anciens ont de défectueux, et ne laissent aucun doute raisonnable sur la véritable application du nom d'hippopotame.
‘ L'Europe chrétienne n'a point vu d’hippopotame vivant; on ne trouve sur cet animal, dans les auteurs du moyen äge (2), même dans ceux qui ont visité le pays qu'il habite,
(1) Lucian., Rhetor. præcept., ed. Reitz., Amsterd., 1743, tom. ur, pag. 2; Philostrat., Ic., lib. 1, imag. v, éa. d'Olearius, Leipz., 1709, pag. 769.
(2) Isidore de Séville, Orig., lib. x, page 168 de ’éd. de Paris, 1601 ; Vincent de Beauvais, Spect. na— tur., Dh. xvir, cap. cxv et cxxxvi ; Albert le Grand, de Nat. anim., dans ses œuvres, tome vr, page 654 de l’éd. de Lyon, 1651.
tels que le cardinal Jacques de Vitry (1), que des compilations mêlées de fables nouvelles ou altérées par des contre-sens. Pour trouver à cette époque quelques notions un peu justes, c’est aux Arabes qu'il faut recourir, et Abdallatif, dans sa relation de l'Égypte, décrit réellement fort bien lhippopotame (2).
Bélon et Gylius sont les premiers modernes qui aient vu l’hippopotame en nature, et peut-être est-ce le même individu qu'ils ont vu:cest à Constantinople qu'ils l’ont observé. Bélon n'en parla même que de mémoire dans son livre des poissons, y ajoutant la figure prise de la médaille d'Adrien. Il rectifia l’erreur de la statue du Nil, qui donne à l'animal cinq doigts au lieu de quatre, mais ne parla des dents que pour dire qu’elles tiennent de celles du cheval (Nat. et divers. des poissons, p. 18 et 19).
Gessner n'eut autre chose à faire que de copier Bélon (Gesn. pise., art. Lippop.).
Gylius, qui, d’après sa lettre au cardinal
(1) Jac. Vitriac., Hist. orient., cap. Lxxxvr, ap. Bongars , 1, 1103.
(2) Abdallatif , Relat. de l'Égypte, trad. par M. de Sacy, page 143 et suiv.
d’Armagnac, citée par Prosper Alpin (de reb. æg.,1, 248), avait aussi vu un de ces animaux à Constantinople, et peut-être le même individu que Bélon, se borna cependant, comme nous l'avons vu, à copier la description de Diodore.
Ce ne fut qu’en 1605, un demi-siècle après Bélon, qu’un chirurgien italien, nommé Zerenghi, apporta d'Égypte des peaux d’hippopotames des deux sexes, et publia une bonne description de l'espèce, avec une figure de la femelle (x).
Aldrovande, à qui Zerenghi avait montré cette même femelle, l'avait fait dessiner pour son Histoire des animaux; cependant ce ne fut point cette figure-là qu'il publia, mais une autre qui lui avait été envoyée, dit-il, de Padoue, et sans doute par Prosper Alpin, car c'est la même qui revient dans l'ouvrage de celui-ci, publié seulement en 1735, p. 247.
On la voit dans Aldrovande (De quadr. dis.
viv., lib.1, p. 184, édit. de Bol., 1658), et la tête séparément , la gueule ouverte (p. 185).
Le savant Fabius Columna avait aussi fuit
(1) Sa dissertation est donnée par extrait dans Buffon, tome xt1, in-4°, page 24 et suiv.
Il, 29
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faire de son côté, de l'animal rapporté par Zerenghi, un dessin beaucoup meilleur, qui parut, avec une bonne description, dans ses Aquat. obs., page 30, en 1616, et par conséquent avant celui d’Aldrovande , quoique celui-ci eût été fait plus tôt, même en le supposant de Prosper Alpin: car ce dernier auteur quitta l'Égypte en 1585; il y avait passé les trois années précédentes, et mourut professeur à Padoue, en 1617.
Ludolphe en donna des figures préférables aux précédentes en 1687, dans son Histoire d’Abyssinie ( hb. 1, cap. x1, n° 1), mais sans en faire connaitre la source.
En 1639, Jean de Thévenot, dans son Voyage au Levant (liv. u de la 1° parüe, chap. 791, p. 787), donne une assez bonne description d’un individu qui fut tué de son temps à Girgé, près du Caire, mais ne l’accompagne point d’une figure.
Malgré les lumières que l’on aurait pu tirer de ces notions authentiques, la publication de l'ouvrage de Prosper Alpin, faite comme je viens de le dire en 1755, fut cause que la matière commenca à s’embrouiller.
Il intitule son chapitre x11 : du Chæropotame et de l Hippopotame ; 1 y donne d’abord la fioure de deux peaux empaillées, l’une d’un
grand animal femelle, et l’autre de son fœtus, qu'il avait vues dans la maison du pacha du Caire; ce sont évidemment deux peaux de nos hippopotames d'aujourd'hui, mais dont le crâne et par conséquent les dents avaient été enlevées avec le reste de la chair et des os.
Il conclut de cette absence des dents que ce ne pouvait être là l’hippopotame des Grecs, puisque celui-ci doit avoir les dents un peu sorties; et ayant vu, peu de temps après, à Alexandrie, une autre peau avec son crâne et ses dents, il en donne aussi la figure (la même qu'Aldrovande avait déjà publiée ), et il déclare que celle-ci seule provient du véritable hippopotame, comme si elle s'accordait mieux avec la description donnée par les Grecs. Il pense, par la même raison, que les figures de la plinthe de la statue du Nil et celles des médailles d’Adrien ne représentent point l’hippopotame, mais ce prétendu animal différent dont il avait vu la peau sans dents.
Cette erreur des anciens que les dents de l’hippopotame sortent de la bouche, était difficile à éviter , lorsqu'on n'avait pas vu l’animal vivant. Ces dents, surtout les canines, sont si grandes qu'on a peine. à concevoir qu'elles puissent tenir sous les lèvres ; or, les
anciens voyaient déjà beaucoup de ces dents, mème lorsqu'ils n'avaient encore aucune idée de la taille de l'animal, et qu'ils le croyaient au plus égal à un âne ; elles faisaient un objet de commerce, et on les employait au lieu d’ivoire dans les ouvrages les plus précieux de l’art.
Pausanias parle d’une statue de déesse dont la face était faite de ces dents (Pausan., Arcad.; ed. Hanau, 1613, p. 530 ), et Cosmas, du temps de l’empereur Justin, déclare en avoir rapporté et vendu une du poids de 13 livres; les plus grandes que nous ayons ici n’en pesent que SIX.
Voilà pourquoi, sans doute , les anciens ont pensé que les dents de l’hippopotame sortent de la bouche, comme celles du sanglier.
Néanmoins c’est un fait constant que l’hippopotame ne montre nullement ses dents quand sa gueule est fermée; plusieurs témoins oculaires en font foi, et les têtes qui ont conservé leur peau sans l'avoir retirée parle dessèchement, le prouventencore mieux : nous en avons une telle au Muséum.
Les figures antiques en question nous présentent donc des images fidèles de cet animal, et il est inutile de supposer l’existence d'une autre espèce , pour les expliquer.
Prosper Alpin la supposa, comme nous l'avons vu , et donna à cette prétendue espèce le nom de porc de riviere , appelé, dit-il, chæropotame par les Grecs.
Or, aucun ancien Grec, du moins à moi connu, n’a employé ce mot de chœropotame pour désigner un animal déterminé. La mosaïique de Palestrine, qu’au reste Prosper Alpin ne connaissait pas, montre un quadrupède avec quelques lettres à peine déchiffrables, où l’on a cru lire ycyor. Mais comme les anciens avaient un chœropithèque ou singe cochon qui était très-probablement le mandrill ou quelque cynocéphale, et que la figure en question n'est pas absolument éloignée de ressembler à ce dernier, on n’en peut rien conclure pour lexistence d’un chœæropotame.
Cependant Hermann, dans son Tableau des rapports des animaux (Joh. Hermanni tabula affinitatum animalium, pag. 06), admet cette existence pour ainsi dire comme si elle était démontrée; 1l va jusqu à dire que Prosper a bien développé la différence du chæropotame et de l’hippopotame, disertrs verbis distinguit. C’est ainsi que les plus habiles sens sont entrainés à des erreurs lorsque celles-ci sont favorables à leurs systèmes généraux. Hermann cherchait à prouver que tous les animaux tien-
nent les uns aux autres par une infinité de chaïnons. Il trouvait les genres de l’ordre des pachydermes trop isolés pour justifier son idée; il dut donc chercher à se faire croire à luimême qu'il y a encore beaucoup d’espèces inconnues de cette classe; et tout ce qui pouvait faire supposer l'existence de quelqu’ une, était avidement recueilli par lui.
Peut-être dira-t-on que l’objet actuel de nos recherches nous donne en quelque sorte un intérêt contraire, et que nous devons être sans cesse tenté d'effacer les traces qui pourraient conduire à des espèces vivantes inconnues, afin de rendre le nombre des perdues plus considérable. Nous avons senti d’abord que nous courrions ce danger , et nous chercherons toujours à l’éviter; en ce moment même nous sommes loin de nier l'existence d’espèces pareilles à celles dont il est question ; nous disons seulement qu'il n’y en a aucune preuve.
On ne sait trop comment les deux hippopotames de Zerenghi, et le premier de ceux de Prosper Alpin, s'étaient éparés près de Damiette, et celui de Thévenot, près du Caire, ni d'où venait le second que Prosper vit à Alexandrie; mais il est certain qu'il n’y a plus aujourd’hui de ces animaux au-dessous des Cataractes. Tous ceux qui ont voyagé en Égypte
dans le 18° siècle, sont d'accord à cé sujet, et les savans attachés à notre expédition d'Égypte, qui ont remonte le Nil jusqu’au-delà de Syenné, n’en ont pas rencontré un seul; ce n’est que dans l’Abyssinie et dans les pays de l'Afrique, au midi de l’Atlas, et surtout au Sénégal et au Cap, qu'on a pu observer l’hippopotame dans ces derniers temps.
C’est du Sénégal que venaient le fœtus décrit par Daubenton (Hist. nat., tome xi) et lé jeune hippopotame du cabinet de Chantilly, déposé aujourd’hui dans celui du Muséum , réprésenté suppl. , t. nr, pl. Lxrr.
C’est du Cap qu'ont été apportés l’hippopotame adulte du cabinet de Leyde, décrit par Allamand (Hist. nat., ed. d'Holl., t. x, p. 28), et celui du cabinet du Stadthôudér que nous possédons aujourd’hui au Muséum, et qui fut préparé par Klockner, et décrit pat lui (Hist. nat., suppl., t. ni, p. 306 et 308).
C'est au Cap que Sparmann a observé l’hippopotame, et que Gordon en à fait la description et les figures publiées par AHamand (Hist. nat., ed. d'Holl., suppl., t. v, pl.ret tt} et ensuite par Buffon (suppl., t. vi, pl. 1v et v).
Enfin, c’est encore du Cap que M. Delalande vient d'apporter lé Squelette d’hippopotame adulte qui enrichit cette édition. L'espèce de-
vient même si rare dans ce pays, qu'on en a défendu la chasse, et que M. Delalande, pour se procurer ce squelette , a été obligé d'obtenir une permission spéciale.
Quant au Sénégal, ils doivent y être encore plus rares; car je n'ai pu en obtenir de ce pays-là, malgré les ordres exprès donnés au souverneur par M. le ministre de la Marine.
Outre le Cap et le Sénégal, on sait par Barbot et par beaucoup d’autres voyageurs qu'il y cn à quantité en Guinée et au Congo. Bruce assure qu'ils sont très-nombreux dans le Nil d'Abyssinie et dans le lac Tzana. Levaillant en a vu dans toutes les parties de la Cafrerie qu'il a parcourues; ainsi l'Afrique méridionale en.est, peuplée presque partout. Mais n’y en a-tilque dans cette partie du monde ? C’est une ancienne opinion. Strabon (lib. xv, p. 1012, A.,ed, Amsterd., 1707), sur le témoignage de Néarque et d'Ératosthènes, nie déjà qu'il y en ait dans l’Indus, quoiqu'il avoue qu'Onésierite j'eût affirmé. Pausanias est d'accord avec eux; et bien que Philostrate et Nonnus aient adopté l'opinion d'Onésicrite, il est de fait qu'aucun voyageuraccrédité n'a rapportéqu'on entrouve sur le continent de l'Inde, même au-delà du Gange. Buffon n’a été nullement touché du témoignage Ge Michel Boyn, qui en place à la
Chine; c’est donc à peu près sans autorité que Linnæus, dans ses éditions x et xir, suppose qu'il y en a aux embouchures des fleuves de l'Asie; ainsi M. Faujas paraissait bien autorisé à ve point admettre sur ce continent l’existence de l’hippopotame ; mais peut-être n’aurait-il pas dû étendre sa négation à l'Asie entière : car M. Marsden, auteur de considération, place l'hippopotame au nombre des animaux de l'ile de Sumatra (1).
Cependant il reste à savoir si M. Marsden lui-même n’a pas été trompé.
Cette question est très-importante pour la zoologie et pour la théorie de la terre. Le témoignage isolé de ce voyageur, ce nom d’Appopotame jeté dans un catalogue sans autre description , m'avaient inspiré quelque doute, et même ayant reconnu que feu Péron, trompé par l’équivoque du nom de vache marine, que les Hollandais donnent indifféremment à l’Appopotame et au doujong, avait pris des dents de ce dernier pour des dents d’hippopotame, j'avais supposé que l'assertion de M. Marsden pouvait tenir à quelque confusion semblable de nomenclature. Depuis lors M. Marsden nous a appris , dans sa troisième édition, qu'il
(1) Hist. de Sumatra, trad. fr., 1, page 180.
a avancé ce fait, non pas d’après sa propre observation, mais sur un dessin de M. Whalfeldt, officier employé à surveiller la côte, qui avait rencontré cet animal vers l’'embouchure d’une des rivières méridionales de l'ile et en avait envoyé l’esquisse au gouvernement. M. Marsden fait remarquer en outre que la Société de Batavia, dans son premier volume de 1799, compte l'hippopotame parmi les animaux de Java, et lui donne le même nom malais conda-ayer ou küda-ayer qu'il porte aussi à Sumatra (1).
Mais cet hippopotame des îles de la Sonde ressemble-t-il en tout à celui d'Afrique? Ce serait une chose très-remarquable et peu d’accord avec ce qu'on sait d’ailleurs de la répartition géographique des grandes espèces.
Peut-être cet hippopotame de M. Whalfeldt et de la Société de Batavia, et le succotyro de Java, représenté par Niewhof (2), ne sont-ils qu’un seul et même animal, un peu défiguré par l’un de ces auteurs, et mal nommé par l’autre. Quoi qu'il en soit, cétte recherche est
(1). History of Sumatra, troisième éd. angl;,; pag: 116 et A17.
(2) La figure de Niewhof a été copiée dans les quadrupèdes de Schreber, dans la Zoologie générale de Shaw
la plus curieuse que puissent faire les naturalistes qui se trouveront dans ces contrées éloignées.
J'avais fort invité M. Diard, mon élève, et M. Duvaucel, mon beau-fils, à s’en occuper; mais bien que ces deux jeunes naturalistes aient parcouru une partie de l’ile de Java et de celle de Sumatra dans différentes directions, qu'ils ÿ aient pris des rhinocéros de deux espèces, dont une nouvelle, qu'ils y aient découvert une nouvelle espèce de tapir, ils n'ont pu y apercevoir ni le succotyro, ni l’hippopotame.
Je ne me suis occupé dans ce qui précède que des travaux relatifs à l'extérieur de l’hippopotame ; ce qui concerne son anatomie était avant moi beaucoup moins complet.
Nehemias Grew publia le premier une fisure de l’ostéologie de la tête avec quelques remarques , dans son Museum regalis societatis, imprimé en 1681.
Antoine de Jussieu donna, de la même partie, des figures meilleures et une description
et ailleurs. Elle représente un animal assez semblable à un hippopotane ayec une queué touffue et, des défenses qui sortent de dessous les yeux, L'auteur dit que la taille est celle d’un bœuf et qu’on ie prend rarement.
plus détaillée dans les Mémoires de l’Académie pour 1724. Il y ajouta des détails sur les dents et sur l’ostéologie des doigts de devant.
Daubenton donna en 1764, dans le xr° volume de l'Histoire naturelle, une figure et une description encore meilleures de la tête, l'ostéologie des doigts de devant et de dernière, et celle du deuxième rang du carpe, le tout d’après des adultes; et comme il avait eu, en 1762, occasion de rechercher l’origine de quelques os fossiles, et particulièrement d’un fémur de l’animal de l'Ohio, 1l enleva le fémur d’un fœtus d'hippopotame qui était au cabinet, le décrivit et le fit graver pour montrer que ce n’était pas à lui que ressemblait celui de l’animal fossile.
Cependant ces trois auteurs négligérent d'examiner assez attentivement et de décrire en détail les dents; Daubenton alla jusqu’à trouver à celles des mastodontes de FOhio et de Simorre une analogie avec celles de lhippopotame, qu’elles n’ont cerfainement point; il intitula même les petites de l'Ohio, dents d’hippopotame. ( Descr. du Cab. du roi, dans l'Hist. nat., tome x, in-4°, p. de 74 à 78.)
Pallas ayant reçu de Sibérie des dents semblables à celles de l'Ohio, et voulant vérifier ce que leur ressemblance avec celles de Phippo-
potame avait de réel, demanda à Camper et en obtint une bonne figure de dent mâchelière qu'il fit graver dans les Mémoires de Pétersbourg, pour 1777 (part. u, pl. var, fig. 3), afin de montrer combien elle différait de celles de ces grands animaux fossiles.
Enfin Buflon, dans les notes justificatives de ses Époques de la nature, imprimées en 1777 (suppl, t. v, pl. vi), fit encore représenter une molaire d’hippopotame, dans la même vue que Pallas, c’est-à-dire pour prouver combien ces dents différent de celles de l’animal de l’Ohio, lorsque celles-ci ne sont point usées. Il est vrai qu’au même endroit il regarde d’autres dents de l'Ohio qui avaient changé de forme par la trituration, comme étant des dents d’hippopotame; mais c’est là une erreur particulière dont nous parlons ailleurs.
Voilà l'exposé complet de tout ce qui était parvenu à ma connaissance sur l’ostéologie de ce grand quadrupède , quand je donnai la première édition de ces recherches; à la vérité, il y avait déjà, dans ces documens, des moyens suffisans de reconnaitre plusieurs morceaux fossiles, tels que toutes les espèces de dents, les fragmens de tête, etc.; et comme il existe de ces morceaux dans les collections, tout autant que de ceux des autres parties du corps
dont l’ostéologie était encore inconnue, on n'aurait pas dû mettre en doute l'existence des os fossiles d’hippopotames, comme l’a fait M. Faujas de Saint-Fond, dans son Essai de géologie,
Quoique je fusse parfaitement assuré de l’espèce des fossiles en question, je sentis cependant que je serais mieux en état de mettre la vérité dans tout son jour, lorsque le squelette entier de l'animal serait connu; et après plusieurs efforts pour m'en procurer un d’adulte, voyant que la suite de mes recherches sur les quadrupèdes fossiles exigeait que je m'occupasse enfin de cet objet, je pris le parti auquel Daubenton avait eu recours dans une occasion semblable. Il avait extrait un seul os d'un corps de fœtus; je fis préparer le reste du squelette; mais comme les parties non encore ossifiées se seraient raccornies par le dessèchement, et auraient perdu leur vraie forme, je fis conserver le tout dans la liqueur. De cette manière j'obtins, à peu de chose près, la forme de tous les os, la tête exceptée, et j'en composai la figure de squelette que je donnai alors au public.
La tête était trop grande à proportion, et comme les dents n’y étaient pas toutes sorties de l’alvéole, niles sinus développés , sa forme
était très-différente de celle de l'adulte. J'y suppléai en la remplaçant dans ma figure de squelette par une tête dessinée d’après l'adulte. Il ne fallait pour cela qu'estimer jusqu’à quel point celle-ci devait être réduite pour ladapter à mon petit squelette, ou, ce qui revient au même, combien la longueur de la tête est comprise de fois dans celle du corps entier de l’adulte ; les dimensions extérieures données par divers auteurs, et les individus empaillés d’hippopotames, à ma disposition, me donnaient bien cette proportion, mais je ne la trouvais pas égale partout.
Par exemple, selon Zerenghi, le corps entier a 11° 2”; la tête 2° 4”, ou un peu plus d’un cinquième.
Selon Columna, 13. — 5%. ou un peu moins du quart.
La figure de Columna fait la tête au corps comme 2 à 7.
Selon Daubenton, pour le fœtus, 1’. 3”.