CHAPITRE III
DU GENRE MAGROPOMA Agass
[| est incontestable que ce genre a des affinités frappantes avec le genre Cœlacanthus. Nous y retrouvons la même forme trapue du corps et la même disposition des nageoires. Il y a, comme dans le genre Cœlacanthus , deux dorsales dont l'une est opposée à l'espace compris entre les pectorales et les ventrales , et l'autre à l'espace entre les ventrales et l'anale. La seconde dorsale est supportée par un os trés-vigoureux, que l'on retrouve également dans plusieurs autres genres de la famille. La caudale acquiert un développement considérable et l'emporte de beaucoup sur toutes les autres nageoires. Les écailles, de leur côté, présentent aussi une certaine ressemblance avec celles du genre Cœlacanthus par leurs dimensions aussi bien que par leur forme. Mais d'un autre côté il existe une différence profonde dans la structure des rayons, qui sont hérissés d'épines sur leur tranche et qui servaient sans doute à l'animal d'armes protectrices , tandis que ceux des Célacanlhes sont inermes. Le squelette est robuste . d'après tout ce que j'ai pu voir jusqu'ici ; mais je n'ai pas encore pu nj'assurer si les os sont creux ou non.
Comme je n'ai encore rencontré qu'une espèce de ce genre , il suffira d'en donner une description détaillée pour faire ressortir en même temps les principaux traits du genre. Sir Philipp Egerton en a découvert dans ces derniers temps une seconde espèce qui diffère du M. Mantellii par des écailles plus uniformes et par quelques autres particularités dans la conformation de la tête. Je nommerai cette espèce M. Egertoni. Elle provient du Gault de Folkstone ; ensorte que ce genre Màcropoma est circonscrit dans la formation crétacée.
Macropoma Mantellii Agass.
Vol. 2 , Tab. 65 a , 65 6 , 65 c et 65 d.
C'est au zèle infatigable de M. Mantell que nous devons la connaissance de cet intéressant poisson. Grâce aux soins que ce savant a mis à en recueillir tous les fragmens et à dégager de la roche les exemplaires entiers qu'il possédait , je suis à même de donner une description détaillée de toutes les parties de ce curieux ichthyolite ; et je ne saurais mieux reconnaître le service que M. Mantell a rendu par-là à l'ichthyologie fossile . qu'en lui dédiant cette espèce.
Quoique les débris de ce poisson soient coniiiinns dans la craie de Lcwes , les exemplaires entiers y sont cependant fort rares. La Tab. 65 a représente le plus parfait , entre tous ceux qu'on a découverts jusqu'à présent. Il est en effet d'une rare conservation et très-propre à nous donner une idée nette de sa physionomie. C'est un poisson vigoureux. Au premier abord, sa forme courte et trapue rappelle un peu les grandes Carpes de notre époque ; mais il suffit de s'arrêter un instant aux détails , pour s'assurer qu'il est construit sur un plan très-différent. Sa charpente entière indique un type bien autrement robuste , et, selon toute apparence , un genre de vie fort différent de celui de nos inoffensifs Cyprins ; car une dentition et des nageoires pareilles ne peuvent convenir qu'à un poisson vorace destiné à chasser sa proie.
Examinons maintenant en détail les particularités de son organisation. La tête est trèsgrosse ; elle égale plus du quart de la longueur totale du corps ; les os en sent robustes et leuisurface finement pointillée. Dans l'exemplaire de Tab. Gda, on distingue très-bien la voûte du crâne , les os qui entourent l'orbite , les mâchoires , une partie des pièces operculaires , les arcs branchiaux et une partie de la ceinture thoracique, dans leurs rapports naturels.
Pour compléter ces détails , j'ai représenté sur les Tab. 6^d, 6Sa, fig. 2, et 65 c, fig. 2, cinq autres têtes de la même espèce , qui montrent chacune quelques parties du crâne on de la face d'une manière très-distincte. La mâchoire inférieure a une coupe assez singulière j son bord dentaire est échancré en avant , et va en s'abaissant vers son articulation avec l'os carré. L'arcade ptéry go-palatine est très-large , surtout en arrière. Ce sont les palatins et le vomer qui portent les plus grosses dents ; en revanche le maxillaire supérieur qui forme le bord de la mâchoire supérieure en est dépourvu. Le front est concave et se relève en forme de saillie arrondie au-dessus de l'orbite. Le sous-orbitaire postérieur est une large plaque osseuse , granulée à sa surface comme le crâne ; les antérieurs sont allongés. L'opercule est arrondi à son bord postérieur. Les arcs branchiaux sont très-grands et vigoureux ; tandis que la ceinture thoracique est proportionnellement faible. Il en est à cet égard comme du Brochet , et celte disposition est sans doute calculée pour faciliter la déglutition d'une grosse proie.
Les écailles sont grandes , elles enveloppent tout le corps d'une épaisse cuirasse qui parait s'étendre fort loin sur la caudale , d'après les empreintes qu'on remarque sur le lobe inférieur de la queue (Tab. 6S a). Toutes les écailles sont granulées à leur surface, et cette granulation est si persistante qu'elle se reconnaît encore lorsque l'écaillé est très-usée. J'ai représenté sur la Tab. 65 6, fig. i, une portion du corps d'un poisson que je crois être un jeune de la même espèce et dont les écailles sont dans un état de conservation si parfait, qu'on peut en étudier en détail la structure intime. Elles sont en général de forme rhomboïdale ; c'est du moins ainsi qu'elles se présentent dans leur superposition. Isolées, elles ont une forme fort différente, lorsque la racine est conservée, comme le montre la fig. 3 de Tab. 65 b. En examinant les écailles à la loupe , on reconnaît que les rugosités de leur surface sont occasionnées par une quantité de petits tubercules allongés, ou plutôt de petits cylindres pointus , qui recouvrent toute la partie visible des écailles. Les plus gros et les plus longs sont au milieu de l'écaillé ; ceux des
bords sont plus courts et plus grêles. La partie cachée des écailles en est complètement dépourvue ; elle est lisse et ne laisse apercevoir que les lignes d'accroissement (Tab. 65 b, fig. 3). 11 n'y a au reste pas de différence bien sensible entre les écailles des différentes parties du corps. La fig. 2 , de Tab. 65 b , représente quelques écailles de la région dorsale ; la lîg. 3 , une écaille du milieu du corps ; fig. k , plusieurs écailles de la région abdominale. Je n'ai pas réussi à découvrir des traces de la ligne latérale ; ce sont sans doute les tubercules de la surface qui empêchent de reconnaître les canaux muqueux.
Les nageoires présentent des particularités non moins curieuses que les écailles. Tous les rayons sont roides et fort gros ; ils ne se dichotoment pas et ne sont pas non plus articulés ; en revanche, ils sont hérissés de chaque côté d'une rangée de fortes épines, inclinées vers l'extrémité du rayon. Leur base est divisée en deux branches qui forment une fourche qui embrasse le sonuTiet des osselets interapophysaires. C'est du moins de cette manière que sont conformés les rayons de la dorsale (Tab. 65 c, fig. h). La fig. 5 de cette même planche représente l'un de ces rayons grossis à la loupe.
11 y a deux dorsales ; la première est située immédiatement derrière la ceinture thoracique : ses rayons sont longs et très-vigoureux. La seconde située en face de l'anale ( Tab. 65 «) a des rayons moins robustes , plus courts et plus nombreux , portés sur un gros interapophysaire bifurqué ; cette nageoire n'a pas moins de treize rayons dans notre exemplaire. Les ventrales et l'anale sont à-peu-prês d'égale dimension ; les ventrales sont opposées au milieu de lespace compris entre les deux dorsales ; l'anale est un peu plus reculée que la seconde dorsale. Elles sont toutes deux composées de rayons fort courts , mais cependant vigoureux.
La caudale est excessivement large , et si , comme tout semble l'indiquer , elle est entière dans notre exemplaire (Tab. 65a) , nous aurions ici un type des plus curieux , une sorte de grand éventail dont tous les rayons paraissent être égaux. 11 est probable qu'elle était arrondie , comme dans certains Sauroïdes ; du moins ne remarque-t-on aucune différence entre les rayons supérieurs et les inférieurs. Cette nageoire est en outre supportée d'une manière égale par les apophyses supérieures et inférieures des vertèbres caudales , et la colonne vertébrale n'est en aucune façon recourbée en haut , comme c'est le cas de tous les Ganoïdes inéquilobes. Ses rayons sont très-vigoureux. J'en compte une vingtaine au lobe inférieur et quelques-uns de plus au lobe supérieur ; tous sont à-peu-près égaux, et il n'y a que les premiers, situés à la base de la nageoire, qui soient un peu plus courts. Leur structure est la même que dans les autres nageoires, c'est-à-dire que la partie visible du rayon est supportée par un rayon plus court , qui lui-même s'appuie sur les apophyses épineuses des vertèbres. La plus grande partie des vertèbres caudales sert ainsi d'appui à la caudale, et c'est ce qui donne à la nageoire sa grande largeur.
Le squelette intérieur de notre /!/. Mantellii est en général robuste. Les apophyses sont courtes mais grosses, du moins dans le voisinage de la queue. Celles des vertèbres abdominales sont plus longues et moins inclinées en arrière. Les vertèbres sont en revanche petites et grêles relativement à la taille du poisson.
Mais notre connaissance de ce poisson remarquable ne se borne pas seulement au squelette. Plusieurs des parties molles sont également conservées. Il existe entre autres dans la collection de M. Mantell plusieurs exemplaires du tronc dans lequels on reconnaît distinctement l'estomac (Tab. 65 c. fig. 1 etTab. 6S</, fig. 1). 11 ressemble à un cylindre squammeux, et cet aspect est évidemment le résultat des changemens survenus dans les difïérentes membranes qui en composaient les parois. On y aperçoit même des troncs de vaisseaux.
On trouve ordinairement ces débris accompagnés de coprolithes qui évidemment ont été formés dans les intestins. Ils ressemblent en général à ceux des Sauriens et sont parfois contournés de la même manière. J'en ai représenté toute une série sur la Tab. 6Sa, pour montrer les différentes formes qu'ils affectent. Ce sont ces mêmes coprolithes qui ont été décrits par plusieurs auteurs comme des cônes de sapin pétrifiés.
Pour faciliter l'étude de cette espèce, je crois utile d'ajouter à la fin de cette description l'explication détaillée de toutes les figures qui s'y rapportent.
Tab. 65 o. — Fig. \. Poisson entier, le plus grand exemplaire connu.
Fig. 2. Portion de la tête montrant la ceinture thoracique, la partie supérieure de l'opercule, les arcs brancliiostègues, la mâchoire inférieure et une partie de l'arcade ptéry go-palatine.
Fig. 3-11. Coprolithes de difïérentes formes.
Tab. 6d h. — Fig. I. Tronc d'un petit exemplaire , probablement d'un jeune, montrant les écailles dans une rare perfection. — Fig. 2. Ecailles grossies du dos. — Fig. 3. Ecaille grossie du milieu des flancs. — Fig. k. Ecailles grossies de la région abdominale.
Tab. 65 c. — Fig. I . Portion du tronc avec l'estomac , la portion caudale de la colonne vertébrale, le bassin et derrière, en 6, un coprolithe encore contenu dans la cavité abdominale. — Fig. 2. Portion de la mâchoire inférieure et du palatin avec les dents. — Fig. 3. Portion de la mâchoire inférieure. — Fig. k. Portion de la nageoire caudale. — Fig. 5. Un rayon de la nageoire caudale grossi pour faire voir l'insertion des rayons.
Tab. 65 rf. — Fig. I. Tête de Macropoma vue par la face inférieure, avec l'estomac. On distingue une partie des arcs branchiaux, la plaque qui tient lieu de rayons brancliiostègues et le bord inférieur de la branche gauche du maxillaire inférieur. — Fig. 2. Autre tête vue de profil, montrant la forme et la disposition du maxillaire inférieur et de l'arcade ptérygopalatine.
Fig. 3. Autre tête montrant la mâchoire inférieure, l'intermaxillaire avec ses grosses dents, le palatin qui en est également fourni et une partie de l'appareil operculaire et de la ceinture thoracique.
Tous ces exemplaires se trouvent dans la collection de M. Mantell, dont ils sont l'un des principaux ornemens. Us proviennent tous sans exception de la craie blanche de Lewes. Il en existe aussi des exemplaires dans les collections de Lord Enniskillen et de sir Philipp Egertoii et plusieurs écailles isolées au musée d'Oxford.
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