PREFACE
Les poissons fossiles dont il est traité dans ce volume appartiennent tous à des familles encore existant de nos jours. J'ai par conséquent pu tirer de l'anatomie des poissons vivans de puissans secours pour la distinction des genres et des espèces fossiles. On ne s'étonnera pas dès-lors si les résultats généraux auxquels je suis arrivé coïncident pour la plupart avec ceux que Cuvier a obtenus lorsqu'il a établi ses familles naturelles. Mais pour être concordans dans l'ensemble , ces résultats n'en sont pas moins le fruit d'une étude indépendante , ainsi ([u'en feront foi les nombreuses transpositions de détail que j'aurai à proposer dans la plupart des familles. L'arrangement des familles elles-mêmes m'a ofîert plus de difficultés, et je ne craindrai pas d'en dire franchement la raison. M'étant de tout temps beaucoup plus occupé des familles auxquelles appartiennent nos espèces d'eau douce que de celles dont les représentans sont tous marins , et les caractères des premières m'étant plus familiers, j'y attachai une importance relative exagérée. Ainsi, je ne savais où ranger les vrais Labres, qui, selon moi, ne pouvaient pas trouver place à côté des Percoïdes ; j'étais encore plus embarrassé des Scombres, qui ne me paraissaient avoir aucun rapport avec les Cyprins, les Chipes ou les Salmones. Ce ne fut que lorsque j'eus reconnu l'affinité intime qui lie les Esoces aux Scombres, que je commençai à me former une juste idée des rapports étroits de toutes les familles qui n'avaient point trouvé de place dans les ordres des Placoïdes, des Ganoïdes et des Cténoïdes ; car quoique l'ordre des Cycloïdes, tel que je l'établis maintenant, fût celui sur lequel j'avais!^ fait les études les plus détaillées , ce n'en est pas moins celui dont j'ai saisi le plus tard les caractères généraux , et dans lequel l'affiliation des familles m'est resté le plus long-temps obscure. Mais aussi ces familles ont été l'objet de travaux spéciaux bien moins consitlérables que celles qui appartiennent à l'ordre des Cténoïdes. La grande ichthyologie de MM. Cuvier et Valencicnnes n'en embrasse encore aujourd'hui qu'une partie, et elle ne renfermait même pas une seule
des familles que j'y place, lorsque j'ai commencé la publication de mon ouvrage. J'étais donc réduit alors à mes propres recherches pour caractériser et circonscrire l'une des plus nombreuses de toutes les grandes divisions de la classe qui nous occupe. En disant que j'étais réduit à mes propres forces pour fixer les rapports des espèces fossiles de l'ordre des Cycloïdes avec les espèces vivantes , je n'ai point l'intention de déprécier la valeur des travaux qui avaient paru jusque là sur les familles qui en font partie. Je veux seulement faire remarquer par là que ces travaux , plus ou moins généraux , ne pouvaient servir de terme de comparaison pour la détermination des espèces fossiles , et que pour y arriver il fallait avoir recours aux objets mêmes. C'est au Musée de Paris où, grâce à la libéralité de Cuvier, et aidé des secours obligeans de M Valenciennes et de M. Laurillard, j'ai trouvé les matériaux nécessaires à mes investigations et de nombreuses préparations ostéologiques indispensables pour des comparaisons de ce genre. C'est là que j'ai vu la plupart des squelettes que j'ai décrits et figurés. La possibilité de les comparer directement avec les nombreux types de cet ordre qui proviennent de Monte-Bolca , et dont le Musée de Paris possède la collection la plus complète, m'a été de la plus grande utilité, en me familiarisant toujours davantage avec ce genre de recherches. Si j'ai pu faire faire quelques progrès à l'ichthyologie fossile pendant les douze ans qui se sont écoulés depuis que je me livrai à ce travail , à Paris , je le dois surtout à l'empressement avec lequel j'ai été secondé dans mes premiers essais par les professeurs-administrateurs du Jardin des Plantes. Aujourd'hui que je mets la dernière main à cet ouvrage, je me sens pénétré de reconnaissance pour tous ceux qui ont soutenu mes efforts de leur bienveillance et qui m'ont aidé dans mes travaux en mettant à ma disposition les précieux matériaux qu'ils possédaient. J'ai fait connaître successivement ces communications importantes au fur et à mesure qu'elles me parvenaient, et cela d'une manière plus détaillée et plus convenable que je ne pourrais le faire ici. Mais je ne puis me dispenser de dire encore un mot de l'assistance que m'ont prêtée depuis quelque temps deux de mes amis pour m'aider à terminer mon travail. M. Desor, toujours prêt à appliquer son étonnante facilité même aux sujets qui lui ont été long-temps le plus étrangers, lorsqu'il en attend de bons résultats, n'a pas reculé devant l'ennui de revoir mes notes inédites sur les poissons fossiles , et d'en compléter la rédaction pour les deux dernières livraisons. En le faisant, il ma souvent rendu attentif à des caractères qui m'avaient échappé dans un premier examen. Attiré dès-lors par l'intérêt que ces remarques lui inspiraient , il a fini par apprendre à connaître d'une manière très-complète l'ensemble des poissons fossiles, ensorte que j'ai le plaisir de voir aujourd'hui l'ichthyologie fossile dotée
— vu — d'un nouvel adepte, et dans un champ aussi peu cultivé que celui-là, c'est une acquisition très-importante pour la science. M. Vogl m'a, de son côté, constamment aidé dans les recherches analomiques que j'ai dû faire depuis quelques années pour compléter mes recherches sur les écailles, le squelette et les dents des poissons. Sa tifrande habileté dans ces sortes de travaux lui a fait découvrir nombre de faits nouveaux dont j'ai enrichi les chapitres de mon ouvrage qui traitent de ces sujets.
Après avoir ainsi achevé la tâche que je nj'étais imposée , je vais de nouveau poursuivre mes recherches sur les poissons fossiles, en étendant mes comparaisons à tous les os et fragmens d'os détachés que l'on trouve épars en si grande abondance dans presque tous les terrains ; mais pour qu'une pareille étude pût olîrir quelque intérêt , il fallait qu'on possédât un tableau général de l'ensemble des poissons fossiles de toutes les formations , au moyen duquel on pût rattacher les nouvelles découvertes à un plan général bien établi. Ce plan , je l'ai exposé dans l'ouvrage dont je livre aujourd'hui la dernière livraison au public. Les suites que je publierai à l'avenir paraîtront sous la forme de Monographies détachées , comprenant les espèces propres à des terrains nettement circonscrits. De cette manière, l'ensemble de mes études sur les poissons fossiles se composera de deux séries : la première sera composée des Recherches sur les poissotis fossiles, où les faits que je connais sont exposés dans l'ordre des rapports naturels des poissons entre eux. C'est en quelque sorte un cadre zoologique de tous les poissons fossiles connus. La seconde série, qui comprendra des Monographies par terrains, fera surtout ressortir le mode d'association des poissons fossiles aux différentes époques géologiques, en même temps qu'elle servira de complément à la première série.
Déjà la Monographie des poissons fossiles du vieux grès rouge (old red sandstone ou système dévonien) est achevée et prête à paraître. Elle renferme des recherches d'un genre nouveau pour l'étude des poissons fossiles ; car comme la plupart des débris de cette formation , que j'ai eu l'occasion d'examiner, ne consistent qu'en fragmens détachés et souvent brisés dans tous les sens , j'ai dû , pour arriver à des données précises à leur égard , avoir recours aux procédés ingénieux que M. Owen a appliqués à l'étude comparative des dents, et au moyen d'un examen microscopique très-détaillé des plaques osseuses que Ion trouve si abondamment dans le vieux grès-rouge d'Ecosse et de Russie , j'ai pu apprécier rigoureusement leurs affinités , et constater dans leur structure des différences assez importantes pour les caractériser nettement. Ces résultats me font même espérer qu'à l'avenir l'on pourra appliquer avec avantage et d'une manière encore plus générale l'analyse microscopique à la détermination des ossemens fossiles.
Dans deux ans j'espère pouvoir donner la seconde Monographie, qui renfermera tous les poissons fossiles de Sheppy. Ce travail comprendra l'ostéologie comparée d'un grand nombre de poissons de notre époque. Les fossiles de Sheppy consistant pour la plupart en têtes détachées , dont le tronc est rarement conservé , je devrai avoir recours à un examen minutieux de la forme des os du crâne et de la face des principaux types des poissons vivans pour parvenir seulement à la détermination des genres auxquels ils appartiennent. Déjà j'ai acquis la certitude que de semblables recherches peuvent conduire à des résultats très-positifs , et que par conséquent les os détachés des poissons fossiles peuvent être déterminés avec la même précision que ceux des autres animaux vertébrés. Seulement le nombre immense des poissons de notre époque rend ces comparaisons extrêmement longues et fastidieuses.
De deux en deux ans je publierai successivement la monographie des espèces d'une grande formation géologique. En fixant entre la publication de mes diverses monographies des termes aussi éloignés , j'ai voulu ne pas lasser ceux qui s'intéressent à mes travaux en leur adressant de trop fréquentes livraisons, et, d'un autre côté, me réserver le loisir nécessaire pour d'autres travaux, sans encourir les risques de manquer à des engagemens positifs.