ET SES SUITES
V Entrée de Spagne^ est formée de deux parties bien distinctes: l'une a été inspirée par la Chronique de Turpin, la Chanson de Roland et un récit perdu relatif à la prise de Nobles; l'autre est, semble-t-il , purement de l'invention de l'auteur; elle a pour objet les aventures que Roland rencontre en Orient, quand, après l'outrage qu'il a reçu de Charlemagne, il quitte le camp chrétien. De prime abord^ l'on est peu disposé à reconnaître quelque parenté entre ces récits et les versions françaises de Thistoire des Fils Ajmon. Cependant, si Ton examine les passages où le caractère d'Estous n'est plus seulement orgueilleux et violent, suivant la tradition de la plupart des chansons de geste, mais spirituel et gai ; si l'on compare l'épisode de la captivité d'Ysorès et les endroits si curieux de Renaud de Montauban où, à propos de Richard, fils d'Aymes, et de Richard de Normandie, les barons opposent une si ferme résistance à l'opiniâtreté de Charlemagne, on estporté à croire
* Dans ses Nouvelles Recherches sur V Entrée de Spagne (bibl. des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, fasc. 25), M. Thomas a prouvé que tel est le vrai titre de ce roman, mais tel n'est pas le principal objet de ce travail ; M. Thomas a voulu y démontrer les trois propositions suivantes: lo Nicolas de Padoue n'existe pas, mais /'Eutrée de Spagne est l'œuvre de deux auteurs dont le premier était de Padoue et dont le second s* appelait Nicolas; le second a continué le poème laissé inachevé par le premier. — 2* La Prise de Pampelune fait partie intégrante de /'Entrée de Spagne et a pour auteur Nicolas, — 3o Ce Nicolas n'est autre que Nicolas de Vérone, auteur de /a Passion.
que le poëme franco-italien doit bien quelque chose à la chanson de geste française. Les aventures de Roland en Orient ont un tout autre développement que le pèlerinage de Renaud ; mais, sans méconnaître quelle part est faite aux souvenirs de la Table-Ronde dans cette nouvelle forme de la légende carolingienne, il est permis de rappeler que telle version des Fils Aymon fait de Renaud un véritable champion de la chrétienté en Palestine, et de trouver naturel que, dans un poëme que l'auteur pensait conduire jusqu'à Roncevaux*, Roland ait été chargé d'un rôle pour lequel il était si évidemment désigné*. Je crois, en un mot, que, sans exagération aucune. Ton est en droit d'attribuer à l'histoire des Fils Aymon, telle que l'Italie l'avait reçue, formant un véritable cycle, plus variée, plus intéressante^ plus populaire que la plupart des autres narrations épiques, une sorte d'influence générale sur la façon dont l'auteur de V Entrée de Spagne a compris et traité son sujet'. Le ressort principal de son action est l'antagonisme de la famille de Ganelon, la geste de Hautefeuille, devenue la geste de Mayence, et de la geste des vassaux fidèles et loyaux ; or, comme nous l'avons vu plus haut, cette donnée a été sûrement suggérée par l'hostilité des deux grandes familles rivales, telle qu'elle nous est présentée dans les Fils Aymon, à partir de la mort de Beuves jusqu'au dernier combat entre les fils de Renaud et ceux de Fouques de Morillon, telle que nous la retrouvons dans la plupart des romans qui composent la geste de Doon de Mayence.
* Là comensa je, trosque la finisan
Do jusque ou point de Teuvre Ganelon.
{Bibl. de l'Éc, des Chartes, IV, p. 221 ^Analyse de M. Gautier).
^ Dans la chanson à laquelle son nom est attaché, Roland est véritablemeot Tépée de Charlemagne. On n'a qu'à relire le discours qu'il adresse à Durandal (v. 2316-2337). Ce sentiment s'est conservé môme dans la mauvaise imitation de Turpin : « Per te Sarraceni destruuntur, gens perfida destruitur, lex christiana exaltatur, laus Dei et gloria et celeberrima fama acquiritur. quotiens domini nostri lesu Christi sanguinem per te vindîcavi I quotiens Christi inimicos peremil quotiens Sarracenos trucidavi I (ch. xxn).»
3 On comprendra que je n'examine point ici dans quelle mesure les conclusions de M. Thomas sur l'auteur ou les auteurs de V Entrée de Spagne et de la Prise de Pampelune sont fondées ;. mais j'appelle de tous mes vœux le moment où le premier de ces poèmes sera publié en entier.
La Prise de Pampelune est une continuation de V Entrée de Spagne. Mais déjà en France Ton avait composé une chanson de geste qui, dans Tordre des faits, occupe précisément la même place que la Prise de Pampelune: c'est Gui de Bourgogne*.
L'auteur de ce roman avait vu dans le ch. m de la Chro^ nique de Turpin que Charlemagne avait maudit quatre villes : Lucerna^Yentosa, Capparra, Adama, dont la conquête lui avait coûté trop de peine. Le siège de Lucerne avait duré quatre mois, et ne s'était terminé que lorsque, Charles ayant invoqué Dieu et saint Jacques, les murs s'écroulèrent d'eux-mêmes et un lac s'étendit à la place de la ville La malédiction de Charlemagne n'était pas restée sans conséquence, et « ces quatre » villes, dit Turpin, sont demeurées sans habitants jusqu'à nos «jours. «D'autre part, l'on remarque dans plusieurs chansons de geste une tendance à donner aux jeunes chevaliers le pas sur les vieux héros de l'épopée. Dans la chanson d'Aspremont, l'empereur, déjà terrassé par Eaumont (le célèbre Almonte de l'épopée italienne), est sauvé par Roland, qui a rejoint l'armée en compagnie de ses jeunes amis et malgré Tordre qui leur avait été donné de rester en France. Après la victoire, on adoube chevaliers Rolland, Estoz de Langres, Haton,Berengier, Ivon, Ivore^ et le Gascon Angelier. D'un rapprochement.
* JasquMci Ton .a cra que Gui de Bourgogne, une de nos chansons de geste les mieux composées et les plus intéressantes, n'a pas été connu à l'étranger. Cependant, dans l'un des deux Inventaires du XF» siècle pour la famille d'Esté^ publiés par Pio Rajna dans la Bomania (II, 49), on signale « libro uao chiamado Guion in francese. i M. Gautier pense qu'il s'agit plutôt de Gui de Nanteuil, dont il existe à Venise un ms. italianisé {Ep. nationales, 2p éd., IV, p. 481, n. 4). L'enchevêtrement des légendes aboutit généralement à une confusion entre les personnages qui portent le même nom. Dans la tradition française, il y avait deux Gui de Bourgogne et un Gui de Nanteuil. En Italie, les deux premiers se confondent en un seul; mais, comme la qualification de Gui le Sauvage a été appliquée au fils de Garnier de Nanteuil et de la belle Aye (V. Aye d'Avignon, v. 2283), les Italiens attribuent ce nom à un ûls de Renaud, Guidone Selvaggio. Ârioste le supposera ûls d'Aymon. M. Rajna (Fon/t delV Orl. Fur., p. 265) ne paraît pas regarder le Gui de Nanteuil comme une suite d'Aye d'Avignon ; est-ce parce que ce roman serait de date trop récente? V. pour l'opinion contraire la préface de l'édition de AI. P. Meyer,p. ix.
3 Encore un exemple de la réunion de ces quatre personnages dont j'ai trouvé aussi les noms formant un seul vers à la fin d'une version des Quatre Fils Aymon (Bibl. naiion., 766, f. fr.).
tout naturel est sortie Tidée-mère de Gui de Bourgogne: faire exécuter par les fils ce que les pères n*ont pu que tenter, leur donner Thonneur de réduire les cités qui ont tenu en échec la première armée. La prise de Luiserne sera le couronnement de Tentreprise . Je remarquerai que (7tit(/e Bourgogne a été en France Tobjet d'une imitation au moins. Une des versions des Quatre Fils Aymon (Bibl. nat., ms. 766) se termine parle récit d'une guerre contre les Sarrasins où Maugis a le rôle principal et où périssent les frères et les fils de Renaud. Or parmi les rois sarrasins figurent au premier rang Ydelon de Montorgueil et son fils Danemont. Le désastre des chrétiens serait, d'après Tauteur, la cause de Texpédition que Charlemagne fit contre les Sarrasins d'Espagne.
Jetons un coup d'œil sur la. Prise de Pampelune, titre que je remplacerais volontiers par celui de la Conquête des villes, qui aurait l'avantage de rappeler le ch. m de Turpin ; le cadre est celui-ci: raconter la conquête des principales villes d'Espagne opérée grâce à un renfort composé nonplusdes enfants, mais des troupes de Didier, roi des Lombards. Le plan diffère peu de celui de Gui de Bourgogne. L'intervention des Lombards a été suggérée par la présence dans l'armée chrétienne d'un renfort italien amené par quatre marquis* et du corps commandé par Constantin, préfet de Rome ^^ Dans Turpin, Pampelune est prise deux fois, la première grâce à un miracle qui rappelle la chute des murs de Jéricho^, la seconde à la suite d'une grande guerre* : de là l'idée de faire coïncider l'arrivée du renfort italien avec le siège de cette ville. Comme Gui de Bourgogne, Didier obtiendra un honneur qui a été refusé à Charlemagne, et Roland dira de lui (v. 294) :
Ch'il a fait en un jour plus bontié, sens gaber, Che en cinc ans n'avons feit.
Le caractère italien de certains détails frappe tout d'abord. Roland est appelé à plusieurs reprises le sénateur romain ^. Il
* Turpini historia Karoli et Rotholandi, c. vin.
s Op. l., c. XI. — 3 C. II. — ♦ C. VI-XIV.
6 II n*est pourtant pas le premier à porter ce titre. Maugis, à la fin d'une des versions des Quatre Fils Aymon (ins.766, fonds fr. de la Bibl. nation., ancien 7183), est élu senator de Rome, L'épisode est longuement développé et dut frapper les Italiens.
commande les troupes que lui a confiées TÉglise et prend ainsi la place de Constantin (v, 5827):
A vint mil civalers de sainte Yglise magne L*avant- garde conduit Rolland e sa compagne.
L'idée de placer les Lombards dans Tarmée de Charles, de leur attribuer un caractère capable d'aller jusqu'à la révolte ouverte, de les associer à une grande entreprise commune, est déjà dans l'épisode de la construction du pont sur le Rhin^. Il j avait là comme un conseil de les relever des imputations qui pèsent sur eux dans Ogier k Danois (v. 4980):
Vesci Lunbars, poi i a loialtage, Traiter sont,
passage auquel Didier songe sans doute quand, pour engager ses soldats à tenir tête aux Français et aux Thiois, il leur dit (v. 89).:
or feisons si che ao desevremant
Nul jugleour de nous maie çançon ne cant.
Mont-Garzin, les masques que Maoceris fait prendre à ses soldats^, le personnage d' Altumaj or ^, sont des emprunts faits
' V. Chanson des Saisnes, clviii-clxvi a V. 1622. Cf. Turpin, c. xviii.
3 V. Turpin, c. ix, xiv,xv, xviii et le supplément de Altumaiore Cordubœ* V. G. Paris, de Pseudo-Turpino, p. 37. L'original de ce personnage est Almanzor, qui envahit la Galice en 897. La prise et la ruine de Léon, la prise de Santiago, les défaites des chrétiens, leur victoire à Calatanazor, formèrent toute une légende autour du nom du chef maure. V. Espana sagrada de Florès, XXXIV, p. 293-312; XXXVIII, p. 12. Le supplément, qui place avec raison les invasions d'Âlmanzor après le règne de Charlemagne, contredit le passage du c. xviii, où le Sarrasin vaincu reçoit le baptême et devient vassal de l'empereur chrétien : de là l'embarras de l'auteur de la Prise de Pampe^ lune, qui, voyant dans la chronique et les suppléments des documents authentiques et ayant tiré de la conversion d'Altumajor un des épisodes les plus intéressants de son poëme, ne sait comment expliquer qu*un tel chevalier ait pu redevenir un ennemi de la foi chrétienne (v. 5647. s.). Alour tous Ji borzois Damnidieu loerent Seul pour Altumajour : car tous moût Tamoient ; Mais pues la mort Zarllon asés vilainement Guerpi il Yesu Grist et ovra malement Ver la giant Crestiaine, se Trepin ne nous ment.
à la Cbroniqne. Jooas semble venir de Simon de Pouille, poëme dont les Italiens ont certainement profité. Mais l'idée d'an conflit entre le^ coniuérants de Pampelune et les autres soldats de Charlemagne est due au rapprochement de deux passages de Gui de Bourgogne. Quand l'armée de renfort est arrivée, ce sont les Allemands qui doivent loi oéder leurs campements' ; et, à la fin du poëme, une querelle éclate entre Gui et Roland au sujet du palais d'Aqnilant, roi de Lniseme. La viUea été prise grâce à la valeur de Gui, pendant une absence de Cbarlemagne, qui était allé faire ses dévotions à Saint- Jacques- de- Co m postelle, et le jeune chevalier ne vent rendre le palais qu'il occupe qu'à l'emperear lui-même. Un miracle termine le débat par la destruction immédiate, et conforme au texte de Turpin, de l'objet de ladispnte. Cbarlemagne demande au ciel que Lniseme disparaisse :
Dont n'éussiés vos mie demie line alée
Qae la citez est toate en abysme coulée,
Et par desuB les murs tote d'eve rasée,
Si est assés plus noire que n'est pois destreropée,
Et li mur sont vermeil comme rose esmerée ;
Encor ce voient ci! qui vont en la contrée.
Le combat des Lombards et des Thiois est là comme en germe; mais le trouvère italien corrige heureusement son modèle en donnant à Roland l'bonneur de rétablir la concorda entre les chrétiens.
On a encore comme une contre-partie de la prise de Luiserne dans celle de Toletèle par Hestous. Pendant que Cbarlemagne et Roland sont fort occui'és ailleurs, le fils d'Œdon, après la mort de Burabel, roi d'Agabie (cf. Turpin, ch. ix), s'empare de l'enseigne du Sarrasin, la fait dresser, et, grè,ce à ce stratagème, entre dans Toletèle sans coup férir. Quand Cbarlemagne veut être accueilli dans la place, Hestous lui répond par un refus, et c'est à Roland seulement qu'il consent k ouvrir la porte (v. 483«-4880, 5059-5106). Cet épisode semisérieux, semi-plaisant., se rattache au genre mixte, confinant au roman d'aventures, auquel appartient Gui de Bourgogne.
Autre analogie. Une fois les fils des douze pairs engagés en
Espagne, ils doivent leurs succès au concours fidèle, mais peu scrupuleux, qui leur est prêté parades Sarrasins convertis. Huidelon de Montorgueil et ses fils, Danemont et Dragolant, font eiitrer lès chrétiens dans la tour d'Augorie en trompant Ja confiance du roi Êscorfaut, et, une fois Escorfaut converti, il livre Emaudras, roi de Maudrane^ à ses nouveaux alliés. De même, Altumajour et Carpent n'hésitent nullement à introduire par ruse les Français dans les villes de leurs frères de la veille.
On sait qu'il j a une lacune considérable entre la fin du manuscrit de Venise xxi {Entrée de Spagne) et le point où commence le manuscrit v {Prise de Pampelune). Pour remplir ce vide, nous avons: P la Spagna en vers; 2° les rubriques du manuscrit perdu de la Spagna en prose, rubriques publiées par M. Michelant dans le Jahrbuch d'Ebert, t. XII, p. 65-72, 217-232, 396-406 ; 3° le ViaggicK di Carlo Magno in Ispagna per conquistare il cammino di S, Giacomo. Or, si Ton examine ces divers textes, on j trouve un personnage appelé Gione dans Is, Spagna en vers, Chirone dans la Spagna en prose, Algirone dans le Viaggio: c'est le Guron de lo. Prise de Pampelune^ et il me semble un très-proche parent de Gui ou Guion de Bourgogne. Lorsque Charlemagne s'est décidé à faire àMarsile la fière réponse {Entrée de Spagne):
A fera tôt mes venjances veuut est la vigille,
Qi m'ont mefiet non dorment qe Karlons se reville,
pauvrement traduite dans le Viaggio: «EU* è venuta lavîgilia di fare le nostre vendette, e chi m'a fatto alcuna onta ne ingiuria, non dorme, chè Carlo si risveglia moite fiate», il confie le pouvoir à Anséis de Pontiu, neveu de Ganelon*. Charles est parti, les années se sont écoulées; le Mayençais conçoit un jour le projet d'épouser l'impératrice et de s'emparer du trône. Mais Roland, qui depuis son voyage en Orient a un démon à son service, avertit Charlemagne, et celui-ci est transporté à Paris par le démon. Il se fait reconnaître, chasse le traître Anséis, et revient après avoir confié à^^Algirone la lieutenance
i Ansais de Mayeoce dans le Viaggio; Macaire, neveu de Oanelon, dans la Spagna envers.
générale de Fempire. Voici, d'après le Viaggio, la généalogie de ce personnage : aS'appellavaAlgirone, eerastato figliolo di Gimongello, fratello dello re Salamone di Bertagna, e Florapace, sorella di Florabbrazza, fo sua madré, ed erano duifratelli, e Taltro s'apellava Balduino, dui gi oveni m/*an^t di venti anni *.» L'auteur, ayant dans la légende de Gui de Bourgogne, d'une part, Thistoire de son mariage avec Floripas, sœur de Fierabras ; de Tautre, le roman qui porte son nom et où nous le voyons, tout jeune encore, conduire en Espagne Tarmée des enfants^ invente deux ôls auxquels il attribuera la part de ces récits qui ne peut se concilier avec le Fierabras, En eflfet, l'impératrice charge les deux frères de conduire une armée de renfort à Charlemagne, Les incidents du voyage diffèrent ; mais l'imitation est manifeste. Il me suffira de renvoyer au passage où a lieu la rencontre des deux armées chrétiennes. Quand le récit du Viaggio atteint la Prise de Pampelune^ on relève quelques différences. C'est Baudouin, et non Algiron, qui enlève la couronne de Marsile. Il n'est parlé ni de TAltumajour, ni de Carpent. La bataille des Lombards et des Français a lieu avant la prise de Pampelune, et il n'est fait aucune allusion à la plaisanterie par laquelle Charlemagne accueille la demande que fait Didier d'un camp où il puisse loger ses soldats (Prise de Pampelune, v. 198, s.). La narration est d'ailleurs complète et va jusqu'au châtiment de Ganelon. L'auteur y a intercalé une imitation de Galien le Rétkoré, de manière à associer le fils d'Olivier et d'une princesse de Portugal (altération du récit donné dans le Voyage à Jérusalem) à la bataille de Roncevaux et à la fin de la guerre.
^ Ch. xu, p. 67, 69. Comp. également le passage correspondant de la, Spagna en vers. Dans ce poëme, Gione n'a pas de frère. L'auteur de Ja Spagna en prose, si l'on en juge par les rubriques, gâte tout cela; v. surtout ch. 138. La colère de Salomon est beaucoup mieux motivée dans la Spagna en vers. J'ai déjà dit que, dans le roman en prose, le nom du personnage ec question est Chirone. Dans Tédition des Reali, dont je dispose (Venise, 1787, chez Pietro Marcuzzi), je trouve à la généalogie le passage suivant: dal re Sala- Mon nactfue Lione, il quai per uso deiC airo fu chiamato Chirone, Celte explication classique est bien conforme aux habitudes de l'auteur des Reali ; du moins» elle me paraît confirmer la forme Chù'x>ne. M. Rajna, dans le tableau de» iitste mhiori placé à la fin de son étude sur les Reaii, donne les ll^rme» Lkmes iidto Achiron,
La Spagna en vers prêterait à des observations analogues. Ainsi Tassaut de Pampelune se fait de la même manière que celui deLuiserne dans Guide Bourgogne, Rol&nd attaque d'un côté, son rival de Tautre, et c'est seulement après que celui-ci est entré dans la ville queRolandy pénètre àson tour.De même Gui et Gione peuvent aller, l'un auprès de Huidelon, l'autre à la cour de Marsile, sans être arrêtés par les Sarrasins, parce qu'ils s'annoncent comme des messagers de paix. Par contre, Guron, dans la Prise de Pampelune, ne dit rien de pareil: les gardes, d'après l'auteur, avaient ordre de laisser passer trois chevaliers chrétiens, et pas davantage. Il semblerait qu'ici, comme pour le récit de Roncevaux, le poëme italien remonte directement aux sources françaises.
Il me paraît dans son ensemble une imitation des deux poèmes franco-italiens, plus fidèle tout à la fois et plus indépendante que le Viaggio, qui tantôt traduit littéralement, tantôt abandonne ses modèles. Je me bornerai à remarquer que les noms donnés par nos chansons de geste se retrouvent à peu près tous dans les compositions italiennes. VAugalie n'est que VAlgalife du Roland et sera VArgalia de Boiardo; Maocéris, qui devient successivement Malzarize, Malzarix, Mazzarigi, n'est autre que le beau Margariz de Se ville du Roland, que, dans le texte de Venise nous voyons, percé de quatre épieux, revenir vers Marsile pour lui annoncer la défaite de ses premiers bataillons, fait rapporté également dans le Viaggio, mais attribué à un Algarixde Séville.La Spagna en vers applique cette donnée successivement au roi Bertoco après l'échec de Falsirone, à un roi sans autre désignation, après la défaite de Grandonio.
Dans ce roman, comme dans le Vïaggio, Mazzarigi ou Malzarix meurt de la main de Roland à la fin du combat. Le personnage a été dédoublé, par suite du rôle important qu'il a depuis la Prise de Pampelune. Samsonnet et Ysorès, plus tard Sansonetto et Isoliere, existent déjà dans notre épopée. Dans le Roman de Roncevaux, ils sont du nombre des barons qui, étant restés auprès de Charlemagne, survivent à la destruction de l'arrière-garde.Le premier n'est autre que l'émir Balant de
1 Thomas, Nouvelles Recheixhes, p. 48.
la Chanson d'Aspremonl, Quand il se convertit, on l'appela Samaon ; il est vrai que le trouvère ajoute qu'il mourut àRoncevaux'; mais on ne saurait songer à Taire concorder les diverges formes da ces légendes. Ysorés, dans notre épopée, est surtout le Dom du personnage qui, outragé dans son honneur par le roi Anséis, livrera TEspagne aux mulsumans, nom que nous retrouvons dans le titre d'une chanson de geste célébra: « Ci commence li Montage Ouillaume et ai com il tua Ysoré devant Paris *. » Isolier ne gardera de ses origines que sa fierté, et représentera surtout la courtoisie chevaleresque. Mais j'avoue ne pas retrouver an ancêtre français de Çarpent qui deviendra Serpentina délia Stella.
Dans l'épopée de Boiardo, les noms nouveaux ne sont nombreux, comme M. Rajna l'a vu', que du côté des Sarrasins ; les généalogies des barons chrétiens sont établies depuis trop longtemps pour que l'on puisse j opérer des changements de quelque importance. Mais nos trouvères eux-mêmes avaient donné à. leurs successeurs l'exemple de ne se refuser aucune liberté fi l'égard des noms des rois muisumans: pourvu que cas noms soient déplaisants oii ridicules, ils n'hésitent point à les emplojer. Néanmoins beaucoupdes chefs mahométans donnés parles chansons de geste et la Chroniquede Turpin sont conservés dans les compositions italiennes. 11 ; a souvent, il est vrai, tantôt déplacement d'un personnage, tantôt répétition d'un même type, tantôt modification d'un caractère. Le roi Qalafre, devenu Galafron, régnera fort loin de l'Espagne, au Cathaj ; Rodomont viendra se placer à côté de Ferragus, dont il prendra à son compte la férocité primitive; du roi Aigolant dérivent d'autres rois, Agramant, Âgrican. Boiardo, à l'occasion de ce dernier, imitera un instant, dans sou récit
■ Une versiOD îtalienDe à! Anséis de Cartha<ie a été publiée en 1871 par H. CeruIi.Elle es[ iotitulée la Seconda Spagna. Elle est suivie de ['Acquislù del PoneiUe ou conquête de l'Espagne par le roi sartasia Tibaldo. On voil eommeot le cycle du Roi est rallaohé à celui de Guillaume d'Orange. Le ms. d"où out été tirés ces deux romans appartient ii l'Arabrosienne tt date de la seconde moitié du XV* siècle. H. Gautier, à propos d'Jns^iî de Carthage.i^ parle de la Seconda Spagna que d'après les rubriques du maouscrit Albini, aujounrhui perdu (£/i. nation., ^c éd., III, p. 633439, note).
» Rtyui, Fonli dell' Ortando Furioso, p. 20-21.
semi-héroïque, semi-badin, le passage le moins épique de la Chronique, On se rappelle que Roland et Ferracutus ont ensemble une interminable discussion théologique, que les auteurs de V Entrée de Spagne et de la Spagna en vers reproduisent scrupuleusement, mais qui est abrégée dans le Viaggio. Roland voudrait essayer de convertir Agrican, comme jadis il a voulu convertir Ferracutus. Agrican, moins conciliant que le géant, répond qu'étant enfant, il a cassé la tête au maître qui voulait Tinstruire ; qu'il faut laisser la doctrine au prêtre et au docteur, et que Roland, avec toute sa science et sa sagesse, ferait mieux ou de dormir, ou de parler d'armes et d'amour. Cependant, une fois blessé à mort, il demande et reçoit le baptême ^ L'allusion à la science de Roland serait inintelligible si l'on ne se rappelait les distiques consacrés dans la Chronique à l'éloge du vaillant chevalier*. De ce centon, il suffira de citer deux vers :
Dagmata corde tenens, plenus valut arca libéllis : Quisquis quod voluit fonte âuente bibit.
Parfois tel nom ancien est appliqué à un personnage nouveau, parce qu'il sonne bien. La belle Bradamante doit probablement le sien aux transformations suivantes : dans le Roland, la reine, épouse de Marsile, est appelée Bramimunde dans la première partie, Bramidonie dans la seconde. Elle est dite Braîdomme et Braidamonde dans le Roman de Roncevaux. La Spagna en vers donne Branda ; le Viaggio, Braidamonte. Ce nom parut sans doute trop beau pour être porté par une Sarrasine. Le quatrième livre du Rinaldo en prose, intitulé Mombello, a pour sujet les amours d'Aymes et d'une jeune païenne de la Dacie : de cette union irrégulière naît la courageuse Braidamonte, qui, au sixième livre {Rubione d^Anferna), sera vaincue par son frère Renaud. La guerre d'Anferna une fois terminée, elle épouse son oncle Girard de Roussillon. Arioste la suppose fille de Béatrix, par respect pour la famille d'Esté \
* OrL innamorato, 1. 1, c. xvni, ott. 31 ; — c. xix, oU. 16. s C. XXIV : de Nobilitate, moribus et largitate beati Rotholandi martyris, 3 V. P. Rajna, Fonti delV OrL fur., p. 46-47 et 516-517. La version du Rinaldo qui a pour sixième livre le Auétone est autre que celle que M. Rajna a étudiée dans le Rinaldo da Montalbano. Y. Fonti, p. 45, n. 2.
Boiardo modifie légèrement le nom primititif, de façon à lui donner un sens conforme au caractère du personnage, et la sœur de Renaud sera j^ran^/zaman/^ (aimant les épées). Arioste adoucit le mot en Brandamante. De même de Rodamonte (ronge' montagne) il fera Rodomonte, par pur besoin d'euphonie.
Le nain Brunel, plus tard roi de Tingitane en récompense de ses services, qui se vante de pouvoir accomplir les prodiges les plus merveilleux et va jusqu'à dire :
Ruberô al Papa il suon de la campana*,
est proche parent du Maugis primitif.
Parmi tous ces personnages, il en est un dont la destinée est plus particulièrement intéressante.
Dans la Chronique de Turpi'n, Estons ou Estoult' est un des principaux chefs de Tarmée de Charlemagne, Tégal d'Arnaud de Beaulande,du roi Arastagnus,du duc Engelier,du roi Qondelbuef, d'Ogier et de Constantin. Voici les passages qui le concernent : Estultus, cornes lingonensis, filius Odonis, cum tribus millibus virorum bellatorum '; il est le seul à qui Turpin attribue un compagnon, Salomon, soci'us Estulti^; dans la marche sur Pampelune, il conduit le second corps de troupes *; il figure à la tête de son armée dans la bataille sous Pampelune'; il est enseveli aux Aliscans avec Salomon^.
Estons est un des compagnons de Roland dans la Chanson d'Aspremont^ ; il doit à la manière dont il a été présenté dans Gui de Bourgogne d'être placé au premier rang dans la Prise de Pampelune, à côté de Roland et mieux en vue qu'Olivier,
* OrL innam., 1. II, c. m, otl. 39-42.
' Estoul est encore, en Languedoc, un nom de famille assez répandu. 3 C. xr, p. 17 de^mon édition.
*Ibid., p. 18. — */6id., p. 19. — • C. xiv, p. 24. — ' C. xxix, p. 55. 8 Estons a déjà attiré l'attention. V. Mussafia, Préf. d. 1. P,d, Pampelune; G. Paris, Hist. poét. de Ch.,p. 183-189; L. Gautier, Ep, nation,, 2» éd., III, p. 177, s.; Pio Rajna, Pro;?wgfwa^ore, ann. iv, p. 83. Dans la Chanson d'Aspremont, lorsque Roland demande d'être fait chevalier, il ne sépare pas''sa cause de celle de son ami'Estous :
Je ai servi de la cope au mengier, Ëstoz de Lengres set devant vos trenchier .
Se moi et lui ne fêtes chevalier.
Autre serjant vos covient porchacier.
qui devient de plus en plus un simple reflet de son ami. Si nous prenons, en effet, non le texte du manuscrit de Tours qu'ont publié MM. Guessard et Michelant, mais celui du manuscrit de Londres qu'ils citent souvent dans les notes, nous voyons que^ dès le commencement du roman, c^est le ûls d'Odon de Lengres qui montre le plus de décision et de hardiesse entre les fils des douze pairs. Quand le ûls de Ganelon réclame la couronne, Estons le fait taire, et, après avoir dit de lui-même qu'il est trop violent pour faire un roi de France, il s'associe aux conseils du sage Bertran. Le fils de Ganelon s'étant permis de protester, Estons est sur le point de le frapper d'un bâton (cf. Otinel, v. 101-108). On choisit pour roi le fils de Samson, Gui de Bourgogne, et l'on part pour aller secourir les pères qui soutiennent depuis si longtemps la guerre.
Les premiers incidents du voyage mettent encore en relief la témérité d'Estous, soit qu'il veuille attaquer l'imprenable cité de Montorgueil, soit qu'il franchisse un gué pour en venir aux mains avec les Sarrasins, soit que, dans un grand combat, il joute avec le chef des païens, Danemont. Il est vrai que, dans la suite du roman, Gui de Bourgogne devient l'objet unique de l'attention, et qu'Estons ne se montre plus que rarement, tantôt pour parler durement à son père qui ignore qui il est, et qui lui répond :
Tu as mult verai non :
Tu es fel et estous ; Estous fapele Ton ;
tantôt pour menacer le roi Huidelon plus vertement encore que ne l'ont fait Gui et Bertran :
Estous, li fils Œdon, n'i volt plus arester,
A sa vois qu'il ot clere commença à crier :
« Huidres de Montorgueil, ne te quier à celer,
» Laissié ont du mesage, mes je t'an voil conter, » etc.;
tantôt (v. 2175) pour réclamer l'honneur de jouter avec le fils de Huidelon, dans des circonstances auxquelles songeait l'auteur de la Prise de Pampelune quand il a imaginé de faire jouter Guron (transformation évidente de Gui ou Guton de Bourgogne), le messager de Charles, contre deux chevaliers de Marsile.
Dans Renaud de Mantauban, Estons est sans donte Tan des barons dont Charlemagne est constamment entouré ; mais, bien que le compagnon de Roland, il n'a pas un rôle important. Une seule fois il prend la parole de façon à faire connaître son caractère : c'est dans des circonstances graves. L'empereur a demandé à ses pairs de se charger de pendre Tun des fils d'Ajmes, Richard, qui est prisonnier. Béranger, Ydelon, Ogier, Turpin, Salomon, Roland, Geoffroy d'Anjou, Olivier, ont successivement refusé. Charlemagne s'emporte et rappelle quelle terrible vengeance il a prise des douze pairs qui avaient comploté sa mort. Puis il s'adresse àEstous et lui fait les plus belles promesses; s'il veut pendre Richard, il lui donnera Clermont d'Auvergne, Montferrant, d'autres fiefs. Le jeune chevalier répond adroitement :
« Sire, ce dist Estous, merci, por amor Dé.
» Yes là Œdon, mon père, qui tient les iretéB.
» Onques n>i\ oi encor ne chàstel ne cité ;
» Ains soi compains RoUans de mes armes porter ;
» Si me vif de mes armes com autre bacelers.
» Mais quant aurai la terre et tenrai Fireté,
» Adonc ferai je, sire, toute vo volenté. »
« Par saint Denis, dist Karles, vos i covient aler.
» Je me sui por les autres à vo cors aboutés. »
« Sire, est ce donc à certes que vos issi parlés ? »
« Oïl, ce dist li rois, si me garisse^Dés. ')>
« Par foi, ce dist Estous, or vos oi je jurer ;
)> Mais par celé corone que vos deves porter,
» Vos ne voiries es tre al caaignon fermer,
» Emperere de France, por .xnii, cités.»
« Oes, sire» dist Guenes, com vos a rainprosné ^ »
Ces ôères et spirituelles reparties avaient sans doute attiré l'attention des auteurs de V Entrée de Spagne et de la Prise de Pampelune. Désormais Estous n'est plus seulement le guerrier le plus rude et le plus félon de l'armée, le fils d'un père ou moult ot estouti'e {GaydoUy p. 144). Son caractère est conçu d'une façon plus complexe et plus riche. Il est aussi rusé qu'entreprenant, beau parleur, plaisantant volontiers, grand
* Renaud de Montauhan, p. 267.
ami de Roland, mais moins confiant que \e comte de Clermont. Nous avons vu comment il prend Toletèle et comment il se permet de gaber aux dépens de l'empereur. Mais déjà, lorsque Didier, s'étant réconcilié avec Charlemagne,lui offre le palais dont la possession a provoqué un si terrible combat, Ëstous n'a pu s'empêcher de dire tout net ce qu'il pense (v. 402, s.):
« Dexirier, dist Hestous, de ce ne dubités,
» ' Qu'il le prendra tre bien, pues que ensi le priés ;
» Car de si faites grâces vous feroit il asés.
» Se je Tostel eûse ensi com vous gaagnés,
i> Aptre queo duc Hestous [n'i seroit hosteliés].»
Quand l'empereur Toi, si en rist à cief cliniés
E pues dist : « Sire Hestous, por Dieu de maïstés,
» Or prendrai je l'hostel pour fer vous plus iriés.»
« Bien le croi, dist Hestous, sîre, nel moi juriés,
» Car plaisant sempre fustes, courtois, bien costumés . »
Quand Charlemagne se risque à demander aux pairs quel est celui d'entre eux qui consentira à céder sa place à Maoceris, c'est Estons qui lui répond, et il le fait de façon à ôter toute illusion à l'empereur (v. 552, s.):
Primer paroUe Hestous, que lieve contre mont
E dist : « Sire emperer, par Dieu le roi dou mont
» Nous ne somes par toi en host ci à cist pont,
» Mes pour amor de cil que de bien fer est pront,
» Ce est Rolland tuen niés, à oui Danideu dont
» Acomplir suen voloir, car maint preu en auront.
» Il ne i a nul de nous si bais ne si aou font
» Que ne soit duc ou prince ou grand marchis oucont.
» Mieus amons [nous] mourir ou le cuens de Clermont
» Che tenir quant que vaut Paris jusque en Piémont. »
Il faut toute l'autorité de Roland pour que son ami consente àne plusse défier de la loyauté d'Isoréa,le nouveau chrétien. Un moment la trahison semble évidente. La douleur d'Isorés, les reproches qu'Estons fait à Roland, la réponse de celui-ci, forment une petite scène qui n'est pas sans mérite (v. 4445, suiv.) :
Lour quand laorés oit celle giant pourçeûe,
De dolour qu'il en oit fist ciere irascue ;
Pues enclina le cief e tint sa boce mue.
« Rolland, ce dist Hestous, la couse est avenue
» Que je vous ay huy tant noncee et menteiie.
» La parole d'Hestous ne veut être creiie ;
» Mais ce me reconforte et de parlier m'argiie,
» Che la force aou lion est as las enbatue,
» E la pie est aou broy atainte e retenue.»
« EstouS) ce dist Rolland, ancour n'est mie rendue
» La proie as Saracins, ains sera cier vendue
)> Avant que nous crions Fensagne recreue.»
Le silence si expressif d'Isorés, Tironie d'Estous, la fermeté confiante et ôère de Roland, ne pouvaient être mieux rendus, et je ne pense pas que Ton me sache mauvais gré d'avoir reproduit un passage aussi remarquable ; après l'avoir lu, on comprend que des poèmes composés et écrits, abstraction faite de la langue, comme la Prise de Pampelune (je ne parle pas de V Entrée en Espagne dont, à mon grand regret, je ne connais que l'analyse, où d'ailleurs les beaux vers ne manquent pas], aient pu rendre populaires en Italie des récits d'origine française.
Ainsi le personnage d'Estous commence à se dégager de cette série monotone où se répétait à l'infini le type du chevalier robuste et courageux. En même temps se produit un fait qui relève de la philologie. Du substantif Langres il était naturel de tirer un adjectif: Estous de Lengres ou de Langles (cf. angélus, angle, angre), ce qui dans l'usage populaire ne diffère nullement d'Estous de V Angles, sera dit Estous V Anglais. Cette transformation se fait sous nos yeux dans la Prise de Pampelune: v. 4408, Hestous l'Englois; v. 4845: E à cinc çant civalers Englois de sa maison; v. 4870: A cent des siens Anglois Hestous baud et novel. — Le fait a lieu pour d'autres qu'Estons. Sur le conseil de Ganelon, on envoie à Marsile les deux messagers dont il est parlé si souvent (v. 2547):
Dous civalers de Langles, ond l'un d'eu se noma Basin, l'autre Basel.
Le premier est appelé ailleurs (v. 459) TEnglois Basin *.
Que restait-il à faire aux poètes italiens ? A préférer au nom d'Estous ou d'Estoult celui d'Astolfo, qui leur était plus familier ; et c'est ainsi que le cornes lingonensis de Turpin se transforme en un beau prince Astolfo inglese, riche, spirituel, aimable, d'une galanterie qui a son origine dans les aventures amoureuses des autres paladins, et en particulier d'Olivier à la cour de l'empereur de Constantinople.
Il n'est pas sans intérêt de retrouver dans les vieux textes tel trait que les poëtes de la Renaissance ont fait ressortir avec prédilection. On sait que, dans les romans italiens, Astolfe est fréquemment désarçonné : ce qui lui vaut les railleries de ses compagnons, et qu'il n'est à l'abri de cette sorte d'accidents que du jour où le charitable Boiardo met entre ses mains la lance d*or du frère d'Angélique. Cette légende remonte haut. Dans la Spagnaen prose 2, nous voyons Astolfe, prisonnier de Ferragus, en compagnie des autres pairs, moins Roland, commencer déjà à rejeter sur son cheval la chute malencontreuse qui l'a livré à son adversaire : a Chôme Astolfo ))molto si schuso deir essere abattuto, e chôme fue difetto del » suo chavallo, e chôme Ferraue gli fecie mangiare in sua prensenza, e poi fecie nella torre in una chamera fare letti per )>loro.))
Il est curieux que le futur possesseur de la lance d'or périsse dans le Viaggio précisément parce que son adversaire, le Vieux de la Montagne, est muni d'un bouclier enchanté qui aveugle ceux qui ont le malheur de le regarder. Turpin, instruit par. l'exemple d' Astolfe, a soin de fermer les jeux avant d'aborder le Sarrasin. Il peut ainsi le tuer et lui enlever le bouclier; mais cela ne l'empêche pas d'être obligé de fuir devant Malzarix. Le bond que ût le cheval de l'archevêque en cette circonstance laissa quatre empreintes sur le sol:
1 M. Thomas, Op, t., remarque que, dans V Entrée de Spagne, Estons est d'abord, comme dans la légende française, fils d'Odon, duc de Langres; mais que bientôt une confusion singulière sMnlroduit, et sous la plume du scribe et dans l'esprit môme du poëte : pour eux, Estons commence à ne plus ôtre Lengrois ou môme Lenglois, mais Englois, et ses soldats sont d'Angleterre.
3 Au ch. zzu, d'après les rubriques publiées.
<( anche chi ci va, lo po vedere ^ » Boiardo doit peut-être à cet endroit Tidée de confier la lance enchantée à Astolfe et l'épisode comique où Turpin fuit devant Roger, tombe avec son cheval dans un ravin et ne doit son salut qu'à la générosité du jeune chevalier^.
Les romans italiens qui dérivent de Y Entrée de Spagne et de la Prise de Pampelune se terminent par le récit du désastre de Ronce vaux, et achèvent ainsi de remplir le cadre que l'auteur de V Entrée de Spagne s'était tracé. hdkSpagna en vers, la Spagna en prose, la Rotta di jRoncisvalle et les derniers chants du Morgante, ont été de la part de M. Rajna l'objet d'une étude minutieuse, d'où il résulte que chacune de ces compositions successives, tout en s'inspirant de celles qui la précédaient, présente souvent des traces d'une imitation directe de la Chanson de iioland et de la Chronique de Turpin, et que, par conséquent, les textes français ont été connus en Toscane jusqu'à la fin du XV® siècle. L'imitation du Galien, que l'on rencontre dans le Viaggio, est une nouvelle preuve à l'appui de l'opinion de M. Rajna.
Plus Ton étudiera les romans italiens du moyen âge, et plus l'on y retrouvera la marque d'une connaissance trés-étendue de notre littérature épique. Telle chanson de geste, dont aucun texte italien ne fait mention d'une façon expresse, a été néanmoins récitée sur les bords du Pô et de l'Arno, et l'épopée italienne lui doit plus qu'on ne pense. On ne saurait nier qu'Aye d'Avignon et Gui de Nanieuil ne forment un ensemble dont aient pu tirer parti des imitateurs intelligents. J'ai cru y voir dans Amauguin le prototype de Ghinamo ; et, d'ailleurs, l'opposition si nettement marquée entre la geste des traîtres et le lignage des barons loyaux, le rôle chevaleresque du Sarrasin Ganor, la variété des aventures, offrent avec le roman italien des caractères de ressemblance qu'il suffit d'indiquer. Restait à trouver dans ces poèmes un endroit qui eût été l'objet d'une imitation incontestable.
M. Rajna, arrivé aux prodiges qui, dans les compositions italiennes, suivent la trahison de Ganelon, scoute: o Aucune
» C. Lin, p. 187.
8 Orl. innam,, 1. III, c. iv, oit. 41-45.
version française ne contient rien de semblable. » La question est intéressante et mérite d'être étudiée de plus près.
Dans la Chanson de Roland, lorsque Ganelon va recevoir le gant, le bâton et la lettre, il se produit un fait que les Français regardent comme un mauvais présage :
Li Emperere li tant sun guant, le destre ; Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre ; Quant le dut prendre, si li caït à tere :
Dient Français : « Deus ! que purrat ço estre ? « De cest message nus aviendrat grant perte*. »
Quand Roland apprend quMl est chargé du commandement de Tarriére-garde, il reproche durement cette maladresse à son parâtre.
Plus loin, une tempête et un tremblement de terre se déchaînent sur toute la France au moment où l'armée de Marsile va entrer en ligne, et le trouvère s'écrie^:
C'est la doulur pur la mort de RoUant !
Mais rien de pareil n'a lieu lorsque Ganelon conclut avec Marsile Taccord qui livre aux Sarrasins Roland et les douze pairs.
Il en est autrement dans les romans italiens. - Dans la Spagna en vers, avant même que Ganelon et Marsile aient eu d'entretien secret, le ciel avertit le traître qu'il connaît ses intentions :
Essendo Gano e Marsilio a sedere, Si com' io dissi nel' altro cantare, In su una sedia di grande valore, Che '1 tradimento vole ordinare, Dio dimostrô alhora per suo potere Che quella sedia si vide fiaccare, Marsilio e Gano caderno in terra.
Il mal pensier perô G an non différa.
Ganelon est étonné ; mais il n'en reste pas moins résolu à trahir les Français.
De même que dans la ChansoD^ Marsile conduit son hôte dans un jardin; mais Fauteur croit devoir donner une courte description du lieu :
Aveva in quel giardino una fontana Con cierti pomi d'intorno adomata, Gh' al mondo non è ignuna si sovrana, D*un prato bello tutta atornïata*.
On apporte le livre où est racontée l'histoire de Mahom, et c'est la main posée sur ce livre que Ganelon jure de trahir Roland.
Dans la Chanson, les choses se passent autrement. Ganelon n'oublie pas qu'il est chrétien et jure sur les reliques enfermées dans le pommeau de son épée :
Sur les reliques de s'espée Murglais La traïson jurât, si s'est fors faiz ^.
C'est Marsile qui prête serment sur le livre qui contient la loi de ((Mahum et Tervagan. »
Alors le Christ
Voile mostrar miracolo compiuto ; Che quella fonte d'aqua cosi chiara Diventô rossa corne sangue [e] amara ; E gli alberi deir orto si secaro, La giente allor maravigliossi molto ^.
Je remarque d'abord que dans la Spagna il n'est fait aucune mention de la chute du gant, et que Roland n'y réclame pas contre le choix qui a été fait de lui pour commander l'arrière-garde. Le premier mauvais présage est donc supprimé; mais, par compensation, nous en trouvons un autre, plus intelligible sans doute pour les auditeurs italiens : la chute du siège où Ganelon et Marsile avaient pris place, siège qui est bien le fauteuil d'ivoire sur lequel, dans la Chanson, on dépose le livre sacré des Sarrasins, mais que l'auteur italien a cru plus naturel d'employer à un autre usage.
* Texte donné par M. Rajna, d'après le ms. de la Laurentienne, Rotta di Roncisvalle, p. 74. — 2 y. 607. — » Cité d'après M. Rajna, Op. L, p. 74.
Restent trois détails : la fontaine, le changement de couleur que subissent, ses eaux, les arbres qui se dessèchent.
C'est aux romans de la Table-Ronde que remonte l'habitude de décrire des jardins ornés de fontaines. Mais Tidée de montrer la nature protestant contre un acte odieux de trahison n'est pas sans exemple dans notre épopée. Dans Renaud de Montauban, lorsque le roi Y on et ses barons ont décidé de livrer les fils Aymon à Charlemagne, et que, sur l'avis de Raimon, on convient de les amènera se rendre sans armes dans la plaine de Yaucouleurs, nous trouvons un prodige de même nature que le changement de couleur des eaux de la fontaine de la Spagna ^ :
Por saint Renaut fist Dex illuec grant monstrison. Escrist est à Tremoingne, en la fiertre au baron: La chambre qui fu blanche, en mua sa color; lUueques devint inde et perse, com charbon, Et li .1. ne vit l'autre, ains chaïrent trestot. Une grant pièce jurent illuec en pamison.
Puis issent de la chambre, lor conseil fine ont.
Il n'y a pas'là d'imitation proprement dite, mais une sorte de transposition. Il semble, d'ailleurs, que l'auteur delà Spagna n'a pas voulu s'en tenir à cette seule application d'une donnée qu'il trouvait heureuse *. D'après lui, pendant que Charlemagne est à Saragosse, Ganelon tue le gardien de la prison où il était enfermé, prend un cheval et s'enfuit; mais Dieu fait descendre un brouillard épais, et, le jour suivant, le traître, qui n'a pu s'éloigner, est repris par ses gardiens ^. Dans le Roman
A Renom de Montaubaris p. 160.
* Toutes les littératures, tant qu'elles en sont encore à la période de l'imitation, ne négligent rien dans les modèles dont elles s'inspirent. On est tout surpris quand on voit quels emprunts les Latins ont faits aux Grecs : idées, images, coupes de vers, le poëte latin reproduit tout avec une sorte de superstition. Dans l'édition que j'ai donnée d'une imitation italienne (i7 Fiore) du Roman de la Rose, on peut voir comment aucun mot digne d'attention, aucun détail intéressant, n'a échappé à l'imitateur, bien que souvent un seul de ses sonnets soit composé d'emprunts faits sur toute l'étendue du vaste poëme .
3 Rajna, Rotta di Ronc. , p. 94.
de Boncevaux, Ganelon s*enfuît deux fois, d'abord quand les Français, revenant dans leur pays, s'arrêtent sur les bords de la Sorges; le traître est repris, non sans peine, parOthon, que Tiennent aider Ysorés et Samsonnet^ Dieu a allégé le poids des armes d'Othon pour qu'il puisse rejoindre Ganelon. La seconde fois, le jugement de Dieu allait décider entre Gondrebuef de Frise et Ganelon ; mais à peine celui-ci est-il à cheval qu'il s'échappe encore ; on le rejoint, et il est ramené à Montloon. C'est alors que Pinabel se présente pour défendre la cause de son oncle'. L'auteur de la Spagna réduit ces deux tentatives d'évasion à une seule ; mais il essaje d'ajouter quelque relief à son récit, et, comme il a supprimé la poursuite d'Othon, il donne à l'intervention divine la forme que Ton a vue plus haut. Le Viaggio se borne à suivre exactement le récit du Roman de Roncevaux, si ce n'est que l'on était déjà arrivé à Blaje quand a lieu la première évasion de Ganelon.
Dans Aye d'Avignon, nous retrouvons les arbres qui deviennent stériles à la suite de la trahison de Ganelon.
Bérenger, ne pouvant plus défendre Grellemont, abandonne la place, mais emmène avec lui Aje d'Avignon^ qu'il a enlevée à Garnier. Quand ils débarquent à Aigremore, le roi Ganor les fait prisonniers, retient Aye qu'il veut épouser, et envoie les fils de Ganelon au roi Marsile, qui leur fera bon accueil en souvenir du service qu'il a reçu de leur père. Bérenger et ses frères sont donc conduits en Espagne, à Morinde, qui était la capitale de Marsile' :
Morinde fu assise ou chief de .mi. mons ; .n. [eves] fors et rades li corent environ, De par trestote Espengne amainnent garison.
Les murs en furent tous asmans et macedon, Que tors i ot moult grans entor et environ, Estre la maistre selle le roi Marcillion Qui tient très bien de lonc le trait à .i. bojon. Gà dehors est la place, estoit droit au perron ; .un. loriers i a de moult bêle façon.
8 Dans Anséis de Carthage, la capitale de Marsile est également Morinde; elle est la Mecque dans la Seconcla Spagna.
Ilec porparla Ganes la mortel traïson Dont morurent à glaive li . xii. compaignon.
Si grant vertu i fist Damediex por Karlon Que des loriers qui furent là planté environ Ame puis n'en porta nul ne foille ne boton, Et si sont trestuit vert de terre jusq' en son^.
Il est remarquable qu'aucune des données que présentaient les textes français n^a été négligée : il y a toujours une version où elle est employée.
La tempête et le tremblement de terre mentionnés par la Chanson de Roland ont été transportés, par Fauteur de la Spagna en prose, à l'endroit où il raconte la trahison de Ga nelon. A peine Ganelon et Marsile ont-ils promis avec serment, l'un de livrer Tarrière-garde chrétienne, l'autre de payer le prix convenu, qui est la couronne de France, qu'un grand vent s'élève, ébranle la fontaine et fait trembler Ganelon, qu'il est nécessaire de rassurer; enfin tout se calme, t Dicie Turpino » che in questo medesimo dl venne e giunse quel vento tra gli wpadiglioni di Carlo, e tutti gli gittô p-er terra con tutte le )) loro bandiere e gonfaloni, e massimamente gittô per terra quegli del conte Orlando e d'Ulivieri e d'Astolfo e degli altri ))paladini molto più che gli altri, del quale segnio lo re Carlo »e gli altri signiori presono grande ammirazione, dicendo : »Iddio ci aiuti. » Ce prodige se renouvelle encore quand, le troisième jour, Marsile et Ganelon prêtent serment sur le livre de Mahomet. Cette fois la fontaine s'écroule, ainsi que de nombreuses maisons. Les conditions de la paix, qui doivent être soumises à Charlemagne, sont enfin arrêtées, et la tempête et le tremblement de terre se reproduisent une dernière fois'..
On voit que l'auteur de ce roman, qui reproche si volontiers à la Spagna en vers de ne pas suivre exactement le récit de Turpin, c'est-à-dire les versions françaises ou franco-italiennes de la Chanson de Roland, tient à bien marquer les emprunts qu'il fait lui-même aux sources anciennes. D'ailleurs, il s'est ingénié à profiter de tout ce qui avait été négligé par son prédécesseur.
M. Rajna a remarqué que les versions italiennes puisent
1 V. 1605 8. — Rotta di Ronc., p. 42-43.
indifféremment dans les récits français, la Chronique de Tvirpin et les poëmes franco-italiens. Voici un exemple où une indication de Turpin a été l'origine d'un épisode intéressant.
D'après la Chanson, Baudouin, le ûls de Ganelon, était resté en France, et son père, avant de partir pour la cour deMarsile, le recommande à ses compagnons d'armes^
Dans la Chronique de Turpin, Baudouin figure au nombre des chefs de Farmée de Charlemagne ^. A la fin du combat de Roncevaux, il se réfugie avec Thierry dans une forêt, où ils se tiennent cachés'. Il reparaît au moment où Roland est sur le point d'expirer, cherche vainement de l'eau, que le mourant réclamait pour calmer sa soif ardente, le bénit et part dans la crainte que les Sarrasins ne le surprennent^. Il arrive devant Charlemagne au moment où Turpin, de son côté^ racontait comment il avait appris par une vision la mort de Roland et de Marsile ; il dit tout ce qui s'est passé et qu'il a laissé Roland agonisant*^.
On ne pouvait tirer un plus mauvais parti d'un personnage doublement intéressant comme fils de Ganelon et frère de Roland. Dans plusieurs versions italiennes, les Sarrasins, avertis de la présence sur le champ de bataille du fils de celui à qui ils devront la victoire, et le reconnaissant à un signe convenu, ont grand soin de l'épargner jusqu'au moment où, sur le conseil de Roland, il change de costume et ne tarde pas à succomber.
L'auteur de la Spagna en prose a voulu revenir au texte de Turpin sans renoncer à l'idée de compter Baudouin au nombre des guerriers qui meurent à Roncevaux. Aucun chrétien n'a pu échapper aux coups des Sarrasins, excepté le fils de Ganelon, qui s'est armé et s'est enfui vers le camp de Charlemagne. Dans sa course, il reçoit plusieurs blessures mortelles. Il rencontre Salomon et lui raconte le désastre. Le roi de Bretagne revient sur ses pas, la nouvelle se répand ; Baudouin raconte à Charlemagne la destruction de l'arrière-garde, et, après avoir maudit la trahison de son père, il tombe etmeurt*. Pulci a certainement eu raison de s'inspirer du récit de la
1 V. 295, s.; 364, b. — s C. xi, p. 18. — » C. xxi, p. 42; xxu.p. 44. — 1 C. xxiii,p. 50. — 8 C. XXV, p. 50. — • Rajaa, Rotta diRonc, p. 45.
Spagna en vers, plutôt que de la variante imaginée parle prosateur.
Dans le Viaggio, Ton rencontre ici une singulière contradiction qui montre que Tauteur, désireux surtout de former une compilation plus riche que ses devanciers, oublie parfois de mettre ses notes en ordre. Dans son récit, Ganelon, en traitant avec Marsile, demande bien que Ton ne fasse aucun mal à son fils, qui restera dans la vallée avec Roland et qui sera reconnaissable à son cheval blanc ^ ; mais, dans le combat, il n'est pas plus question de ce fils que dans nos chansons de geste. L'auteur a été sans doute embarrassé par l'emploi qu'il avait déjà fait du nom de Baldovino pour désigner le frère d'Algiron. Aussi lorsque Roland, à bout de forces, demande avec instances quelques gouttes d'eau, ce n'est plus à son frère, mais à l'archevêque Turpin, qu'il s'adresse^. On a, par compensation, Thistoire du fils d'Olivier, Galeant, et l'on ne saurait blâmer l'auteur d'avoir utilisé une des plus heureuses variantes de la Chanson de Roland.
M. Rajna, se fondant sur ce que Baudouin, fils de Ganelon^ se retrouve dans toutes les versions italiennes, tandis que, d'après la Chanson, il a été laissé tout enfant en France, en induit que l'introduction de ce personnage dans le combat est due probablement à l'âge franco-italien ^ La première idée appartient cependant à la Chronique ; et, dès lors, si l'on songe que Turpin n'a rien inventé en matière de narration épique, ne peut-on pas supposer qu'il emprunte cet emploi du personnage de Baudouin à une version de la Chanson de Roland?
Dans la Spagna en vers, il n'est point parlé de Baudouin dans l'entretien de Marsile et de Ganelon, et c'est Palserone qui a l'idée de faire épargner le jeune chevalier. Il avertit ses barons que Baudouin porte sur son vêtement un faucon d'argent sur champ d'azur : ce sont les armes de la lignée de Griffes de Hautefeuille. Dans le Morgante, c'est Ganelonjqui songe à la sûreté de son fils et en fait une des conditions de son pacte avec Marsile. Le roi sarrasin lui donne sa propre soubreveste, qui empêchera que Baudouin ne soit confondu
* C. XXXVII, p. 127. — « C. LUI, p. 191. — 3 Rotta di Ronc, p. 81.
avec les autres chrétiens. Dans ce poëme, Roland n^a pas de lui-même la pensée de conseiller à Baudouin de changer d'armure. Il rencontre Buiaforte, fils de son ancien ami le Vieux de la Montagne, qui lui apprend quelle trahison a été ourdie parGanelon, et lui explique pourquoi Baudouin est épargné par les Sarrasins.
A propos de la Chronique de Turpin, et sur le point de n'en plus parler, me passera-t-on d'essayer d'y retrouver l'explication d'une difficulté qui a jusqu'ici embarrassé les critiques? Le chiffre des soldats que Charlemagne confie à Roland est de 20,000 dans la Chanson* et dans la Chronique ^. Dans Y Entrée de Spagnej cette troupe est fournie par le Pape, ce qui peut résulter d'une confusion entre les 20,000 soldats de Roland et les 20,000 autres que le préfet Constantin amène de Rome. Mais, dans les récits italiens, on trouve le chiffre de 20,600 {Spagna en vers et en prose) et de 20,666 (Via^grio). Le second nombre n'est qu'un exemple de cette précision d'abord sérieuse, puis ironique, qui caractérise le roman italien; mais' il n'en est pas de même du premier. Je n'y verrais pour ma part que le résultat d'une mauvaise lecture. L'on peut admettre que, dans l'expression «cum viginti millibus Christtanorum)),ron ait écrit l'abréviation milbus de telle sorte que le b ait été pris pour un v ou v, et que le signe représentant ris se soit confondu avec le signe i®. Dès lors on aura cru lire çî«n viginti mil vi*' .
Le roman chevaleresque italien du moyen âge aboutit au Morgante de Pu Ici ; c'est l'œuvre d'un lettré, et dès lors l'épopée populaire cède la place aux inventions plus brillantes, mais moins sincères, des poètes de cour.
Parmi les motifs que Pulci tient de son devancier anonyme, l'auteur de VOrlandn, il en est un, celui de la femme guerrière, dont il n'a pas été parlé jusqu'ici. C'est qu'en effet, dans nos chansons de geste, on ne rencontre pas de châtelaine qui songe à revêtir une armure et à courir le monde. La Galacielle àeVAspramonte est-elle l'aïeule de toute cette famille où brillent Bradamante, Marfise et Clorinde?Boiardo etArioste semblent le reconnaître en lui donnant pour enfants Marfise et
iV.789. — 8C. XXI.
Roger ^ Sans doute en Italie les réminiscences classiques sont chose ordinaire, et Penthésilée, Camille, Tlppolita de la Tesetde, sont sûrement les personnages auxquels les poètes de la Renaissance songeaient ie plus, quand ils jetaient leurs héroïpes dans la mêlée des batailles ; mais le moyen âge italien avait eu aussi des amazones, .telles que Meridiana et Antea. Dans une des suites d'Ayê d'Avignon, dans le long roman de Tristan de Nanteuil, nous voyons Aye, déguisée en chevalier sous le nom de Gaudion, combattre longtemps dans les rangs des païens*.
M. Rajna n'accepte pas Tidée émise par P. Paris ^, qu'Aye déguisée en chevalier pourrait bien être le premier exemple de la femme guerrière dans la poésie romanesque. Il distingue la femme guerrière et la géante *. L'origine de ce type ne me semble devoir être rapportée à aucun personnage déterminé. La chanson de geste tournant de plus en plus au roman, et les guerres perdant leur gravité primitive pour ressembler à de simples tournois, les dames, qui sont l'occasion de la plupart des querelles, devaient finir par descendre dans l'arène ou bien se risquer, elles aussi, en quête d'aventures. L'héroïne du roman est une forme gracieuse du chevalier errant. Les armures des vieux seigneurs féodaux étaient trop lourdes pour des châtelaines, et la femme de Beuves d'Aigrement, comme la femme de Renaud, ne parlent de la guerre qu'avec effroi.
Je voudrais résumer en quelques mots la pensée qui me paraît se dégager de ces recherches. De l'épopée française à l'épopée italienne, il n'y a pas de solution de continuité; le genre se modifié suivant le talent des auteurs et en perdant insensiblement de sa variété primitive; mais, jusqu'au seuil de la Renaissance, le roman populaire italien s'applique encore à rester fidèle à ses origines françaises et ne s'en sépare qu'à son insu. Au fur et à mesure qu'augmente le nombre des compositions, il devient plus malaisé d'y démêler la part de l'an-
* OrL innam., 1. Il, c. i, ott. 70-73 ;L lU, c. v, ott. 24 s. Cf. Rjyna, Fonti delV O.P., p. 44-45, 447-453.
^ M. P. Meyer, préface de Gui de Nanteuil, p. xix. 3 Histoire littéraire, xxvi, p. 268.
« Fonti deW OrL Fur., p. 41-43.
cien et da nouTeaii, parce qae chacune d'elles est à son tonr Tobjet de Femaniements et le point de départ d'imitations plus on moins originales, et un fait semblable s'était produit en France dès la seconde époqne de notre poésie narrative. Mais, tont compte fait, il est peu de données générales, ou même de détails intéressants, dont Ton ne puisse retrouver Forigine ou des exemples dans des œuvres françaises.