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L'épopée clievaleresque a ses origines en France, ses derniers rejetons en Italie. Plus brillants, ceux-ci pendant longtemps ont fait dédaigner et oublier leurs aînés. De nos jours, Ton est plus juste pour nos vieux poëmes, et les chansons de geste, les romans de la Table Ronde, les romans d'aventure, ont repris la place qui leur était due dans Thistoire de la littérature du moyen âge. Mais, à mesure que Ton s'occupait d'œuvres peu connues et dont un grand nombre sont encore inédites, on voyait se poser plus nettement les termes d'une question intéressante et difficile : « Comment s'est accompli le travail de transition et de transformation qui de la Chanson de Roland devait aboutir au Roland furieux ? » Le premier ouvrage où cette question ait été abordée avec la compétence et la sagacité nécessaires est V Histoire poétique de Charlemagne, de M. Gaston Paris *. Le chapitre IX, intitulé Kda Lé-
* M. Léon Gautier, dans son livre les Épopées françaises, s'est occupé incidemment de la question. (V. surtout I, p. 428 s )
Parmi les ouvrages antérieurs qu'il est bon de consulter, je citerai de préférence Valentin Schmidt, Ueber die italienischen Heldengedichte aus dem Sagenkreis Karls des Groi^sen (1819-1821) et une étude de Ranke dans les
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gendede Charlemagne en Italie», est une vue claire et féconde du sujet, et si, depuis, des recherches Bouvelles ont amené la critique à modifier, ou même à abandonner certaines des opinions émises par M. Paris, il n'en est pas moins vrai que ceux qui l'ont suivi avaient trouvé le terrain reconnu et la voie tracée. Il est évident que l'épopée italienne a ses sources dans les récits de nos trouvères : le fait n'a pas autrement besoin de démonstration ; mais, si l'on veut examiner en quoi exactement a consisté l'imitation italienne, dans quelle mesure elle se conforme à ses modèles ou s'en écarte, quels éléments de toute date et de toute nature elle associe insensiblement à ceux qu'elle trouvait dans les romans français, en un mot comment et jusqu'à quel point elle est originale, l'on reconnaît que la discussion du problème est aussi étendue que complexe et qu'il n'est plus possible de se borner à des généralités banales.
Henri Estienne, dans sa Prece//ence du langage français , avait dit avec raison : « Nous avons des romans qui pourroyent estre »les bisayeulx, voire trisayeulx du plus ancien auteur qu'ils wayent^ » Mais une telle affirmation, si fondée qu'elle soit, ne
Mémoires de T Académie de Berlin (1837), intitulée; Zur Geschichte der italienischen Poésie, Sous le titre : Recherches sur l'épopée française, M. P. Meyer a publié un compte rendu critique de V Histoire poétique de Charte^ magne et du premier volume des Épopées françaises dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. III, 6* série, p. 28-63, 304-342.
* Ce mot d'Henri Estienne est cité par Rathery dans son Mémoire sur l'influence qu'a exercée l'Italie sur les lettres françaises depuis le XIII« siècle jusqu'au règne de Louis XIV (1852). Mais pourquoi l'auteur n'avait-il pas lu plus attentivement les ouvrages dont il parle ? L'on rencontre, p . 89, n. 2, l'affirmation suivante : « D'autres indices semblent prouver que Pulci a puisé » à des sources françaises. Par exemple, dans son poëme, Gano ou Ganelon » est pendu comme Loup, duc de Gascogne, qui joue le même rôle dans notre » histoire, au lieu d'être tiré à quatre chevaux, comme dans toutes les compo-
» sitions italiennes » Il y a là plus d'une erreur. Dans les compositions
rançaises, le supplice infligé à Ganelon était déjà celui de l'écartèlement (voir Roland, édit. Gautier, vv. 3960-3974), et, dans le Morgante, Pulci s'est conformé sur ce point à la tradition; mais, suivant son habitude, il a amplifié, et, dans son récit, Ganelon est tenaillé d'abord, puis tiré à quatre chevaux (c. ixviii, ott. 7-14).
Gomme tout le monde n'a pas sous la main une édition du poëme de Pulci, je me permettrai de relever encore une inexactitude de même nature, quoique moins grave. Dans aes Épopées françaises (11^ p. 419, note), M. Gautier ap-
nous apprend rien sur la série intermédiaire qui relie les chansons de geste aux romans italiens du XV® et du XVP siècles. M. G. Paris a, le premier, essayé de porter la lumière dans des périodes obscures où à chaque pas Ton est arrêté par la difficulté de réunir les éléments d'une information suffisante. Autant que j'en puis juger, les progrès faits depuis la publication de V Histoire poétique ne sauraient détourner de continuer cette sorte d'enquête, où chacun apporte la contribution de son travail et de ses vues propres. Des résultats importants et nombreux sont acquis déjà; mais les meilleurs moissonneurs savent qu'il reste toujours à glaner après eux^
précie ainsi Puici : « Le Morgante de Pulci n'est qu'une parodie de nos vieil- M les épopées; c'est une sorte de Don Quichotte italien, qui n'a peut-être pas » été moins funeste que celui d'Espagne à la chevalerie et à la foi. Touten fois Pulci le sceptique, Pulci le railleur, a été saisi lui-même par le grand i spectacle de la mort de Roland. H a dû imposer silence à son rire, quand M il s'est trouvé face à face avec cette mort héroïque. Son héros enfonce alors » sa Durandal dans la terre, et sa dernière action est un baiser énergique dé- » posé par ses lèvres mourantes sur la croix que forme la garde de son épée.» (xxvii« chant, oct. glui.)
Sans rechercher si le Morgante et le Don Quichotte ont été réellement funestes à la chevalerie et à la foi, je me borne à remarquer que, dans Pulci, le dernier acte de Roland ne consiste pas à embrasser son épée. Le chevalier meurt sans doute au xxviie chant, oct. gliv, mais il ressuscite quelques octaves plus loin. La scène est touchante : Charlemagne, arrivé à l'endroit où son neveu est étendu sur le sol, descend de cheval, embrasse Roland, lui donne sa bénédiction, lui demande pardon de l'avoir envoyé à Roncevaux, et le prie de revenir un moment à la vie pour lui rendre, en souriant, Tépée bénite, selon la promesse qu'il lui avait faite quand, à Âspremont, l'empereur l'avait fait chevalier et comte. Le désir de Charles est exaucé : Roland se lève en pieds, puis s'agenouille, et, souriant, remet Durandal entre les mains de son seigneur (c.xxvir, ott. 202-206). Cette dernière scène termine heureusement le récit de la mort de Roland. M. Rajnaen a trouvé la première forme dans un mduuscrit de la Spagna en vers, conservé à la bibliothèque municipale de Ferrare. (Voy. la Rotta di Roncisvalle nella letteratura cavalleresca italiana, Bologne, 1871, p. 176. — Extrait du. Propugnatore, i. IV.)
' Au premier raog des chercheurs qui ont parcouru un champ si vaste et y ont fait de précieuses découvertes, il faut citer M. PioRajna. La Materia del Morgante in un ignoto poema cavalleresco del secolo X V (Propugnatore, t. II), Rinaldo da Montalbano (Propugnatore, t. 111), la Rotta di Roncisvalle nella letteratura cavalleresca italiana (Propugnatore, t. IV), l'étude sur les Reali di Francia; deux grands ouvrages, le Fonti dell* Orlando Fwloso et le Origini dell* epopea francese, sont de la lecture
Il m'a semblé ressortir de la comparaison des textes que, si les Italiens ont eu de bonne heure sur les trouvères, dont ils s'inspiraient^ Tavantage d'une culture plus complète et surtout d'une forme plus littéraire, il n'y a à peu près rien dans leurs œuvres dont les romans français ne contiennent le germe ou le modèle. Lorsque l'on oppose les termes extrêmes, le Roland et le Roland furieux, l'écart est immense, et l'on incline à attribuer au poëte italien tout l'honneur de la transformation que le genre a subie ; mais nos légendes n'ont franchi les Alpes et ne se sont répandues en Italie que profondément modifiées, par suite d'une évolution naturelle, de l'insensible mélange des cycles et d'autres causes encore. Présentée ainsi, la question prend un aspect très-différent, et j'ai pensé qu'elle pouvait être examinée en s' appuyant sur quelques exemples et sans entrer dans des développements où l'on aurait à passer en revue tout ce que la fécondité des romanciers du moyen âge nous a légué de narrations épiques.
Les textes remaniés du Renaud de Montauban et les romans de Maugis d'Atgrernont et de Vivien de Monbranc sont un exemple remarquable de la manière dont les trouvères introduisaient dans le domaine de la chanson de geste primitive des données soit plus récentes, soit de nature tout autre, empruntées tantôt au récit des croisades, tantôt aux romans de la Table Ronde. Or, siune légende fut populaire au monde, c'est bien celle des quatre fils Aimon, et surtout en Italie. Cette popularité seule peut expliquer comment, de bonne heure, il s'établit entre le héros de Roncevaux, Roland, et un simple chevalier, cette sorte d'égalité de situation et de rivalité de vaillance qui est un des motifs les plus intéressants dont aient tiré parti l'auteur anonyme de VOrlando, puis Pulci, Boiardo et Arioste. Je crois qu'il y a utilité à faire ressortir, ne seraitce qu'en partie et sans songer à épuiser la matière, comment les Italiens ont trouvé dans V Histoire des Quatre fils Aimon et de leurs cousins un premier exemple d'association et de com-
la plus instructive, soit par la nouveauté des faits eux-mêmes, soit par roriginalité des aperçus et des rapprochements. On peut n'être pas toujours d'accord avec M. Rajna ; mais les meilleurs critiques reconnaissent que ses travaux ont complètement modifié l'état de nos connaissances sur une des plus difficiles périodes de rhistoire littéraire.
binaison d'éléments d'origine diverse *. Il peut y avoir également avantage à examiner si d'autres chansons de geste, connues des Italiens, n'ont pas eu quelque influence sur leur manière de traiter la,matière de France. Enfin, la Chronique de ywrpm pouvant être considérée comme un exemple très-ancien du mélange le plus audacieux d'éléments légendaires de toute provenance et de toute sorte, je désirerais reprendre quelques-unes des idées que j'ai émises dan3 les notes de mon édition de Turpin *, au sujet des rapports de la Chronique et des romans de date plus récente, français ou italiens.
* Les caractères distinctifs de l'épopée italienne sont réanis dans le passage suivant de M. G. Paris, qui est vraiment le passage classique sur la matière, et qu'à ce titre je crois devoir citer :« Dès la clôture de cette première » période, qui consiste principalement en imitations, la plupart des grands » traits qui doivent persister sont dessinés : dans ces poèmes, Gharlemagne » joue un rôle très-secondaire ; Roland est mis au premier rang ; la maison de » Mayence et la maison deClermont sont perpétuellement opposées. Aspre- » mont fournit un des grands motifs qui se retrouvent par la suite à satiété : » un roi païen délibère avec ses vassaux d'envahir la chrétienté. Un autre est » dans VEspagne: un paladin, offensé par Gharlemagne, s'éloigne de la France » et court le monde, généralement l'Orient, en rencontrant les aventures les » plus diverses. AJAspramonte, à son début, en contient un autre qui appa- » raît seulement dans la version des Reali : c'est l'introduction d'une femme » guerrière, Galaoielle, si souvent imitée depuis.
» L'origine d'un autre trait propre à la forme italienne des récits carolin- » giens est plus difficile à préciser : nous voulons parler des exploits de Re- » naud de Montauban, autres que sa guerre contre Gharlemagne. Le premier » linéament de ces récits se trouve dans la chanson de geste française où, » après avoir fait la paix avec l'empereur, il va en Terre Sainte, conquiert » Jérusalem et y établit un roi. Mais aucun poëme français, en dehors de » celui-là et de ses suites, ne parle de Renaud ; aucun surtout ne lui attri- » bue de part dans les guerres de Gharles contre les Sarrasins et dans la con- » quête de l'Espagne. Peut-être est-ce Pulci qui, le premier, l'introduisit dans » le cercle des paladins consacrés par la tradition et le plaça sur le même » rang que Roland.» (Histoire poétique, p. 195.) — J'ai souligné les mots qui se rapportent au Renaud de Montauban et à ses suites, telles que le Maugis d*Aigremont, parce que c'est précisément dans ces romans que je crois voir en partie l'origine, non- seulement de l'importance attribuée par les Italiens aux personnages de Renaud et de Maugis, mais aussi de la méthode ou du procédé qu'ils ont employé en remaniant à leur goût les sujets carolingiens. Dans sa notice sur le Maugis, Paulin Paris avait déjà relevé l'imitation de Lancelot du Lac. {Histoire littéraire, t. XXII, p. 701 et 703 )
2 Turpini Historia Karoli Magni et Rotholandi ; Montpellier-Paris, 1880, dans la série des publications de la Société pour l'étude des langues romanes. M&isonneuve, éditeur.