Première Partie
Histoire et Critique.
Le fameux livre «Rubâiyàt of Omar Khayyâm rendered into english verse by Edward Fitzgerald» date de 1859. Ce ne fut, cependant, qu'avec la deuxième édition de 1868 que les noms de l'auteur et du traducteur commencèrent à attirer l'attention ; mais depuis ce moment leur renommée s'est accrue de jour en jour. Les Rubâiyàt de Fitzgerald sont devenues un des livres les plus recherchés en Angleterre et en Amérique, et son renom s'est propagé partout sur le continent européen. Chose étrange! cet engouement universel a eu pour résultat c|ue les savants ont abandonné, pendant près d'un demi -siècle, les études historiques sur la place c^ue prend l'œuvre de 'Omar Hayyâm dans la littérature persane, pour ne s'occuper que de questions d'esthétique et de morale. Inconsciemment tous ceux qui faisaient des réflexions sur les Rubâ'iyât subissaient l'influence de Fitzgerald; même ceux qui connaissaient l'original persan et savaient avec quelle liberté Fitzgerald lavait traité, le jugeaient d'après la paraphrase simplifiée, modernisée, adaptée à l'esprit et aux tendances du dix-neuvième siècle que le poète anglais avait créée. Déjà avant la publication de l'œuvre de Fitzgerald, l'ami de celui-ci, M. E. B. Cowell, avait comparé 'Omar à Lucrèce ^ D'autres le comparèrent
1 Calcutta Review 1858.
Christenscn, Recherches. 1
2 Première Partie.
à SchopenhauerS à l'auteur de l'Ecclésiaste^, au poète arabe Abtt-l-'Ala al-Maarri^ à Heine*. M. Meynsma l'appelle uu Pantagrueliste, un Lucianiste, un Voltairien^ On fait la critique des idées morales de 'Omar — toujours vu à travers Fitzgerald, — on s'efforce à donner des portraits psychologiquement vrais du poète persan, sans se rendre compte du fait que les textes des Rubâ'iyât diffèrent beaucoup entre eux, et sans remarquer que la vérité historique de cette histoire du triumvirat entre 'Omar Hayyâm, Nizâm-el-mulk et Hasan Sabbâh qui forme la base de toutes les notices biographiques, est plus que douteuse. Celui qui va le plus loin dans son analyse psychologique, est M. Pickering qui voit dans les Rubâ'iyât le drame d'une vie humaine, distinguant trois périodes de la vie du poète: épicuréisme, scepticisme et mysticisme^.
M. J. Payne est, je crois, le seul qui ait essayé de juger l'œuvre de 'Omar Hayyâm dans son rapport avec l'évolution historique et littéraire de la nation persane. Mais son idée hardie de voir dans 'Omar un enfant du védantisme indien qui, introduit de bonne heure en Iran, se serait maintenu avec le plus de pureté en Khorassan, et dont le babisme moderne aussi bien que le sufisme seraient des formes corrompues, est certainement erronée.
Si l'on considère combien les manuscrits et les éditions dé 'Omar Hayyâm diffèrent entre eux, que le nombre des quatrains varie de 158 (ms. Bodleïen) à 801 (ms. de Cambridge), il deviendra évident que toute appréciation psj^chologique fondée sur les Rubâ'iyât sera vague et incertaine. Mme. Jessie E. Cadell avait trouvé 1200 quatrains attri-
1 W. L. Phelps dans The New Englander t. XLIX (1888). - Whinfield dans l'introduction de son édition des RubaHyât. ï Pizzi: Storia délia Poesia Persiana (Turin 1894). M. Goldziher avait déjà remarqué la ressemblance entre 'Omar et Abû-l'Alâ. ■* J. Payne: The Quatrains of Omar Kheyyam transi. (1898). 6 De Gids IV. série t. 3 (1891).
•> National Review 1890.
Ilietoire et Critique. 3
bués h 'Omar, d'où elle jugeait que 250 îi 300, tout au plus, pouvaient être authentiques *. Elle avait remarqué que plusieurs quatrains trouvés dans les Rubâ'iyât de 'Omar étaient aussi attribués à d'autres poètes persans comme Hâfiz, Salmûn Sâva^î, Sa'dl et Afdal Kâsî. Whintield fit la même observation: il notait dans son édition des Rubâ'iyât 3 ou 4 des quatrains attribués en même temps à 'Omar et à d'autres, et prédisait qu'un examen scrupuleux en augmenterait le nombre.
Le premier qui ait révoqué en doute l'histoire du triumvirat, est M. August Mûller-. La naissance de Ni'/âm-elmulk est fixée presque unanimement par les auteurs orientaux à 1017 ap. J.-C. ; la mort de 'Omar Hayyâm est indiqué à 1123 et celle de Hasan Sabbâli à 1124. Si ces deux hommes avaient été du même âge que le vézir, ils auraient vécu jusqu'à l'âge de 106 et 107 ans, ce qui serait en tout cas bien invraisemblable^. L'anecdote en question se trouve chez Mirhvand, qui l'a tirée des Vasâyâ, espèce de testament ^^ politique que Nizâm-el-mulk aurait écrit à l'usage de son fils Fahrel-mulk, vézir du sultan Barkiâruq. Cependant M. Rieu prouva* que les Vasayâ ne provenaient pas de Nizâm-el-mulk, mais d'un auteur anonyme du 9® siècle a. H. (15*^ siècle ap. J.-C); ils sont dédiés à un certain Fahr-eddïn Hasan, descendant en douzième génération de Nizâm-elmulk, et dont le bisaïeul avait été premier ministre de Tu^âtïmûr, prince du Khorasan (1334 — 52). L'auteur soutient, qu'il a pris sa matière en partie de livres, en partie de traditions existant dans la famille de Nizâm-el-mulk, à laquelle
* MT Batson assure, dauB son commentaire de l'édition de Fitz- • ■» gerald de Londres 1900, qu'il existe plus de 5000 quatrains attribués à 'Omar Hayyâm.
^ Der Islam im Morgen- und Abendiande II, p. 111.
' Beaucoup de poètes poreans ont, du reste, atteint un âge considérable. Deux des plu.s célèbres ont été des oentenaire.s: Farld-ed din 'Attàr qui mourut âgé de 111 ans, et Sa'dl qui mourut à l'âge de 107 ans.
'' Cat. of the Persian MSS. in the British Muséum II, p. 446.
4 Première Partie.
il appartenait lui-même. Néanmoins cette découverte ne laissait pas de rendre suspect l'authenticité du récit, et elle engageait M. Houtsma à formuler une nouvelle hypothèse: «... On comprend aisément, dit il, que l'anecdote, très ingénieuse du reste, doit son origine à la fantaisie de l'auteur des 'u'wo» qui peut-être a pensé au passage des Mémoires d'Anoucliirwàn, dans lequel celui-ci nous dit qu'il a visité l'école avec plusieurs individus qui devinrent plus tard les premiers Ismaéliens » . ^
Ces raisonnements passèrent cependant assez inaperçus, jusqu'à ce que M. V. Shukovski en fît le point de départ d'une étude approfondie, publiée dans Al-Muzaffariya, recueil de dissertations offert à M. le professeur V. Rosen (St.-Pétersbourg 1898) sous le titre de «'Omar Hayyâm et les quatrains ambulants».^ Shukovski soutient d'abord qu'il est absurde d'admettre pour authentiques tous les quatrains qui circulent sous le nom de 'Omar Hayyâm. «On se demande, s'il est possible de concevoir, non pas un philosophe, mais seulement un homme intelligent (pourvu qu'il ne soit pas un détraqué) dans l'esprit duquel soient réunies et incorporées une telle diversité de convictions, d'inclinations et de tendances paradoxales, un haut courage moral, d'ignobles passions et des doutes, et des vacillations déchirantes.» 11 faut chercher la cause de cette discordance dans l'inexactitude des textes. Ajoutez que nous ne connaissons pas la vie extérieure de 'Omar, le milieu dans lequel il vivait, et les gens avec qui il avait des relations. «Quiconque a eu jamais quelque chose à faire avec 'Omar Hayyâm a considéré comme san devoir de répéter l'anecdote des trois amis d'école bien doués — Hayyâm, Nizâm-el-mulk et Hasan Sabbâh — anecdote pleine d'anachronismes évidents et tirée de sources apo-
^ Hist. des Seldjoucides de l'Iraq par al-Bondarî, d'après Imâded-dîn al-Kâtib al-Isfahànî, texte arabe, publ. p. M. Th. Houtsma. Leide 1889. Préface p. XV.
" M. Denison Ross en a donné une traduction abrégée dans ]e JRAS. avril 1898 (Fresh light on 'Omar Khayyâm).
Histoire et Critique. 5
cryphes.» Nous devons donc chercher de nouveaux renseignements bioiiraphiques plus dignes de confiance, et c'est ce qu a fait M. Sliukovski. Il cite des notices sur la vie de 'Omar Ilayyâm tirées des ouvrages suivants^:
Nmhat-d-arvâh de Muliammad Sahrazûrî (vers le milieu du 13*^ siècle ap. J.-C).
Tanh-elhulamc, de Ibn-el-QiftI (mort en 1248) ^
Àtar-cl-hHâd de Qazvlnî (mort en 1283)^.
Firâaus-ci-tavô rih (composé en 1405 — 06).
Tarih-i alfi (Histoire des mille ans, composé vers la fin du premier millénaire après le Hegra, c.-à-d. à la fin du 16^ siècle).
Ensuite il traite la question des «quatrains ambulants». Pendant quatorze ans il a recueilli, tout compté, 82 quatrains de l'édition de Nicolas, qui se trouvent aussi dans les œuvres d'autres poètes persans. A ces 82 quatrains de l'édition de Nicolas correspondent 75 de celle de Whinfield et 12 du ms. Bodleïen. Ce dernier chifiFre a été porté à 16 par M. Ross après la publication du ms. Bodleïen par M. Heron-Alleu. En voici la liste*:
Nicolas.
Wfiinf. Ms. Bodl.
se trouvent chez:
Salmân Sâvagî^ Hâfiz^.
Farîd-ed-dîn 'Attâr'.
Farîd-ed-dïn 'Attâr.
Galâl-ed-dîn Rûmi^.
Nagm-ed-dïn Râzî'-'.
Kamâl Isma^ll^^.
' Comme ces notices sont accessibles dans la traduction eusnommée de M. Ross, je me borne ici à les énumérer. Dans mon essai sur la vie de 'Omar Ilayyâm (pp. 17 sqq.) on en trouvera la substance.
- Déjà cité par Woepcke: L'Algèbre d'Omar Alkhayyâmî, publiée, traduite et accompagnée d'extraits de manuscrits inédits. Paris 1851.
* éd. Wustenfeld p. 318.
•• Les noms des auteurs sont omis dans la traduction de Ross.
5 Mort en 1377. — « M. en 1388 ou 1389. — ' M. en 1230. — 8 M. en 1273. - » M. en 1256. - '» M. en 1237.
Première