‹ Recherches sur les Rubiyt de 'Omar ayymChapitre 7 sur 21 · Téhéran · texte numérisé non relu

Téhéran

230 — (avec les quatrains de Bâbâ Tâhir, Abu Sa'îd, 'Attâr etc.).

TabrI/.

Luckno^v

Bombay

- (avec les quatr. de Bâbâ Tâhir, d'Abïi Sa'îd et de 'Abd-allah Ansârï et les qasidas de Salmân Sa vagi).

- (avec les quatr. de Bâbâ Tâhir, d'Abû Sa'îd et de 'Abdallah Ansârï).

Tabrîz

- (avec les quatr. de Bâbâ Tâhir, d'Abû Sa'id et de 'Abdallah Ansârï et les qasïdas de Salmân Sâvagï).

Histoir»' et Critique. 27

14. 8tanili(.ul llKll conteniint Tâô «|iuitr. (avec le tlivâu de Sàhï

vt les quatr. de Bâbâ Tahir).

L éd. Téhéran 1861 et led. Tabrîz 1868 s'accordent assez bien (juant à la succession des quatrains; d'autre part les éditions dt- Bonil>ay et de Stamboul (et probablement celle de Tabrîz 1895) sont évidemment des reproductions des éditions de Lucknow'.

Dans la pluj)art des textes, le rubâ'is sont arrangés alphabétiquement d'après la dernière lettre de la rime, et les rubais qui ont la même lettre de rime se suivent dans un ordre tout arbitraire ou sont arrangés d'après la première lettre du premier hémistiche. Dans Suppl. Pers. 823, les quatrains sont arrangés d'après leurs sujets, non pas d'ajjrès la rime.

Si nous jetons un regard sur ces textes, deux grands inconvénients nous frappent: l** que le plus ancien manu-

• Les éditions européennes sont: 1. celle de Xicola.'^ Taris 1867) qui est une reproduction de l'éd. Téhéran 1861, augmentée de 4 quatrains; 2. celle de Whinfield (Londres 1883) qui est un choix de différents mss. et éditions et contient 500 quatrains ; 3. une édition lithograpbiée faite par Shukovski et Sobrievski (St.-Pétersbourg 1888) d'après léd. Tabriz 1868; 4. l'édition susnommée du ms. Bodleïen faite par Héron- Allen. L'édition de Nicolas est munie d'une traduction française, celles de Whinfield et de Heron-Allen de traductions anglaises. Whinfield avait déjà en 1882 donné une traduction de 253 quatrains de 'Omar. Son édition a trop peu de notes explicatives; elle est cependant, je crois, le plus en usage à présent. Notons que Nicolas a suivi l'interprétation sufique ordinaire à l'Orient et a essayé d'attacher un sens mystique aux vers les plus épicuréens et les plus matérialistes. Dans un article sur 'Omar dans le Journal Asiatique (1857, 5*-' série, t. IX), Garcin de Tas s y a donné le texte et la traduction de dix quatrains. Nommons, outre les traductions déjà mentionnées, celle de 25 quatrains dans la «Geschichte der schonen Redekiinste Persiens > de von Hammer (Vienne 1818;, celles plus amples du comte von Schack (Stuttg. 1878) et de Bodenstedt (Breslau 1881), toutes les trois en allemand, et celles en anglais de Mac Carthy (1888), de J. Leslie Garner (1888) et de J. Payne (1898j. Il existe enfin une traduction hongroise par Bêla Harrach, d'après Nicolas.

28 Première Partie.

scrit ne date que de 1461 — à peu près trois siècles et demi après la mort de 'Omar; 2*^ que le nombre des quatrains varie tant dans les différents textes. En général, un accroissement continuel du nombre des quatrains est visible: le plus ancien manuscrit n'en a que 158, et ce n'est que dans les 18® et 19® siècles que des textes contenant entre 700 et 800 apparaissent. Nous voyons aussi à chaque réimpression de l'éd. Lucknow une tendance vers l'accroissement. On pourrait en conclure que le ms. Bodl. fût le plus proche de l'original inconnu, et que le nombre des quatrains, originellement assez petit, fut augmenté peu h peu par des interpolations. Mais si le noml)re s'est accru de 158 à 801 pendant environ 300 ans, on pourrait supposer qu'il eût augmenté considérablement pendant les 338 ans qui séparent la rédaction du ms. Bodl. de la mort de 'Omar, et combien en resterait-il alors à attribuer à 'Omar? De plus, nous trouvons, un siècle à peine après le ms. Bodl,, un manuscrit (ms. de Bankipour) contenant 604 quatrains. Il n'est pas à croire que 'Orna» ait écrit beaucoup moins que les 158 quatrains, et nous ne pouvons pas non plus supposer que les Rubâ'ij^ât se soient maintenus ])resque intacts pendant trois siècles et demi pour se quadrupler tout à coup. Il ne reste C[ue cette hypothèse, que le ms. Bodl. soit un extrait comme p. ex. Suppl. Pers. 826 qui ne contient que 75 quatrains. — Un divan se transmet passablement intact, un recueil de rubâ'is est bien plus exposé à subir un traitement arbitraire, parce que ces petites poésies étaient souvent citées; les copistes en savaient des milliers par cœur, et les fixaient souvent sur le papier de mémoire: c[uoi d'étonnant qu'ils confondissent quelquefois les auteurs? Qu'on examine les différents mss. et éditions d'un même divan qui se termine par des rubâ'iyât: le texte A contient peut-être deux fois autant de rubâ'is que le texte B, et néanmoins, B en peut avoir quelques-uns qui ne se trouvent pas dans A.

Voilà ce qui explique l'état maltraité où nous trouvons les Rubâ'iyât de Omar Hayyâm. Ce recueil peut avoir été

•Hiptoire et Critique.

augineiitt' par inseitiou 1" tle plusieurs variantes d'un môme quatrain et 2'' de quatrains composés par d'autres |)oètes'. Et c'est ce qui est arrivé, en effet. Corinne si)écimens de variantes nous pourrons citer les quatrains suivants de l'éd. Bombay: 27 et 28; 36 et 478; 60 et 86; 413 et 416; 540 et 554; 557, 558 et 564; 623 et 626; de l'éd. Lucknow eu outre 507 et 563; 693 et 73i> qui sont à peu près identiques; du ms. Suppl. Pers. 823: 154 et 172; 151» et 178 qui sont absolument identiques etc. Quant aux quatrains qui sont attribués et il 'Omar et à d'autres poètes, nou.s avons déjà nommé les 82 que M. Shukovski a trouvés et dont plusieurs sont attribués à trois et même à quatre auteurs. J'ai trouvé ultérieurement deux de ces quatrains ambulants chez Afclal Kâii : Nie. 47 (Whinf. 50) et Nie. 394 (Whinf. 436, ms. Bodl. 145), et un (Nie. 55, Whinf. 58) chez Sâhï. Je puis y en ajouter seize:

3Is. Bodî. se trouvent chez:

Afdal Kâsï.

Abu Sa'id^'.

Hâqânï.

Sa'dî.

67 Mu'izzï^.

Adîb Sâbir^.

Auhâd-ed-dïn Kirmânî.

Ibn Sïnâ.

Abu Sa'îd.

Afdal Kâsï.

^ Il n'est pas impossible, cela va sans dire, que des quatrains composés par 'Omar puissent avoir été insérés dans les dîvâns d'autres poètes: mais probablement, l'évolution a pris, en général, la voie contraire: 'Omar étant connu comme un S])écia]i8te en <iuatrains, et un maître dan.s cette spécialité, il est tout naturel qu'on lui ait attribué toutes sortes de quatrains spirituels et bien tournés, surtout certains qui traitent du vin et de la métaphysique, quand on ne se souvenait pas qui en était le vrai auteur.

- Déjà remarqué par Whinfield. — ^ M. en 1146. — " M. en 1143.

Nicolas.

Whinf.

Première

Parti

le.

Nicolas.

Whinf.

Ms. Bodl

se trouvent chez

Salman Sa vagi.

Afdal Kââi.

Zabir Fâryâbï^ Afdal Kâsi.

Kamâl Isma'ïl.

Deux encore s y ajoutent: Nie. 172 (Whinf. 188) qui, selon Wliinfield, est attribué à un certain Galâl 'Asad Bardî, et Whinf. 389 que M. P. Horn cite dans son «Gescbichte der persischen Litteratur» comme provenant d'Abû-l-Hasan Harraqânï^. En outre les deux derniers hémistiches de Whinf. 179 sont identiques aux deux derniers hémistiches d'un quatrain d'Abïi Sa'id. Les deux quatrains de 'Omar cités dans la notice du Firdans-et-tavanh, — qui est antérieure d'un demi-siècle au plus ancien ms. existant des Rubâiyfit, — ne se trouvent dans aucun des textes connus des Rubâ'iyât, et dans les Haft Iqhin le premier en est attribué à Hakîm Sanâl^. Et je pense qu'une étude approfondie augmentera de beaucoup le nombre des quatrains ambulants*.

A ce moment on connaît ainsi lOl quatrains ambulants (outre la moitié de Whinf. 179) qui sont attribués à 46 différents poètes, en partie antérieurs, en partie postérieurs à 'Omar. Parmi eux se trouvent trois des treize quatrains d'Avicenne qui nous sont parvenus, et une grande portion de ceux d' Afdal Kâsï. Nous ne nous arrêterons pas à l'idée

1 M. en 1202. - ^ M. en 1033.

» V. l'article susnommé de M. Eoss (JRAS. 1898).

■* Mes recherches sur cette matière ont été basées, comme celles de jNI. Shukovski, seulement sur les éditions de Nicolas et de Whinfield et le ms. Bodieien. Dans les autres textes je ne puis noter, à présent, que trois quatrains ambulants: éd. Bombay 344 qui se trouve dans le divân de Hâfi?, le 20<? quatr. du ms. persan no. 35 de la Bibl. Royale de Berlin qui est attribué à Fattalil et le 189^ quatr. du même ms. qui est attribué à Sâhl. Bien entendu, des quatrains ambulants se trouvent aussi autrement dans la littérature persane: j'ai trouvé ainsi un quatrain chez Abri Sa'id et Anvarî, un autre chez MinQcihrl et Mu'izzi, un chez 'Unsuri et Mu'izzi^ et un chez ^\siadl et Gâmî.

Histoire et Critique. 81

d'un plagiat: les poètes persans empruntent sans scrupules l'un i\ l'autre des pensées et des ex|)ressions, mais ils ne volent pas des poésies toutes faites. Il serait aussi presque incroyable, que Omar eût pillé ses prédécesseurs avec aus.si peu de ménagement, qu'il se fût a})proprié p. ex. un quart de la petite collection de quatrains d'Avicenne qui nous reste, et que tous les poètes ])0stérieurs à 'Omar, poètes mondains et religieux sans ditférence, l'eussent pillé de préférence à leur tour, même des poètes tels que 'Attar, Rûmî et Hâfi? qui savaient bien eux-mêmes faire des vers. Heureusement, nous pouvons constater avec certitude, dans quelques cas, que la confusion est due aux copistes.

Avicenne a écrit le quatrain suivant:

Par la grâce de Dieu, je suis devenu un saint homme, et je suis devenu libre de ce qu'il j' a de bon et de mauvais en moi.

Là où est ta grâce, ce qui n'est pas fait est comme s'il avait été fait, et ce qui est fait est comme s'il n'avait pas été fait.

A quoi Abu Sa'ïd a répliqué:

O toi qui n'as pas fait de bien, et qui as fait du mal, et qui es devenu libre grâce à toi-même!

Ne te fie pas à la grâce [de Dieu], car jamais ce qui n'est pas fait 'ne sera comme s'il avait été fait, ni ce qui est fait comme s'il n'avait pas été fait '.

Ces deux quatrains figurent dans les Rubâ'iyât de 'Omar Hayyâm: Nie. 379 (Whinf. 420) et Nie. 361 (AVbinf. 406). Sirâg-ed-din Qumri est l'auteur de ce quatrain:

Je boi.q du vin, et c'est une chose sans importance aux yeux de quiconque est comme moi un homme raisonnable.

De toute éternité, Dieu a su que je boirais du vin; si je n'en buvais ])as, la prescience de Dieu ne serait que de l'ignorance. Un autre })oète, 'Izz-ed-dïn Karagî, protesta contre lui en ces termes:

Tu as dit: «Le péché est sans importance à mes yeux»: un homme raisonnable ne proférerait pas ce raisonnement.

Aux yeux des sages, c'est un signe d'ignorance que de rendre Dieu responsable du péché'.

' Sitzungsberichte d. konigl. bayr. Akad. d. Wiss. 1878, II, p. 53. '' Le Tanh-i guzida, ./RAS. 1900 fp. 7r)6, et 1901 (p. 3).

32 Première Partie.

Ces deux quatrains font, de même, partie des Rubâ'iyfit de 'Omar; ce sont: Nie. 182 (Whinf. 197, ms. Bodl. 75) et Nie. 116 (Whinf. 144).

Ainsi les copistes ont augmenté le recueil de quatrains qui porte le nom de 'Omar Hayyfim en y insérant des quatrains pris de toutes i^arts.

En considérant le pour cent des quatrains ambulants trouvés jusqu'à présent dans les différents textes, nous voyons que 12 p. c. des quatrains du ms. Bodl., à peu près le même pour cent du ms. Suppl. Pers. 823, environ 19 ^je p. c. de l'éd. Téhéran (Nie), sont des quatrains ambulants. L'édition de Whinfield en a 16"*=/5 p. c, mais comme cette collection est faite par un savant européen, elle ne peut pas entrer en considération. Bien que le pour cent des quatrains ambulants ait été en progression depuis la rédaction des plus anciens manuscrits, il est évident que ceux-ci même contiennent tant de quatrains apocryphes — ou qui peuvent être considérés, avec toute probabilité, comme tels — , que ce serait bâtir sur le sable que de faire la psychologie de 'Omar en se basant sur les Rubâ'iyât^

On pourrait se demander, s'il n'y a pas des critériums, à l'aide desquels on pourrait dégager un petit résidu de vers incontestablement authentiques. Malheureusement, de tels critériums n'existent ni pour la forme ni pour la matière : le style avec ses tropes, le mètre et la rime sont également de convention; et tant d'idées diverses sont exprimées dans l'œuvre en question, qu'il est absolument impossible de faire une distinction entre ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas avoir écrit. Seulement, il est à supposer que les quatrains qui renferment le nom Hayyâm sont authentiques, un vers où l'auteur se nomme, étant naturellement moins exposé au risque d'«ambuler», et le mètre mettant, en outre, des bornes à une commutation de noms^.

1 «It is impossible to say with certainty in the case of any single quatrain that it ie 'Omar's» (Ross, Introduction de l'éd. de Fitzgerald;.

- Le fait que le nom de l'auteur figure dans un vers n'est pas pourtant une preuve sûre d'authenticité. Témoin le quatrain ambulant

Histoire ot Critique. 33

J'ai trouva doii/e (juatiains où entre le nom Ilayyâm, et de ces douze aucun no fait partie des quatrains ambulants. Ce sont':

1. Bd. 23; P. 204; Berl. II. 10; L. I. 82; L. II. 82; B. 78; St. 77; N. 43; \V. 4G.

Ifayyâm! Pourquoi es tu tellement affligé à cause de tes péchés? et do goûter le cliagrin, quel en est l'avantage, grand ou petit?

Pour eelui (jui n'a pas péehé, il n'y a pas <le pardon: le pardon nous vient à cause de nos péchés, pourquoi nous attrister alors?

2. Berl. I. 157; L. I. 100; L. II. 100; B. 96; St. 95; N. 80; W. 82.

Hayyûm ! Ton corps ressemble parfaitement à une tente : le sultan [qui y demeure] est l'âme, et son séjour est la maison du néant.

Le farrâs de la mort renverse la tente pour [aller à] un nouveau séjour, — quand le sultan s'est levé.

3. Bd. 22; P. 205; Berl. I. 74; Berl. II. 29; L. I. 74; L. IL 74; B. 70; St. G9; N. 81; W. 83.

Hayyûm, qui cousait les tentes de la philosophie, est tombé dans la forge du chagrin et s'y est brûlé soudainement.

Les c'i.seaux de la mort ont coupé les cordes de sa tente, le crieur du destin l'a vendu pour rien.

4. Bd. 18; P. 201; Berl. L IGO; L. I. 213; L. II. 214; B. 211; St. 210; W. 111.

Jusques à quand continuerai-je à jeter des briques aux mers-? Je fuis les idolâtres de l'église.

Qui ose dire: «Hayyûm sera un habitant de l'enfer»? Tantôt il va à l'enfer, et tantôt au paradis.

"Wlunf. 50 dont le commencement est celui-ci: ^^J^ô ss^^»^ ^ô^ô LoJ> \i>.^\ .^^ (Tu as vu le monde, et tout ce que tu as vu n'est rien), et

qui commence ainsi chez Afdal Kâsi: ^^JoJ> ^•^Jî ^ ^5^^ J^*-^i c>-*«t *->«:V^ (Afdal I tu as vu que ce que tu as vu n'est rien).

' Je dé.signe de la manière suivante les textes que j'ai examinés: le ms. Bodl. (l'éd. de Heron-Allen): Bd.; Suppl. Pers. 823: P.; m.s. Pers. no. 35 de Berlin: Berl. I; ms. Pers. no. 674 de Berlin: Berl. H; l'éd. Lucknow 1883: L. I; l'éd. Lucknow 1897: L. II; l'éd. Bombay 1890: B.; l'éd. Stamboul 1901: St.; l'éd. de Nicolas: N.; l'éd. de WhinfieM: W.

* C'est-à-ilire îi exécuter de vaines cérémonies. Christenseu, Rechercbes. 3

34 Première Partie.

llaijyûm! Bien que la roue bleue du ciel ait dressé !<a tente et fermé la porte au parler et à l'ouïr, l'échanson de l'éternité m'a montré mille IJayyam sous la forme <le bouillons dans la coupe de l'existence.

G. Bd. 102; P. 202; Berl. II. 110; L. I. 450; L. II. 454; B. 450; St. 449; N. 242; W. 282.

Hai/i/âm! Si tu es ivre de vin, sois content; si tu es assis avec une maîtresse aux joues couleur de tulipe, sois content.

Comme tu finiras par n'être pas, suppose que tu n'es pas, pendant que tu es, et sois content.

7.-8. N. 316 et 317; W. 348 et 349V [De 'Omar Hayyam au prophète:]

Portez mes salutations à Mustafa-, et jiuis dites-lui d'une manière respectueuse:

«0 seigneur Hâsimï^! pourquoi est-il permis d'après la loi de boire du lait caillé aigre, tandis que le vin pur est défendu?» [Du })rophète à 'Omar Hayyâm:]

Portez mes salutations à Hayyâm, et puis dites-lui: «Es-tu «cru», Hayyâm?»

Comment aurais-je dit que le vin est défendu? Non. il est permis à 1 homme «cuit» et défendu au «cru»*.

9. Bd. 123; Berl. IL 157; L. L 611; L, IL 617; B. 609; St. 608; N. 327; W. 368.

Tant que tu peux, fais ton- apprentissage chez les débauchés^, déracine la prière et le jeûne.

^ C'est le seul cas que je connaisse, où deux quatrains sont en relation directe entre eux.

- Mustafa est un des noms du prophète.

^ Hâsim était le bisaïeul du prophète.

* Les expressions «cru» et «cuit» sont empruntées à la terminologie des sûfïs: «cru» s'appelle celui qui ne connait pas les secrets du savoir mystique, qui n'aspire pas à se perdre dans la divinité. Le sûfi, au contraire, est «cuit». 'Omar donne ici à ces expressions un sens purement mondain: les «crus» sont le peuple grossier, les «cuits» sont les philosophes. — La même idée est énoncée par exemple dans un gazai d'Avicenne (Ethé, Gottinger Nachricliten 1S75 p. 564) où il est dit: Il (c.-à-d. le vin) est rendu permis aux sages par la sentence de la raison, il est rendu défendu aux sots par l'ordre de la loi.

^ Bind, mot généralement employé par les .sùfls dans le sens figuré, pour désigner celui qui est initié aux mystères de l'amour extatique en Dieu.

Histoire et Critique. 35

l-lfouto iino jiarolo vraii' de la i>arl «le Jfai/i/âui, <"> mon ami : bois du vin et vole sur les grands themins, mais fais du l>ien.

10. L. II. G74; B. {jGG; St. 6(Î5; N. 3G8; W. 413. Jusqiios à (piand [parlera.s-tu] de mo.sqn(^'e, de prières et de

jeûne? e!iivre-toi dans la taverne avec des aumônes ramassées.

Bois du vin, Ha;iiiâm, car de ta poussière on fera tantôt une coupe, tantôt un bol, tantôt une jarre.

J. homme ressemble à une bouteille, et l'ilme au vin. Le corps ressemble à une flûte qui peut produire un son.

Sais-tu, Hai/i/Oui, ce que c'est (jue l'homme pétri de poussière"? une lanterne de papier qui renferme une lumière.

12. Berl. II. UG; L. I. 470; L. H. 474; B. 470; St. 469; N. 252.

Hai/i/âml Le temps a honte de celui qui est assis accablé de tristesse à la vue des douleurs que les jours nous apportent.

Bois du vin dans le gobelet aux sons de la flûte et de la harpe, avant que le gobelet soit brisé contre la pierre.

Dans im seul quatrain (cité p. 14) l'auteur se nomme du nom de Omar. Le rapport de ce quatrain à l'anecdote absurde du rêve de la mère de 'Omar nous fait pourtant soupçonner que c'est une interpolation faite à dessein par les ennemis du poète.

II y a enfin les deux quatrains cités par Naôm-ed-dïn Rfizî (v, p. 9). A cause de l'antiquité de cette citation, nous pourrons considérer l'authenticité de ces deux poésies comme un peu plus sûre que celle des Rubâ'iyat en général.

On remarciuera que ces 14 quatrains contiennent pour ainsi dire tous les Rubfi'iyât in nuce; les éléments principaux s'y trouvent: jouissance du moment, surtout du vin, parfois en compagnie avec «une fille aux joues couleur de tulipe», dédain aristocratique du philosophe envers la foule stupide, attaques contre les orthodoxes («les idolâtres de l'église»), lamentations sur la cruauté du destin et de Dieu, de tristes méditations sur l'incompatibilité d'une intelligence suprême avec les souffrances de la vie, et sur la nullité de l'homme, espoir de pardon; enfm une certaine morale n'y manque pas:

36 Première Partie.

menez une vie déréglée, tant que vous voulez, mais faites du bien. Cependant le mysticisme sûfique semble exclus, bien que le poète se soit servi souvent de termes sûfiques.

Voici en peu de mots le résultat de nos recherches: nous possédons quelques détails sur la vie de 'Omar, mais trop peu pour nous former une idée exacte de sa psychologie. Les renseignements directs sur son caractère sont bien vagues et, généralement, de parti pris. Et quant à sa poésie, nous avons lieu de croire qu'elle a traité toutes les matières que nous trouvons représentées dans les recueils de quatrains qui portent son nom. Mais nous pouvons soutenir avec certitude que tous ces recueils sont altérés et amplifiés par des interpolations qui ont commencé de bonne heure et se sont accrues avec le temps; et parmi le nombre de plus de 5000 quatrains qui lui sont attribués, il y en a tout au plus 14 pour l'authenticité desquels nous avons une faible garantie; pour le reste, nous sommes absolument privés de moyens de distinguer ceux qui proviennent réellement de sa main de ceux qui lui sont faussement attribués.

Mais la valeur poétique et historique des Rubâ'iyât n'est pas moindre pour cela. Seulement il faut que nous tirions les conséquences de notre examen, c'est-à-dire: il faut en quelque sorte séparer l'œuvre de l'auteur. Comme nous verrons ci-après, les Ruba'iyât peuvent être considérés comme une expression de l'esprit persan, tel qu'il s'était développé sous l'influence des mouvements religieux et des révolutions politiques. C'est vraiment une œuvre nationale, que 'Omar Hayyâm a créée et que des générations postérieures ont affectionnée en secret et augmentée, mais de telle façon que les augmentations se tiennent essentiellement dans les mêmes cercles d'idées: c'est là l'effet d'un instinct psychologique qui ne s'explique que par l'affinité de leurs esprits hétérogènes avec l'œuvre hétérogène de 'Omar. Si l'on compare les quatrains ambulants aux 14 quatrains cités ci-dessus, on y trouvera les mêmes tendances, les mêmes idées. Sur deux points seulement, on peut supposer que les iuterpolateurs ont in-

Histoire et Critique. 37

troduit quelque chose de nouveau: 1" quelques quatrains mystiques ont été ajoutés pour donner du crédit ù hi conception sufique de 'Omar, et 2'' un petit noinl)re de poésies d'amour s'y est glissé. Les plus anciens manuscrits des Ruba'iyât sont ii tel point dénués de poésies d'amour\ que nous avons raison de croire que cette espèce de lyrisme lui a été aussi étranger que le panégyrisme. Dans tous les textes des Ruba'iyât que j'ai examinés, je n'ai trouvé qu'un seu! quatrain panégyrique^.

1 De jolies jeunes fille.s sont uomiuées ça et là en connexion avec la coupe de vin et le bord du champ, mais dans des termes froids; apparemment la femme ne figure ici que pour achever l'idéal du bienêtre. Par poésies d'amour je Cfimprends les plaintes élé^^iaciues de la cruauté de l'aimée et de la douleur de i'ali.scnce qui abondent dans les divans de jiresque tous les poètes persans.

2 Bd. 70. Ce quatrain, qui ne se trouve dans aucun des autres textes, est certainement interpolé.

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