Recherches sur quelques corps gras d'origine végétale
Historique. — Avant les mémorables travaux de Ghevreul, on n’avait que des idées très vagues et très incomplètes sur la composition chimique des corps gras naturels.
Au commencement de ce siècle, on donnait le nom de corps gras à des substances qui brûlent avec une flamme fuligineuse, sont solubles dans l’alcool et ne le sont pas dans l’eau.
Braconnot (1),voulant expliquer la formation des savons déjà entrevue par Berthollet, se bornait à dire vaguement : « Quand on fait agir un acide ou un alcali sur le « suif, les trois principes qui le constituent, c’est-à-dire « le carbone, l’hydrogène et l’oxygène, qui étaient dans « un état d’équilibre, se séparent et se combinent dans « un autre ordre pour donner naissance à de l’adipocire « et à une huile très soluble dans l’alcool. » Ce nom d ’adipocire était donné, en général, aux corps gras végétaux, aux cires, à la matière concrète que produit le savon décomposé par un acide, au blanc de baleine, à la cholestérine. Quant à Vhuile très soluble dans l’alcool, on entendait par là la glycérine découverte par Scheele. en 1779, et qui fut d’abord regardée comme une matière gommeuse particulière à certaines huiles et dont la production était accidentelle.
t. Ann. de Chim., t. LXXXXIII, p. 225.
Telles étaient les notions incomplètes qui, en 1813, servaient à définir les corps gras dont la constitution chimique restait toujours inconnue.
C’est à cette même époque que Chevreul (1) vient par des analyses exactes e]t méthodiques, dévoiler la composition des corps gras, qui font l’objet de longs mémoires publiés de 1813 à 1823. Les résultats de ces recherches, en dehors des applications pratiques que l’industrie met immédiatement à profit, amènent Chevreul à diviser les corps gras : en corps gras non altérables par les alcalis et non susceptibles de s’y unir (cholestérine, éthal), et en corps gras pouvant être convertis par les alcalis en glycérine et acide gras.
Chevreul étudie ensuite les principaux acides gras et leurs sels, les acides stéarique, margarique, phocénique, butyrique, caproïque, caprique, hircique; la cholestérine, 1’étbal, la cétine, etc.
En comparant les résultats analytiques des principes neutres immédiats et des produits provenant de la saponification, il démontre d’une façon bien évidente que : « lors de la saponification il y a de l’eau fixée et dans les « acides gras hydratés et dans la glycérine. »
Cette observation capitale le conduit aux deux hypothèses suivantes : ou bien, la stéarine, la margarine, l’oléine, etc., « sont formées d’oxygène, de carbone et d’hy- « drogëne dans des proportions telles, qu’une partie de leurs « éléments représente un acide gras fixe ou volatil, tandis que « l’autre portion, plus de l’eau, représente la glycérine; » ou bien, la stéarine, la margarine, etc., « sont des espèce ces de sels formés d’un acide gras anhydre, fixe ou vola- « til, et de glycérine anhydre. »
i. Chevreul, Recherches sur les corps gras d'origine animale, 1823,
Les remarquables travaux de M. Berthelot (1) sur les alcools polyatomiques viennent décider entre ces deux hypothèses longtemps controversées. Ce savant établit d’une façon indiscutable la véritable constitution des corps gras et leur fonction chimique. En assimilant la glycérine aux alcools, M. Berthelot démontre que les corps gras neutres sont des éthers à acides spéciaux (acides gras proprement dits) combinés à un alcool particulier, la glycérine. En partant de ce principe, il parvient à reproduire synthétiquement la plupart des corps gras naturels.
Dès lors, la définition se présente d’elle-même et l’on peut désormais se faire une idée très nette de ce que l’ou entend aujourd’hui par « corps gras » : les corps gras sont des éthers de la glycérine qui, sous l’influence fie divers agents chimiques donnent, par fixation d’eau, des acides gras d’une part, de la glycérine de l’autre.
En général les matières grasses étant des éthers glycériques fprtnés pn r des acides dont la plupart opt une molécule élevée, possèdent dans leurs propriétés apparentes certains caractères communs qui les font reconnaître à l’instant, tels sont leurs propriétés organoleptiques, leur aspect, leur fusibilité, la nature des laplies perpiaoentes qu’elles font sqr le papier, leur insqlubiljté dans l’eau et leur solubilité dans 1 éther et le® eurj^ures
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Après la découverte 4 e Choyreul, ainsi synthétisée par
M. Berthelot, la voie était toute tracée pour l’analyse chimique des diverses matières grasses végétale® et animales. Mais les propriétés peu différentes entre deux termes consécutifs de la série des acides gras rendaient très diffi-
1, M, U^rttjeipt,, Chimie fondée sur la synthèse, t. II, p. 12-164.
cile l’obtention des acides purs dans la saponification des graisses. Aussi, bien des chimistes ont-ils décrit des produits qui, plus tard, ont été reconnus comme formés par des mélanges, en proportions variables, des acides stéarique, palmitique ou autres.
Heintz (1), en 1852, à la suite de recherches minutieutieuses, a donné une méthode permettant d’obtenir les acides gras purs et de les séparer de leurs homologues voisins. Cette méthode, dont l’application exige de la part de l’expérimentateur, beaucoup de soins et demande un temps considérable, sera décrite dans le cours de mes travaux.
Elle m’a fourni l’occasion d’observer dans l’étude analytique de quelques corps gras végétaux, comme l’huile de semences de Datura stramonium, par exemple, la présence de principes n’ayant pas encore été signalés.
Je me propose, dans ce mémoire, d’exposer les résultats de l’analyse chimique de plusieurs matières grasses d’origine végétale. Je me suis surtout attaché à déterminer la composition des acides gras résultant de leur saponification.
J’étudierai successivement Y huile de semences de Datura stramanium, les matières grasses extraites de deux champignons appartenant à la famille des Hymènomycètes et une graisse retirée de l’avoine.
Voici l’ordre général adopté qui se retrouvera dans l’étude de chacun des corps, je donnerai :
1° Le procédé d’extraction ;
2° L’opération de la saponification et l’examen des composés qui en résultent ;
1. Heintz . Poggend. Ann., t. LXXXVII, p. 269 ; t. XG, p. 137 ; t. XCII, p. 429 et, 588. — Ann. de Phy. et de Chim. 3). t. XXXVII, p. 364.
3° La recherche des produits, comme la cholestérine et la lécithine, qui accompagnent, en général, les corps gras extraits à l’aide des dissolvants.
Avant de commencer cette étude, qu'il me soit permis d’exprimer à mon maître, M. le Professeur Jungfleisch, l’expression de ma profonde reconnaissance pour les savants conseils qu’il n’a cessé de me prodiguer.
Je prie aussi M. le professeur Bourquelot, qui m’a inspiré le sujet de ce travail, de recevoir ici l’expression de ma sincère gratitude pour les nombreux renseignements qu’il m’a donnés pendant le cours de mes recherches expérimentales.