VISAGES
à A. Ferdinand Herold.
Selon le geste las où la saison s'achève, Je goûte de l'automne, au bord du fleuve roux Que le soleil couchant endort dans ses remous, Les lentes voluptés et la langueur d'un rêve Parcouru par éclairs de frissons d'or dissous.
Des formes vagues s'étirent parmi la brume
Dans les lointains, et sur l'eau lourde et dans les bois
Il me semble confusément ouïr des voix
Et pressentir soudain d'un destin qui s'allume
L'essor vertigineux et les vierges émois.
Elles montent dans l'épaisseur du crépuscule Dont se fanent au soir qui tombe les couleurs Mortes, et dans le ciel vibrent seules les leurs Qui flambent clair au gré d'un songe où s'accumule La grave éclosion des visages en fleurs.
Poètes morts trop tôt, Amis ! ce sont les vôtres
Ces visages, ces voix qui fascinent 1 élan
De mes désirs surgis au jardin nonchalant
Où des parfums grisaient mon cœur, comme tant d'autres.
Dans l'oubli de l'horreur dont le monde est sanglant.
Je vous entends et vous revois dans la lumière Que l'ardeur de votre âme attisa dans vos vers : Ni les nuits ni l'effroi vorace des hivers N'ont terni dans vos yeux la sûreté première, Fleuve de flamme pourpre embrasant l'Univers.
0 Toi, ta noble lyre héroïque et dolente Sur la glèbe brumeuse et vers le bois sacré Suscitait des splendeurs de soirs d'astres malgré L incessante clameur de haine violente Qui harcèle en tous lieux l'homme désespéré.
Héros, tu te dressas à l'appel d'une race
Que l'âpre force de ses vainqueurs presse, mord,
Et de tortures disloque ; jusqu'à la mort
Tu te dressas. Ton art devant l'amour s'efTace,
0 Justice, ô Bonté, son espoir, son confort !
Et Toi, son frère par la ferveur et l'idée, Qui, si grave, longtemps as gémi dans l'éveil Des roses vaines, comme en exil, et pareil Au roi sans nom d'une terre dépossédée Jadis claire d'amour, de joie et de soleil,
Tu sus te détourner d'un passé qui s'écroule ; Les vivants ont levé leurs fronts ; tu sus bannir De leurs âmes le culte creux du souvenir, Et ta voix fit monter une voix dans la foule Vers l'aurore et la mer où grandit l'avenir.
Sensible esprit français, cœur loyal d'Amérique, Fondez-vous l'un dans l'autre, et que germe, en l'avril De vos espoirs accrus par l'échange viril Et le puissant envol d'un idéal unique, La bonté de Quillard et de Stuart Merrill.
Vous êtes là, tous deux ; je vous touche ; et l'automne, Comme autrefois, aux jours heureux où s'enivrait Votre double ferveur, fête dans la forêt Dont le feuillage en feu comme les flots moutonne Votre présence qui doucement m'apparaît.
Nous tressaillons d'entendre au-dessus de nos têtes, Tandis que la nuit morne aux clairières s étend, Brusque et rauque souffler l'haleine d'un Titan ; Les grands arbres flamboient des racines aux faîtes Etreints aux tourbillons rouges de l'ouragan.
De l'horizon bondit sur la terre élargie Le vent tumultueux se frayant un chemin De mystère par où resplendira, demain, Avec des cris ardents d'audace et d'énergie, La triomphale joie éclose au cœur humain.
Les flammes hautes vont s'élancer et s'étendre, Verhaeren ! ton amour par flammes propager L'amour universel sans mélange étranger, Et ton cœur, haletant de tant aimer ta Flandre, Ouvre au monde un miroir où son cœur va plonger.
Voyez combien la vie évoque de féeries,
Gouffres ultramarins béants à nos espoirs ;
Même au profond des nuits les cieux ne sont pas noirs ;
L océan de ferments déferle, pierreries
Dont fût-ce un reflet vague incendierait nos soirs !
Écoutez et buvez ; affolez-vous d'ivresse ; Le délire éperdu du rêve où nous passons Nous imbibe à son flux de parfums et de sons ; Immergez-vous d'amour ; que devant vous se dresse Le geste chaud d accueil à de proches moissons :
Oh, les belles moissons, où la brise chatoie
Et frémit de frôler les cimes des épis !
Les gerbes d'or mouvant étouffent sans répits,
Sous l'ample floraison dont regorge leur joie,
Les sursauts obsédants des vieux jours assoupis.
Vos chants limpides s'élancent sans qu'y détonne,
En essor vers l'azur de vos jardins élus,
Ni plaintes du passé ni regrets superflus
Des printemps de naguère ou de la triste automne
Où vous viviez encore et qui déjà n est plus.
Je me mire en vos yeux, je reproduis vos gestes ;
Je voudrais que ma voix, phée à vos accents,
Fît un écho sonore aux fièvres que je sens
De chanter d'après vous vers les splendeurs célestes
Le prodige éternel d'éveils effervescents.
L'heure aux instants sournois s'enlace et s'enchevêtre ; Elle est trouble ; qu'importe ? Il n'est, mes grands Amis, De saine et pure joie et d'orgueils affermis Qu'à suivre aux rythmes sûrs de vos poèmes naître L'amour puissant et plein que vos vers ont promis.
ZEPHYR
(D'après Prud'hon.)
Esprit subtil et folâtrant dans le feuillage Qui frôle l'eau d'un lac caché par le fourré, L'enfant Désir d'entre les branches se dégage, Dressant droit au soleil son corps svelte et cambré.
Il étire ses bras vers les flammes de l'heure, Secoue en souriant ses boucles sur son front, Hors de l'cmbre s'élance, et tendrement effleure D'un pied furtif la vague où ses pas poseront.
Est-ce, oiseaux, votre rire, ou celui de ses lèvres, Ecume par frissons, qui s'éparpille, éclos Sur la surface frêle en rythmes courts de fièvres, Et bondit et jaillit et refleurit les flots ?
Est-ce un fugace éclat surgi de sa prunelle ? N'est-ce que le toucher léger de son pied nu ? L'air vibre ; l'onde qui s'éveille sent en elle Courir un souffle ailé, limpide et continu.
Non, c'est toi seul, Enfant, qui balances aux branches Dans l'ombre et le soleil ton corps robuste et beau ; Ton pied frôle la vague furtive, et tu penches Ton visage d'aurore au frais miroir de l'eau.
Ta splendeur ingénue a ravi ma mémoire ; Je me souviens, je t'aime, et de fougueux élans M'entraîneront toujours au chemin illusoire Qu'a tracé sur les eaux l'éclair de tes pieds blancs.
La Guimorais, 20 août 1918.